NOUVELLE COLLECTION HISTORIQUE
Le Comte
De Montlosîer
et
Le Gallicanisme
A. BARDOUX
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PARIS
CALMANN-LÉVY. ÉDITEURS
■i, RUE AUBER. 3
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LE COMTE DE MONTLOSIER
LE GALLICANISME
DroiU Je triidiirtion et ilc ropr(nlurlion réservés
l>our tous pays y rompris la Hollande.
ÉTUDES SOCIALES ET POLITIQUES
LE COMTE
DE MONTLOSIER
ET
LE GALLICANISME
PAR
A. BARDOUX
^j^
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
PREFACE
Il s'opère sous nos yeux une Iransformation
si rapide et si profonde des mœurs et des idées;
la démocratie prend si fortement possession du
temps où nous vivons, qu'il faut se hâter, avant
qu'on ne puisse plus les reconnaître, de remettre
dans leur cadre les images de certains person-
nages, qui, il y a cinquante ans à peine, repré-
sentaient un des côtés les plus originaux de la
France.
Ces caractères et ces esprits-là, anciens gal-
licans, jansénistes attardés, aristocrates égarés
dans un monde qui n'en voulait plus, servent
aujourd'hui à comprendre les phases diverses
qu'a traversées la conscience religieuse, et expli-
qiieiil relTacemenl politique auquel s'était con-
damné l'aristocratie.
Qu'on rêve un homme de qualité né trente-
cinq ans avant 89, ayant pu voir de près cette
fm du xviir siècle qui ne prenait des plus gros-
ses questions que ce qu'elles avaient d'agréa-
ble; un homme s'étant mêlé à tous les plaisirs
de cette société d'une incomparable élégance,
qui croyait se rajeunir à mesure qu'elle se raf-
finait; — ayant fréquenté les coteries philoso-
phiques à la veille de périr dans les ruines de
l'édifice qu'elles démolissaient; — ayant assisté
aux derniers soupers, à ceux de madame Tru-
daine, de la maréchale de Beauvau, de madame
Neckcr; — ayant enfin connu les derniers salons,
avec les dernières giandcs dames et les der-
niers causeurs.
Cet homme est envoyé par la jioblesse aux
états généraux; il assiste, témoin et acteur, à
l'ellondrement total de ce qu'on appelait Tancien
lé.^ime. Il est lié avec cette portion de l'Assem-
l'U ÉFACR. III
blée qui voulait la monarchie conslilulionnelle,
avec ce parti d'honnêtes gens dont les idées
avaient ouvert la Révolution, mais étaient insuf-
fisantes à l'accomplir. Il proteste avec une écla-
tante éloquence, au nom de ses croyances,
celles de l'ancienne Eglise de France, contre
la constitution civile du clergé; il émigré, après
avoir courageusement bravé les fureurs qui
grandissaient, s'enrôle dans l'armée de Condé,
exécré de ses camarades de l'émigration, qui ne
lui pardonnent pas son penchant pour la con-
stitution anglaise et son affection pour Malouet
et Mallet du Pan ; il s'enfuit à Londres, supporte,
avec la même vaillance, la pauvreté et l'exil,
fonde un journal, rentre à Paris dès les pre-
mières semaines du Consulat, est attaché, comme
correspondant au ministère des aff'aires étran-
gères. Il peut examiner alors ces générations
nouvelles qui s'étaient violemment emparées de
la scène, et qui étaient déjà séparées du passé
par un abîme, ces générations brusques, raides,
ne souriant pas, dévorées par l'action et portant
IV l'i; KiAci:
sui" leui" Iruiil les soucis des événeinciils loni-
bles et des tragédies suiliuinaines qui venaient
de s'accomplir. Il s'apercoil vile que les tradi-
tions du vieux siècle, rél'ugiées chez madame
d'IIoudelot et chez M. Suard, n'ont plus d'hé-
ritiers, que la portion de raristocralie (|ui a
survécu a perdu l'ouverture d'esprit, le goùl
pour les progrès intellectuels, et qu'elle retombe
fatalement sous le joug des préjugés. Il rentre
alors dans la solitude; il écrit; il déhnche ses
landes, écoutant au loin les coups de canon qui
annonçaient les victoires, inquiet des péripéties
de la guerre, signalant les périls, et présageant,
dans des notes qui sont à consulter, la fin de
cette éblouissante épopée impériale. Il accourt
à Paris dès les i)remières défaites, retrouve ses
amis, les Chateaubriand, les Benjamin Constant,
les Barante, se jette dans les négociations qui
amènent la première Restauration, reprend sa
place naturelle dans ce milieu (pii cLail le sien,
et entreprend dans ses livres, en face de la dé-
mocratie (|ui monte, de reconstituer rinfluencc
l'HÉFACE. V
puliliqucdcrarislocraliedérjuilivcmeiil abaUiic.
Surpris par les événements du 20 mars, il étudie,
à côté de Benjamin Constant, sans partager ses
espérances, les tentatives quasi- libérales du
Champ de Mai. Poursuivi, pendant la seconde
restauration, par les préventions de l'esprit de
parti, il essaie cependant de faire partager aux
hommes d'État ses idées sociales; n'y réussis-
sant pas, il retourne à ses reboisements et à ses
travaux d'agriculteur.
C'est alors que l'action grandissante d'une
congrégation célèbre, l'éclat des doctrines reli-
gieuses nouvelles, réveillent dans le compatriote
de Pascal et d'Arnaud les ardentes convictions
gallicanes mêlées au levain janséniste.
Favorisé cette fois par l'opinion, il occupe
pendant trois ans l'attention publique et porte
dans celte lutte si grave autant de bonne foi
que d'intrépidité. La révolution de juillet le fait
pair de France, sans calmer son ardeur, et sa
mort elle-même est encore une protestation reli-
gieuse contre le formalisme.
VI i'i;i:iACt.
Tel est le personnage intéressant dont nons
désirons faire connaître la vie et les œuvres.
Grâce à d'obligeanles communications, nous
apportons des faits nouveaux, nous donnons
des documents inédits et nous rectifions des dé-
tails historiques erronés.
Nous n'avons cependant pas songé à écrire
un livre de polémique ou de prosélytisme. A
quoi bon?
Les deux choses pour lesquelles Montlosier
combattait n'existaient déjà plus ; sa passion ne
put que soulever la pierre du tombeau qui cou-
viait la déclaration de 168'2; mais le sépulcre
était vide. On a trop souvent confondu les habi-
tudes de notre pays avec ses idées, ne sachant
pas qu'elles sont opposées.
Nos traditions françaises, qui avaient produit
cette combinaison de christianisme et de natio-
nalité appelée l'Église gallicane, la Révolution
les avait brisées. Elle était allée bien au delà, et
elle devait ainsi amener dans le catholicisme lu
plus énergique conronlralion de l'aulorilé. Silos
Pli ÉFAC.E. VII
protestalions d'une intelligence de hi valeur de
Bordas-Dumoulin ne purent rien arrêter, quelle
influence décisiv^e, une fois les fumées de la ba-
taille dissipées, pouvaient exercer sur les âmes
religieuses les écrits de Montlosier? Son hon-
nêteté suffisait-elle pour en faire un Luther sans
hérésie ?
Quant à ses opinions aristocratiques, il serait
puéril de les discuter. Même en 1815, la trans-
formation du rôle de la noblesse française était
impossible. Il eût fallu nous rajeunirde plusieurs
siècles. Au lieu de droits et de pouvoirs poli-
tiques, elle n'avait recherché que des privi-
lèges. Le passé ne pouvait se refaire. Aussi, les
esprits distingués de la Restauration, pour ne
parler que de M. de Serre, n'accueillirent-ils ja-
mais ces projets de reconstitution sociale.
Il n'en est pas moins un objet curieux d'é-
tudes, cet Auvergnat vigoureux, bizarre, qui
montra jusqu'à la dernière heure la qualité
que la France apprécie d'abord, parce qu'elle
la possède souverainement, nous voulons dire
VIII l'ii KTACE.
la passion. Mais il avail quelques traits de
plus.
M. Cliailcs de Rémusat raconte, avec le
charme qui lui est })ropn', que, sous la monar-
chie de Juillet, à la Chambre des députés, ou
discutait un jour les mesures à prendre contre
la corruption électorale. Impatienté de certains
arguments et de certaines résistances, il alla
jusqu'à dire à l'un de ses plus honorés col-
lègues : « En vérité, je crois que la dignité per-
sonnelle a disparu de ce pays-ci. — Oui,
monsieur, depuis Louis XIII, » lui répondit
froidement M. Lepelletier d'Aulnay.
Le comte de ^lontlosier était de ce monde-
là.
LE
COMTE DE \[ONTLOSIER
ET LE GALLICANISME
>ljntlosier député delà noblesse d'Auvergne aux ét;its généraux
— Sa jeunesse. — Son éducation. — Le.; théories conslilution-
nelles à la Constituante.
C'est le propre de la Révolution française depuis
nuatre-vinots ans d'être sans cesse interrogée. Les
uns lui demandent raison de leurs mécomptes;
d'autres y puisent d'indomptables espérances,
tous reconnaissent qu'elle porte encore dans ses
flancs l'avenir de notre pays. Les controverses
qu'elle inspire ne sont pas moins passionnées
aujourd'hui qu'au lendemain même de 93. Il est
surtout un problème que plus d'un honnête esprit
se pose encore : Quel changement se lut produit
dans nos destinées, si, au moment môme de l'on-
2 l.i: C.OMTK DK MONTLOSIEIÎ
voilure des rlats iiéiiéraux, le roi avait apporté
une consliliilioii libérale, sMI avait eonsenli à ces
concessions inévitables, telles que la peinianence
du corps législatif divisé en deux chambres, la
responsabilité des ministres, la suppression des
privilèges en matière d'impôts, et surtout l'aboli-
tion des derniers vestiges du régime féodal? Ce
plan de constitution que Necker, malgré ses aspi-
rations, n'avait ni précisé ni même exposé, —
quelques hommes, mûrs pour la vie publique, à
la fois supérieurs et inférieurs à leur temps, le
formulèrent, le définirent à la tribune. Leur his-
toire a été racontée avec une sympathique élo-
quence. Qui ne connaît leurs noms? Ils n'eurent
ni l'ardeur que communique la certitude du
succès, ni la ilexibilité que devrait donner la mo-
dération. Leurs contemporains les appelèrent les
monarchien^: eux se donnèrent le titre d'impar-
tiaux, beau litre que Ton ne peut guère porter en
plfinelempôtecivile. Lorsque, leSseptembie 1780,
-499 voix conlie 89 eurent rejeté leur projet de
constitution ; lorsque, après eux, Mirabeau eut em-
porté dans son cercueil les combinaisons à l'aide
desquelles il entendait unir la royauté et la démo-
cratie, un dernier .groupe, ((.'lui des conslilution-
ET LE C.ALLICANISME. 3
nels, Barnave, Lamelh, Lafayette,Diiport,Le Cha-
pelier, tenlèrenl à leur tour, comme l'a dit le
plus éloquent (reulie eux, de terminer la révolu-
lion.
Mais combien, à celle heure-là, au moment du
départ de Yarennes, en juin 1791, y avait-il d'es-
prits disposés à rechercher les côtés impolitiques
de la nouvelle constitution et à les faire dispa-
raître? L'Assemblée était usée et avait perdu tout
crédit; la nation n'était plus divisée qu'en deux
camps, ceux qui, à aucun prix, ne voulaient de
l'ancien régime, et ceux qui le rêvaient encore.
Le terrain de la révision, sur lequel Barnave et ses
amis tendirent la main à Malouet et à Clermont-
Tonnerre, s'affaissa brusquement. Les constitu-
tionnels s'aperçurent qu'ils ne représentaient
cju'une opinion, et qu'ils n'avaient pas derrière
eux un parti. Les instincts inaltérables de la race
française s'étaient fait jour peu à peu; ils étaient
montés à la surface, comme une source qui s'est
infiltrée dans tout le sol et qui finit par le recou-
vrir.
La royauté absolue, ])ar la direction qu'elle
avait imposée à notre histoire; les légistes, par
l'ébranlement qu'ils avaient donné aux dioits
4 LK (OMIF. I»K .MdNil.OSIKr.
féoiiaiix; les lellrés et les pliilûsoplies, par la har-
diesse qu'ils avaient inspirée à l'esprit public; les
pliysiorrates, jtar le nn-pris du passé qu'ils avaient
encouragé; tous, eu uu mot. à des degrés divers,
avaient lormé ou préciiiilé l'irrésistible courant
démocrali(iui'. Aux yeux de Mirabeau cl de ceux
qui prirent une part active aux événements dans
ces mois de juin, juillet, août 1789, si décisifs et
si instructifs, le plus difficile était l'abolition des
privilèges et rétablissement de l'égalité. Le sys-
tème politique qui devait protéger le nouvel or-
dre de choses ne venait qu'après et paraissait
plus facile à organiser; c'est en cela que de nobles
esprits se trompèrent.
Dans cet échec des idées constitutio;iuel!es,
elles que les entendaient alors les partisans des
deux chaudji-es. à (jui revieni la plus lourde paît
de re>ponsaliilitc'? — Il n'y a |tas d'hésitation
jiojsible. D(? l'aveu des témoins les phis modérés,
de l'aveu de Toulongeon, du marquis de Ferrières,
de Mme «le Slaël, ce sont les classes privi-
légiées qui, augmriiiant les antipathies avouées
(le la cour pour toute modification aux formes de
gouvernement, furent les plus opposées à toute
pensée libéi'ale. Ci-oyanl icrmement que le nouve
ET LK CALI-ICANlSMi;. ô
ordre de choses ne subsisterait pas, elles hâtaient
et la ruine de la monarchie et leur propre ruine.
A celte conduite insensée, elles joignaient, dit
Mme de Staël, une certaine fatuité aristo-
cratique dont on ne peut avoir l'idée nulle part
ailleurs qu'en France, un mélange de frivolité
dans les manières et de pédanterie dans les opi-
nions, le tout réuni au plus complet dédain pour
les lumières et pour le travail.
Un autre témoin aussi véridique peut être con-
sulté avec intérêt; nous voulons parler du comie
de Monilosier, membre du côté droit, royaliste
ardent, amené un jour par la raison à s'associer
aux pensées et aux espérances de Malouet et de
Mallet Du Pan. Devenu pair de France, Montlosier
publia, en 183?, deux volumes de ses Mémoires ;
mais il a laissé, prêts à être ubliés, deux autres
volumes inédits, dans lesquels, grâce à l'obli-
geante communication de son petit-fils, nous avons
pu abondamment puiser.
Montlosier ne fut envoyé à l'Assemblée nationale
qu'au mois de septembre 1780. MM. de Laqueuille,
de la Rouzière et de Maçon, députés de la no-
blesse d'Auvergne, avaient donné leur démission
après la prise de la Bastille; il fallait les remplacer.
6 LE Co.MTK l> E MONTLOSIEK
Leurs électeurs étaient irrités de cette délec-
lion; sur li-ois cents gentilshommes que la con-
vocation précédente avait réunis, il en était ar-
rivéàpeinc(|iialrc-vingts. G'étaientlesplusardenls ,
Montlosier parla avec autorité dans cette réunion,
raconta en termes émouvants les derniers événe-
ments de Paris, et parvint à ne point faire accepter
les démissions offertes ; mais, comme des suppléan Is
étaient à nommer, il fut élu le premier. A la fin
d'août, le marquis de la Rouzière le prévint de sa re-
traite et l'invitaà venir le remplacer immédiatement.
Il élail déjà connu au sein de la grande As-
semblée dans laquelle il entrait. Vers la fin d'avril
1789, il avait quitté l'Auvergne, afin d'assister à
l'ouverture des états généraux. Lancé dans le plus
grand monde par ses relations, il avait fréquenté
les hommes du jour; il avait causé longuement
avec Sicyès et dîné chez Necker. C'est là qu'il vit
[)our la première l'ois un étrange solliciteur, (pii
ne lui eût peut-être pas pardonné ce souvenir.
Montlosier était accoudé à la cheminée quand un
homme maigre, qu'on prit pour un prêtre, s'ap-
procha humblement de Mme Necker et lui de-
manda une i)lace d'économe dans un des hôpitaux
qu'elle dirigeait; ce solliciteur n'était rien moins
ET LE GALLICANISME. 7
qu'un membre du tiers, député d'Airas, appelé
Maximilien de Robespierre.
En rentrant dans ses montai^nes irAuvergno,
après trois mois de séjour soit à Paris, soit à
Versailles, Montlosier emportait des idées très
nettes de la situation. 11 pensait, dès le mois de
juillet, que le tiers état ne voulait de la liberté
que pour établir l'égalité, et que son unique
souci était la suppression des classes privilé-
giées. Il s'était aperçu que la majeure partie du
clergé ne songeait qu'à échapper aux événements,
et que la noblesse ne s'intéressait au fond qu'à sa
conservation; enfin la cour semblait à Montlo-
sier ne savoir plus où se diriger. On ne cessait,
autour du roi et de la reine, de déplorer la faute
que l'on avait commise en convoquant les états;
à chaque moment, on s'occupait de s'en débar-
rasser pour revenir au régime des parlements,
combiné avec celui des lettres de cachet. Le retour
à la royauté absolue, d'après la majeure partie de
la haute société française, pouvait seul la préserver
et la sauver. Quant à l'armée, Montlosier put ai-
sément apprécier les dispositions qui régnaient
parmi ses chefs. Lors du rassemblenumt des trou-
pes par la cour en juin, il logeait à coié du mare-
g LK C.OM I K I>K MONTI.OSIEII
(.liai (le !{io<^lii'; il I'' voyail ('ludier avec ses aides
de caiii]! le plau des environs de Paris. Passant
un jour stii" la terrasse du château de Versailles, le
comte d'Espinclial, son compatriote, qui gesticulait
au milieu d'un groupe d'ofiiciers, Taperçoil cl
l'appelle. Ces messieurs s'entretenaient du plaisir
qu'ils auraient bientôt à jeter par la lenètre toute
la jireliiiliuUc des riais généraux ; ils ajoutaient :
Ih nous eu ont bien fait, mais cette fois nous arons
a igu isé nos cou Ica u.c.
Telles riaient les observations qui s'étaient gm-
vres (irjà dans l'esprit de Monllosier quand il vint
s'asseoir sur les bancs du côté droit comme député
de la sénéchaussée de Riom. Il avait trente-cinq
ans. C'était une des natures les plus originales et
les plus bigarrées qu'on pût rencontrer. Chateau-
briand, son ami, a Iracr de lui un port rail à demi
bienveillant ((iii r>l dans Ions les souvenirs. Ils s'é-
lairnl houvi's à Londies, émigrés Ions les deux,
dans leurs jours de misère et de lêverie ardente.
Mme Lindsay, la dernière des Ninon, l'EUénore
d'Adoliihc, réunissait chez elle quelques Français
de mérite. C'est là que commença la liaison de
René et de Montlosier. L'esquisse que le grand
artiste nous a laissée, quelque étincelante qu'elle
ET LE n.\l. LICAMS.ME. 9
soit, ne donne cependant jias tous li^s tiails de cette
singulière et énergique ligure.
Né le 16 avril 1755, à Clermont en Auvergne, il
était le douzième enfant de sa famille; mais ses
frères et sœurs, qui l'avaient précédé, avaient peu
vécu. Un seul frère, dont l'âge se rapprochait du
sien, avait été élevé presque avec lui; il l'aima
passionnément. Nous n'avons plus l'idée de l'indé-
pendance d'éducation qui existait dans certaines
familles de province au dix-huilième siècle. A qiia-
torzeans, Montlosier avait fini ses études classiques
chez les moines augustins, qui avaient succédé
aux jésuites dans la direction du collège de Cler-
mont. Sa mère, qui -surveillait avec soin son
instruction, l'avait ensuite placé chez les sulpiciens
pour faire sa théologie; il y resta deux ans. Dé-
voré par la fièvre du savoir, il suivait à dix-huit
ans des leçons d'anatomie à l'Hôtel-Dieu. Ces
études ne lui suffisant pas encore, il se faisait en-
seigner le droit public par un moine irlandais,
confesseur de sa famille. La journée n'étant pas
assez longue pour ses travaux, il se levait à trois
heures du matin. Quelque multipliées que fussent
ses occupations, il cherchait toujours à y ajouter.
Pendant un hiver d'une de ces années d'incuba-
10 l.K r.OMTK 1»K MO.NTLOSI KR
lion, deux de ses oueles, l'un sorti récemment de
Sorbonne, grand théologien, l'autre appartenant
aux jésuites, se trouvaient dans la maison pater-
nelle; on disputait à table avec acharnemeni sur
la grâce, le concile de Trente et rinfaillibililé du
pape. Quand le débat s'échauffait, c'était le jeune
éiudianl dr' dix-huit ans qui était appelé en aibi-
liaiic; il se faisait répéter les textes et rendait
ensuite ses décisions, do vive voix ou par écrit,
aussi gravement, dit-il, (juun synode. Le souffle
du siècle traversant toutes ces discussions, il se jeta
à corps perdu dans Voltaire, dans Rousseau, dans
Diderot, apprenant VExamen iinpartinl de Tîibbé
Morellet,et ajoutant à ces lectures celle de Bayle
<'l du Système de la nature. Ces connaissances un
peu confuses donnaient cependant du mouvement
à son esprit.
L<\< instances du frère (ju'd (•li(''rissail le d('ci-
dèrent à allei- dans le monde; on lui avait d(»nné
un mailri' d"armcs et un maîlie di,' danse; aiii>i
prépai/', on le présenla à .M. rinh-iidant cl à
Mme rinicndaiilc. Il cul de buunc licuii' son pre-
MiicM' duel. Ilien donc ik; lui man(|Mait; mais, du-
rant cette vie mondaine, cha(piesoir, avani de
<nrlir, il lisait à sa mère une page de son livre fa-
ET LE GALLICANISME. 11
vori, les Sermons de Bourdaloue. C'est ainsi que
s'éleva Montlosier. A viniil ans, il ('lait, investi de
la confiance de toute sa famille, et allait de temps
à autre à Paris. Il courait alors les théâtres et re-
cherchait les célébrités ; il rendait visite à Fran-
klin, qui lui donnait envie de passer en Amérique ;
il voyait d'Alembert, il causait avec Lavoisier, il
assistait à l'apothéose de Voltaire le soir de la pre-
mière représentation d'Irène.
Un moment vint où le jeune mondain voulut
vivre dans ses montagnes et y mourir. C'était à la
suite des prerîiiers troubles du cœur. Le voilà avec
la même opiniâtreté apprenant l'agriculture, tout
entier aux soins des prairies, à la culture des
terres, à l'administration d'une grande ferme. Il
se marie à vingt-cinq ans, pour ne point déranger
ses goûts, avec une veuve plus âgée que lui, mais
propriétaire d'un domaine voisin. Alors s'écoulè-
rent plusieurs années dans une solitude presque
complète; c'est durant ces hivers, où les neiges
l'emprisonnaient, qu'il réunit tous les matériaux
qui servirent plus tard à ses diverses publications.
II composa un Essai sur rorigine des fiefs, livre
qu'il fondit dans son autre ouvrage de la Monar-
chie française. Sa femme étant morte après sept
1-2 LE COMTK I>K MO.NTI.uMKI!
;iii> (le iii.iriii^c, il i('liciii|>a son cncrj^ic dans do
éludes d'nn autre j^enic. La nature des inontai^nes
volcaniques d'Auvergne et les cuiieuses reclienlies
il< M .M. de Malesherbes, Guessaid et de Saussure
avaient vivement frappé rimaiiination de Monllo-
sier. Kncourai;é pai" quelques amis, piqué aussi
par le désir de la contiadiclion, il fit paraître en
janvier 1780 sa Théorie des volcans (F Auvergne.
C'était dont' bien par la curiosité un esprit du
dix-huitième siècle; il enélail même par ses singula-
rités et ses manies, il alla jusqu'à s'engouer de Mes-
mer; qucdis-jc ! lommeBergasse et d'Eprémcsnil,
il devint un fervent adepte du magnétisme. Pendant
son exil en Angleterre, il ne l'ésista pas au désir
de donner quelques consultations, et il a ('crit et
imprimé que le magnétisme avait été pour lui, à
beaucoup d'égards, une source de lumières. Kiilin
il manquerait une nuance àce caractère si original
et si complexe, si nous ne rappelions que, chiétien
convaincu, ayani prttndiici'- à la (lonstiluanle une
des plus bc'llf's paroles (ju'clle ail jamais enten-
dues, Montlosiei' ('lait, |iar l'indépendance de sa
conscience, du pays des Arnaud, de Doniat et de
Pascal, en tout j)oint le i'utui' auteur du célèbie
Mémoire à consullcr, (\\\\ lit tant de bruit sous la
ET LE GALLICAN [SME. 13
Restauration. Tel était le collègue de Malouet, de
Lafayette, de Gautier de Biauzat, comme lui dé-
putés d Auvergne à rAssemblée nationale. Quand
il y vint siéger, les théories constitutionnelles
empruntées aux institutions anglaises venaient
de subir un échec complet.
Grâce aux physiocrates, on était assez éclairé en
Fiance sur les questions d'administration: mais la
science politique était à peu près nulle. Montes-
quieu avait dit que t les ministres de son temps
ne connaissaient pas plus l'Angleterre qu'un en-
fant de six mois », Depuis la mort de ce grand
homme, qui donc à la cour songeait à jeter les
yeux au delà de la Manche? Qui donc, à la veille
de la convocation des états généraux, avait des
idées précises sur le rôle qu'ils avaient à remplir?
On n'est pas sûr que ce beau monde ait lu et com-
pris les cahiers des bailliages. Les mémoires du
temps nous l'apprennent, l'apparition de VEsprit
des lois, en i 748, avait été un événement moins po-
litique que littéraire. Le livre de Delolme sur la
Consiilution d'Angleterre, publié en 1771, était
estimé de nos voisins avant d'être connu en
Fiance. Toutelbis, depuis dix ans, un profond chan-
gement s'était opéré dans la bourgeoisie. On s'é-
Il I, K COMIK Ht: MON TI.USIKIl
tait iiii< :'i (''Imlii^i- les cliapitres vi oA xxvii drs li-
Mv> iX il MX (le VEspril des lois. iMallel Du l'an,
on 1788, |>iihliail dans \c Mercure des articles qui
étaient un exposé substantiel de la constitution
anglaise. Ilrsullat d'eflorts longuement accu-
mulés, cette constitution ne saisissait pas les ima-
ginations françaises, enthousiastes, pleines d'i-
déal, amoureuses en politique de métaphysique et
d'abstraction. Rousseau répondait autrement aux
passions indéterminées de l'époque.
Pleins d'une confiance inébranlable dans la rai-
son hniiiaine, élevés par la philosophie de leur
temps, iciitiers, négociants, médecins, avocats,
dédaignaient toutes les règles (pii n^'laient pas
simples et ne juraient que par le Contrai social.
Malouet raconte que l'assemblée électorale d'Au-
vergne fut assez orageuse pour lui donner un véri-
table regret d'y être venu. Il l'ut sur le point de
donnei' sa démission quand il vil de petits bour-
geois, des praticiens, sans aucune instruction sur
les affaires publiques, ( ilaiil Rousseau, déilainant
avec véhémence «on in' la lyraiiiiic (^t les abus,
proposant chacun une roiisliliilioii. Un fait a, du
reste, beaucoup frapi»!' ceux (|iii oui puohscrvei' nos
ancirniics nKCiirs piovimialcs : c'est lacjiiaiilité de
ET LE GALLICANISME. 15
bibliothèques particulières existant à la fin du
dernier siècle. Il y avait bien peu de familles ai-
sées qui ne possédassent pas l'Encyclopédie' les
œuvres de Voltaire, de Jean-Jacques, de Montes
quieu, deBufTon. La bourgeoisie de province était
plus éclairée il y a cent ans qu'elle ne l'est aujour-
d'iiui;il ne lui manquait que la qualité de ceux
qui ne sont plus jeunes, l'expérience, dont Joubert
dit qu'elle corrompt encore plus qu'elle n'instruit.
Un grand événement venait de donner un appui
formidable aux théories démocratiques: nous vou-
lons parler de la fondation de k république des
États-Unis. La déclaration de 1776 avait eu un
long retentissement. Les articles de Maliet Du Pan
ne purent détourner le courant.
La constitution anglaise dans son intégrité eut
pourtant quelques autres défenseurs. Mounier, lui
aussi, avant de siéger à la Constituante, avait pensé
que l'organisation du parlement d'Angleterre était
le meilleur modèle qu'il fût possible de suivre en
France. Necker, dans son livre De la Révolution
française, déclare que, admirateur delà constitution
anglaise, tout son désir était que les états généraux
voulussent s'en approcher. Avant les élections,
Malouet, prévoyant l'avenir, l'avait supplié de tout
16 I. K (OM 1 I. I)K MOM I.OSIKU
cOMibiiioi- (l;ms le conseil (in roi ol do n'ouvrir les
t'ials (jii';iM'c uni' constiliition. l'iièivs inutiles!
oùl-on Irioinphc même des irrésoliilions de Nee-
li'V, l;i cour ne se serait pas piètf'e à ses projets.
La correspondanee si curieuse de Marie-Tliérèsc
avec Maric-Anloinelte ne laisse, sur les intrigues et
les pièges de ce monde de courtisans, au début du
règne, aucune illusion. Leurs fautes, depuis ravè-
neinent de Joseph II, n'avaient fait que s'accumu-
ler. Quoique les minisires et Neeker eussent la di-
rection ostensible des affaires, ils n'en avaient pas
la direction ellective. D'autres conseillers étaient
regardés comme plus amis, comme i)lus dévoués,
et offraient lasolidai'ilé de pertes conmiunes. L'édu-
cation superlicielle qu'avait iveue notre aristocratie
ne lui Taisait voir dans le gouvernement britan-
nicpie ni la grandeur de la Chambre des lords, n'
ce beau rôle (pravaii'Ui jum'' les barons anglais
:-lip\danl le< droits des communes cimjoinli^-
mcnt avec les leurs. Ayant toujours combattu
les droits du tiers état quand il les avait réclamés,
ne voyant dans le loi cpie le successeur de
Louis \1V, la noblesse l'rancaise était contraire aux
n-strictions imposées à l'exercice de l'autorité
royale en Angleterre. Louis XVI, à ses yeux, ayant
KT LK (; A M. ICA M S. M E. 17
plus de puissance que George III, on ne devait pas
l'aiïaiblir. Au surplus, la cour regardait comme un
axiome rimpossilulilé d'une constilulion libre dans
un Étal grand comme la France. La situation insu-
laire des Anglais était citée sans cesse comine étant
le seul préservatif contre les eiïorts des autres ii o-
narcliies, jalouses des avantages attachés à la li-
berté et en même temps eiïrayées de ses exemples.
Les états généraux s'ouvrirent donc sans un pro-
gramme politique.
Oui no suit par cujur l'iiistoire de ces mois de
mai et de juin 1 78ÎJ? Rien qu'à relire, dans les Mé-
moires les plus hostiles, le récit de cette lutte entre
les privilégiés et les communes, on est convaincu
que c'est la deiiiièie bataille et ({ue la victoire
sera définitive. Qui ne connaît les mots de Sieyès,
les apostrophes de Mirabeau? Qui n'a prêté dans
son cœur, avec le malheureux Bailly, l'immortel
serment du Jeu de paume? On sent comme un
souille qui soulève les feuillets du livre quand on
l'ouvre à ces dates glorieuses.. Tous les députés du
tiers, graves, recueillis, jeunes la plupart, furent,
jusqu'après la si-auce royale du :2r)juiu, unanimes
dans leurs résolutions; mais un esprit judicieux
pouvait, (\ès ce jour-là, prévoir que la cause de la
18 I.K COMIK liK MONTLOSIKII
nioiiarcliie conslilulioniielk' élail menacée; le 14
juillet, elle fut en péril; le 6 octobre, elle fut
perdue. Quelques députés étaient dès lois d'avis
de se bornera poser les l)ases indiquées par les
cahierset de remettre la constitution à des jours
moins orageux. La majoril/' ne pensa pas ainsi,
cl, jugeant avec raison qu'un projet pareil ne pou-
vait être préparé que par un très pclit nombre de
personnes, elle nomma un comité de buit
membres, composé de Laîly-Tollendal, Glermont-
Tonnerre, Meunier, Talleyrand, Sieyès, Bcrgasse,
Le Cbapelier et l'arcbevèque de Bordeaux, de Cicé ;
sauf quatre ou cinq noms absents, tels que Mira-
beau. Tbouret, Duport, Barnave, Malouct, il n'y
eut jamais d'iiommes plus éclairés. Les opinions
qui dominaient dans le comité étaient celles des
rnonarcbiens. Qui ne s'est demandé pourquoi elles
ne |iiirenl triompher dans l'Assemblée? Le comte
de Montlosier nous aidera dans cet examen.
Les cabiers servirent de base au travail du
comilt'-. Presque unanimes pour s'expliquer sur
certains principes, ils avaient été ou divergents
ou mtiets sur la |ilii|»art des questions politiques.
M. de Clermont-Tonnerre en fil le dépouillement
et le soumit à l'Assemblée nationale ; tous les
KT LE C.ALIJCAM.S.ME. 16
problèmes à débattre furent par hii posés.
Jamais constitution ne fut plus discutée, par
pièces et par morceaux, que celle de 1791. Chaque
jour amenait des motions, des interruptions, des
incidents; ajoutez-y le goût des généralités, dé-
faut naturel à notre race, et vous vous expli-
querez les lenteurs de l'élaboration. 11 fallait
pourlaut aborder les questions délicates; c'est
alors qu'on put s'apercevoir de quel pas haidi
avait marché la Révolution depuis trois mois.
Necker, qui revenait de son court exil de juillet,
raconte que. Sur sa route, il fut frappé des change-
ments que peu de jours avaient opérés dans les
esprits et des rapides progrès de l'exaltation. La
majorité du comité de constitution ne songeait
plus aux institutions anglaises ; la démocratie
était entrée dans la place de manière à ne pou-
voir plus en être chassée.
Plusieurs systèmes furent débattus par les com-
missaires. Tous se ressemblaient sur un point,
c'est qu'il ne s'agissait plus de représenter spé-
cialement les deux premiers ordres, de créer pour
les privilégiés une sorte de chambre des seigneurs,
dont on fciait partie par droit de naissance ou en
vertu de son litre. La majorilé du comité, quelles
H) !.F. COMTE DK MONTLOSIEK
que fussent les divergences dans les détails, ne
s'inspirait que de ce principe, la division du pou-
voir législatif, afin de mieux assurer la maturité
des délibérations, afin de ne pas créer de conflits
entre le pouvoir royal et une assemblée unique,
puissante, nombreuse, pai- cela même passionnée.
Tous ceux aussi qui étaient partisans des deux
chambres reconnaissaient la nécessité de l'élection
pour la première comme pour la seconde chambre.
Le Chapelier représentait dans ce comité le groupe
des constitutionnels. Dans les premières semaines
de la Révolution, ils eussent voté la dualité du
corps législatif. Lafayette, qui avait vu les États-
Unis, dans une première ferveur de démocratie,
comiiK'tlrf l'crrour do l'unité d'assemblée, l'avouer
ensuite cl la réparer, resta fidèle (ses Mémoires
en font foi) au principe de la division do la repré-
scnlaliou nationale.
Des motifs spécieux et tirés des circonstances
devaient, au moment du vote, déterminer la
majeuie partie des constitutionnels à regarder
comme vraie la théorie «le Ilabaut Saint-Élienne :
La nation esluneyen conséquence sa représenta'
lion doit être nue.
(>ii .siii la teneur du projet de constitution :
ET LE C.ALLICANISME. 21
le gouvernement était monarchique, il se com-
posait des représentants, d'un sénat et du roi,
la chambre des représentants était élue par les
citoyens; il n'y avait plus de séparation des
ordres, le sénat se composait de Français de toutes
les classes; l'âge de trente-cinq ans et une pro-
priété d'une valeur déterminée donnaient l'éli-
gibilité à cette magistrature, dont les membres
étaient nommés à vie. La première nomina-
tion devait être faite par les assemblées provin-
ciales ou par les députés, avec la simple rati-
fication du roi ; dans la suite, le roi choisirait
parmi les candidats que lui présenteraient les
députés ou les provinces. Il avait le droit de pro-
rogation et même de dissolution; mais, dans ce
dernier cas, il devait faire procéder à de nouvelles
élections sans délai. Enfin le roi n'exerçait le
pouvoir législatif que par l'acceptation ou le refus
de ratifier les lois. Telles étaient les dispositions
principales du projet. Qui eût espéré, le 5 mai 1789,
qu'une pareille constitution serait présentée?, et
qui eût pensé aussi que, quelques mois après, elle
serait repoussée et rendue impossible?
Ce fut le 2 août 1789 que s'ouvrirent les débats.
La question de savoir s'il y aurait une déclaration
•J-: i.r. r.n M TK dk monti.osi ki;
de droits ot si (»n la dt-civlcrail d'abord, se pré-
senta. .\j)ri''s trois jours do lutte, la parole de
Daiiiave entraîna les irivstilus, el il lut décidé
qne la déclaration sciait volée avant l'acte constitu-
tionnel. Les dispositions du coti'' dioit étaient
profondément hostiles à toute rérornic politi(|U('.
La petite noblesse de province était encore plus in-
traitable que les f;ran(ls sei,uneurs. Tandis (|ue les
Noailles, les Grillon, les Montmorency, lesLa Iloclie-
loncauld, les d'Aiguillon, se sentaient ga^rnés par
l'ivresse généi'cuse du sacrifice et l'amour de la
patrie, la grande masse des nouveaux anoblis, de
ceux qui n'avaient pas en d'aïeux tué's ou blessés
>ur nos champs de liataille liisl(iii(|ues, ireulen-
daient |)as cpTil y eût de coiieilialidu. ll> Cdiiinien-
çaicnt à ne |»lus écouler, riaient, ])arlaienl liaui.
Comme ils ne tendaient cpi'à jeter la di'l'aveur
sur les Ojtérations de l'Assemblée, ils sortaient
de la salli', loisque le président posait la question,
invitant les députés de leur parti à les suivre, ou,
s'ilsdemeuraient, lenrcriantde ne point délibérer.
Tous les membres du côté gauche, même Robes-
pierre, volèrent par acehinialion, le ::ÎS aoùl, (pie
le gnuverneuieni Irancais ('"lait nioiiar(lii(|iie.
(hiand (tii voulut prt'ciser la iialur(.' de cette iiio-
ET LK GALLICANISME. 2:J
narcllie, un mot d'un député presque inconnu.
Wiiiipren, eut en ce temps-là un immense succè.*^.
« Le gouvernement de la France, s'écria-t-il, est
une démocratie royale, » mot qui en disait plus
long que des discours cl qui caractérisait avec
sincérité les sentiments confus et les idées contra-
dictoires qui agitaient alois le tiers. En même
temps qu'elle voulait un roi, l'Assemblée était bien
résolue à ne le faire régner que sur une seule
classe de citoyens. La haine inextinguible que le
paysan surtout portait à l'ancien régime montait
de jour en jour dans l'âme de la bourgeoisie; elle
s'aiguisait aux frottements incessants de la vanité.
Le spectacle quotidien de l'attitude de la noblesse,
le langage de ses journaux, poussaient le tiers à
étendre la Révolution au delà du but qu'il s'était
proposé.
Trois questions, tenant les unes aux autres et
cependant distinctes entre elles, se mêlèrent dans
la discussion : le veto royal, la permanence du corps
législatifet sa division. Les grandes luttes oratoires
entre les partisans du veto absolu et ceux du veto
suspensif, entre Mirabeau, Malouet et Tbouret
d'une part, Barnave et Pétion de l'autre, sont
célèbres. Le droit de veto parut à tous les publi-
H i.K (O.MTF. IiK MONTI-dSIKi;
cistes lu qiieslion iiii|ioii;inle pour la coiiroiinc.
Klait-ii itliis facile d'exercrr un cWo absolu? Meu-
nier ne le pensait i)as ; il trouvail (|uc le danger
élail le inèiuc. Lors({u'une assemblée (jui piopo-
sait une loi atlachcrait un grand prix à ses résolu-
lions et (ju'elle serait secondée par l'opinion pu-
blique, le le/o suspensif ne produirait-il pas autant
d'inconvénients que le veto absolu? Il ne blesse-
rail pas moins l'amour-proprc du corps législatif,
el Mounier ajoutait ces paroles profondes: c Quand
on connaît le peuple, on connaît combien ses vo-
lontés sont impétueuses, et que le moment pré-
sent ou très })rocliain est le seul cpii frappe ses
regards. Ce qu'il peu! attendre six mois, il peut
l'attendre toujours. »
C'était sur le terrain des deux cband)res que les
passions avaient pris rendez-vous. L'abbé Maury et
le côté droit ne cessaient de répéter : « Si nous éta-
blissions deux chambres, la constitution pourrait
se maintenir. » L'irritation s'accroissait par cette
résistance opiniâtre des deux jaemiers ordres. De
plus en plus la cour poussait le roi à commettre la
faute grave de quitter le rôle du chef de la nation
pour se montrer le défenseur de l'aristocratie. La
création d'une ebaudjre haute et surlout la j»révi-
ET LE GALLICANISME. 25
sion des éléments dont elle se romposerait exci-
taient dès lors au plus haut degré les préventions
des députés du tiers. Ces préventions, la no-
blesse aurait pu seule les faire cesser en dé-
clarant par la bouche de ses orateurs qu'elle ne
voulait pas revenir à un passé pour toujours dé-
truit. Elle ne le fit ])as, et, de même que la cour
avait rejeté la constitution anglaise, la noblesse re-
poussa la chambre des pairs.
C'est ainsi que le comité de constitution vit, le
9 septembre 1780, rejeter à une majorité écra-
sante son système de la division en deux chambres
avec l'élection à la base. On peut lire dans les
Mémoires de Ferrières les détails de cette orageuse
séance. Meunier et ses amis passèrent de banc
en banc pour relever les défaillances; mais ils ne
purent triompher des méfiances des uns et des
injures des autres. « Aucun de nous, a écrit Rabaut
Sainl-Étienne, ne voyait précisément ce que serait
cette chambre haute et ce qu'il serait. » Le 12 sep-
tembre, le projet du comité recevait un nouvel
échec; 673 voix contre 315 n'accordèrent que le
veto suspensif. Mounicr, Lally, Bergasse et Glermont-
Tonnerre donnèrent leur démission de membres
du comité de constitution.
ÏI
Le côté droit à l'Asseiiibli'o conslitiianlo. — Les ainis do Miiiillit-
sier, le vicomte de Mirabeau, le tjai-.)ii de Mcnou, CazalL'S et .Ma-
louet. — Essai sur l'art de consliluer les peuples. — Derniers
efforts des constitutionnels.
Quand Monllosier prit place à l'Assemblée, à la lin
de ce mois de septembi'c, il y avait donc un grand
déplacement dans toutes les espérances. Simple
spectateur, il avait quitté Versailles le 14- juillel,
et, en y retournant comme député, il ne reconnais-
sait plus les personnages. Ce fut bien antre chose
après les journées des 5 et 0 octobre. Dès le lende-
main, cent membres du côté droit s'étaient réunis
pour aviser sur la situation. MounieretLally étaient
d'avis de quitter immédiatement l'Assemblée; Ma-
louel, au contraire, conibattil la retraite. Monllo-
sier, nouveau venu, adopta la première opinion en
y mettant la réserve que cette résolution aurait
i» I. K CO.MiK ItK M(^N ILOSlKli
assez de voix pour enlrainer la ilissolulion de TAs-
sendjlée. Mounier et Lally persistèrenl dans leur
avis sans adnieltre de réserves; le lendemain, ils
[lartircnt après avoir donné leur démission.
Cet exemple n'ayant pas trouvt' d'imitaleurs,
Monllosier se mêla activement aux tr;ivaux létiisla-
lils. Les relations qu'il coni racla d'abord lurent
loin de le rendre favorable aux monarcliiens.
11 vivait familièrement avec le vicomte de Mira-
beau, le baron de Menou et Gazalès, et il nous a
fait connaître ces trois personnages par des côtés
nouveaux.
Le vicomte de Mirabeau, Minibeau-TonneaUy
comme on l'appelait, avait de l'esprit, du courage,
mais aucune instruction cl encore moins de bon
sens. Dans les premiers temps de leur amitié, il
emmenait fréquemment Montlosier dîner avec lui
au Palais-Royal. Ce fût bientôt un prétexte
à atlioupcments autour du restaurant; il fallut
• •n changer. Quelques amis s'étant joints à eux,
ils avaient fondé des dîners réguliers sous le
litre de Salon français; le lieu de réunion était
dans le voisinage «l'un marché. Un joui-, tout le
m.irclié se met en rumeur et vient assaillir la mai-
son; le vicomte de .Mirabeau était au comble de la
ET LK GALLICANISME. 29
joie, il faisait déjà des préparatifs d'atlaque et de
défense il avait mis ses amis en rang, et on lui
obéissait machinalement. « La même chose nous
était arrivée, ajoute Monllosier, à une précédente
assemblée que nous avions eue aux Capucins.
Comme il était question des intérêts du clergé, nous
avions principalement de vieux abbés et de vieux
évêques. Le peuple étant entré dans le jardin et
nous ayant lancé des pierres à travers les vitres,
nous nous levâmes de surprise. Le vicomte de Mira-
beau aussitôt de suivre la ligne en criant : «. Aligne-
» ment, alignement, messieurs! » Voilà le cardinal
de La Rochefoucauld et les autres évèques de s'ali-
gner en effet. Je me retenais, mais je ne pouvais
m'empêcher d'éclater de rire. Notre lapidation aux
Capucins eutpeu de suite; celle qui nous menaçait
près du marché pouvait en avoir davantage. Tan-
dis que le vicomte de Mirabeau faisait ses disposi-
tions tacticiennes, je trouvais plus sûr d'envoyer
chercher M. Bailly; notre retraite me paraissait dif-
ficile. M. Bailly vint aussitôt; il nous conseilla par
prudence d'abandonner nos réunions. »
Le baron de Menou était célèbre par son esprit
d'à-propos; c'est lui qui, lors de l'incident occa-
sionné par l'arrestation à Moret des tantes du roi
30 L i: C U M T K n K MONT 1. 0 S 1 1'. i;
[•iulanl pour rémif>ralion, monta à la tiiliiinc el
(lil : « En vérité, messieurs, l'Europe sera bien
étonnée d'apprendre que l'Assemblée nationale
s'est occupée pendant quatre beures du départ de
deux dames qui aiment mieux entendre la messe à
Rome qu'à Paris. » L'Assemblée s'était mise à rire
et avait passé à l'ordre du jour.
Quant à Cazalès, personne ne Ta mieux connu
dans ses replis les plus cacliés que le comte de
Montlosier. C'est lui ([iii a mis en pleine lumière
!oul un côté de la vie i)ulilique du grand ora-
teur royaliste. Quand la loule le suivait dans l»\s
places et dans les rues, Cazalès, s'arrèlant devant
les groupes, se laissait entourer et causait fami-
lièrement sur les alTaires du temps; la loule
l'écoutait alors avec une grande attention; quel-
([uefois on l'interrogeait, il répondait aussi sé-
lieusement que s'il eût été avec des bommes
d'État. Ensuite il les (piillait en les saluant jus-
qu'à terre. Un joui', an jardin des Tuileries, on
s'avisa de l'insulter : « Pienez garde, leur dit-il,
quand je ne serai j)lus (l(''|)nlé, vous ferez de moi
ce (|ue vous voudrez ; je serai alors, comme tel
d'entie vous, un ])auvre b...; mais, aiijoiird'biii,
comme député, je suis l'iiomme de la nation, .le
ET LE GALLICANISME. \l\
lui dois la protection de mes conseils, elle me doit
celle de sa Ibrce, Citoyens, vous aimez la liberté ;
l'Assemblée qui est là en donne des leçons ; moi
j'en suis un exemple. La preuve que je suis un
homme libre, c'est que je ne pense pas comme
vous et que j'ose vous le dire . » En prononçant
ces paroles, Gazalès relevait de temps en temps sa
culotte, qui tombait sur ses genoux. Au-dessus de
sa large poitrine toute débraillée, sa figure s'ani-
mait, ses yeux étincelaient, toute sa personne était
imposante. Ce tableau, que nous empruntons à la
plume deMontlosier, ne manque certainement pas
de grandeur elde relief.
Ni le baron de Menou, ni le vicomte de Mira-
beau, ni même Cazalès, bien qu'il l'eût tutoyé dès
le premier moment, ne furent cependant ses amis
intimes. Celui qu'il aiina le plus dans l'Assemblée,
celui qu'il aima le plus dans l'exil, celui dont il a
écrit en apprenant sa mort : « J'ai perdu la moitié
de ma vie, » c'est Malouet. Montlosier avait eu
contre son compatriote des préventions défavo-
rables. Malouet avait soutenu le doubli-iucnt
du tiers et le vole par tète ; il avait douiu' son
adhésion au serment du Jeu de paume. Montlo-
sier partageait alors toutes les passions df la
S2 I. r. C.OMTI. liK MONTl.OSlKi;
noblosse, et il .iNail Liardi'- rainunc à .Malouel.
IVu à peu cepeiidaiil il avail iiiicux vu les chosos
cl jn<>é piuséquitahlriiicnt les personnes. « J'avais
pu, cerit-il, in'apercevoir dans quelques circon-
stances (pic, derrièrela modération de Ion, derrière
le calme apparent de Malouet, il y avail un i;rand
fonds de chaleur et d'énergie. » Les antiitalliics
disparaissaient donc, lorsqu'un événement (pii l'ail
apprécier le caractère de Montlosier lia ces deux
hommes pour jaiuais.
Dans les premiers mois di' I7!H), les d(''pul(';s
de la |)rovinee d'Auveri;ne l'Ia-eiil réunis pour
iixcr la limite des nouveaux déparlemenls. Une
couleslalion s'éleva cuire un dépulé du côté
j^auelie, .M. llM«iuet, et Montlosier. Le témoii^nage
de Malouet lui invoqué. « Voire Malouet, dit
M. lliiguel, u'esl qu'un intrigant. » Montlosier
relève le mot. De là j)rovocation , menace et
duel. Le (Omhal fui long et oiiiuiàlie ; à la lin,
.Mciillo^icr jioila à >on advi'i'saire un ( ouj) d'épéc
au bas venlre, cpii le j)erea de paît en pari, il
tomba sur le couj». La blessure ne fut pas mor-
telle.
Malouet n'oublia pas cet acte de courage; mais
il n'était pas liomiiie à donner son amilié sans
ET 1. E CAM. If.ANISME. 33
essayer d'y ajouter le plus grand charme, la
communauté des idées. Le terrain était depuis
quelque temps préparé. Montlosier ne fréquentait
pas la cour; il déclare même, dans ses Mémoires,
que, pendant tout le temps de l'Assemblée consti-
tuante, il n'avait vu ni la l'iinilie royale, ni ancun
des ministres. Dès le début, le côté droit lui lit
pitié; son esprit vif^ouroux bii avait montré bien
vite rimpuissance de la digue et rimpétuositc du
flot. Il constate quelque part l'ivresse qui s'était
emparée de tous ceux qui avaient pris une part ac-
tive à laRévolution; il remarque que toute la jeu-
nesse sortie des écoles, ardente, ambitieuse, sen-
tait qu'elle avait devant elle toutes les places, toutes
les fortunes, toute la puissance désormais attachée
au mérite et à la constitution d'un grand État.
Dans son dernier séjour en Auvergne, il avait
déjà pu constater que la population des cam-
pagnes, dès le mois de juillet, ne payait plus ni
dîmes ni censives, et ne craignait rien tant que
le retour des anciens seigneurs. Avec la perspec-
tive de la vente des biens du clergé, les capitalistes
et les créanciers de l'P^tat avaient reçu des garanties
de leurs créances et voulaient les canservcr. La
bourgeoisie de son côté était heureuse d'avoirà sa
3-1 I. F. COMTK I)^: MONTLOSIEI?
disposiliou les liiadcs dans la ijarde iialionalc et
de se voir délivrée surtout de la prééminence de
la noblesse.
Monllosier élail frappé de tous ces laits, de
ce speclacle d'une société nouvelle n'ayant plus
qu'une seule préoccupation, celle de perdre les
biens qu'elle venait d'acquérir, c II l'aut le recon-
naître, répondit-il un jour à d'Éprémesnil, qui
pensait que tout cela finirait par un bon arrêt du
parlement, le grand obstacle au retour de ce qui
était jadis n'est pas dans les opinions, il est dans
les inlérêts. »
Un exemple lui avait complètement dessillé
les yeux : à l'une des séances du soir, le 18
juin 1700, à la suite delà motion de Lameth,
relative à la suppression du monument delà place
des Victoires, un député du Midi, Laïubel, avait
demandé l'abolition de la noblesse liéréditaire.
Cette proposition, appuyée par Lafayetle, Mathieu
de Montmorency et Saint-Fargeau, allait être mise
aux voix. Le côté droit était surpris : il avait dans
ses rangs un certain nombre de membres du tiers
(|ui, dans toutes les questions touchant à la
religion, au clergé et à la monarchie, avaient
riiabitudc de voter avec lui. Dès qu'il fut question
ET LE GALLICANISME. .55
do la suppression des titres, ils s'enfuirent vers
le côté gauche. Monllosier en retenait un, qu'il
connaissait plus particulièrement, par le pan de
riiabit. Le morceau faillit lui demeurer dans la
main. * Je ne suis pas pour la noblesse, » lui
cria son voisin; — et le décret fut voté. C'est un
de ceux qui ont causé le plus de joie en France et
le plus affermi la Révolution. Cette observation
est précisément de Montlosier, qui voulait retenir
son collègue du tiers état obéissant à l'instinct de
toute sa race.
Montlosier n'aima jamais la démocratie. De-
venu partisan des deux chambres, grâce à l'in-
fluence insinuante de Malouet, il se séparait de
lui en maintenant la division des ordres. Jaloux
de l'importance de l'aristocratie anglaise, s'il eût
voté le 9 septembre pour la dualité du corps légis-
latif, il se fût réservé de discuter la composition
de la seconde chambre et ses attributions.
Ce n'est pas à la tribune qu'il put d'ailleurs ex-
poser ses convictions. Bien qu'il y ait paru plu-
sieurs fois, on ne peut le citer comme orateur ;
vainement l'abbé Maury lui avait indiqué sa mé-
thode pour le devenir. Monllosier ne voulut pas
cultiver ses dons naturels. « Si j'avais vu, répon-
30 LE COMTK DK M d N T LOS 1 H I!
dail-il, dans l'ordre nouveau quelque chose d'é-
tabli; si, comme en Angleteirc, j'avais trouvé
devant moi une forme d'assemblée délibérante,
lice à un système régulier d'inslitutions, j'aurais
eu une perspective de service, un avenir d'utilité
auquel j'aurais pu in'altachci' ; mais, pour moi
seulement, pour une pelilc ré])ulation de quel-
ques jours, })Our de petits succès de salon, jamais
je n'aurais pu, comme Maury ou comme Cazalès,
m'imposer une telle tache. >'
Un jour cependant il trouva sa voie. L'Assem-
blée avait commis la faute de se mêler des affaires
de la conscience et de décréter une constitu-
liun civile du clergé. Elle avait enjoint aux ecclé-
siastiques en exercice de prêter publiquement
le serment à celte loi. Les membres du clergé
qui étaient députés n'en étaient pas exempts.
U:ie séance fui désignée poui- raccomplissemenl
de celle mesure ; on fui obligé d'y renoncer.
Les premiers appelés, l'évèque d'Agen, un curé
de sou diocèse, l'abbé Fournès, un autre du
diocèse de Cambrai, prononcèrent de telles pa-
roles pour motiver leur refus, que l'Assemblée
crut devoii charger le comité ecclésiastique de
préienter dans le ]ilus bref délai un j)rojiM d'in-
HT LE GALLICANISME. 37
slruclion à rcriet de prévenir des alarmes el des
troubles inévitables. Les journaux rapportent que
Montlosier demanda avec dérision qu'on adjoignît
à ce comité deux protestants, Rabaut Saint-Etienne
et Barnave, et, comme on lui prêtait attention, il
ajoutait: « Je ne crois pas. quoi qu'on puisse
faire, qu'on parvienne à forcer les évêques à quit-
ter leur siège. Si on les chasse de leur palais,
ils se retireront dans la cabane du pauvre qu'ils
ont nourri ; si on leur ôte leur croix d'or, ils pren-
dront une croix de bois. C'est une croix de bois
qui a sauvé le monde. »
Pendant quelques minutes, la tumultueuse As-
semblée garda le silence. Ces éloquentes paroles,
la postérité les a consacrées ; elles mériteront
d'être rappelées tant que vivra le nom de Mont-
losier. Elles sont gravées sur la pierre de son
tombeau. L'auteur du Mémoire à consulter repose
sous les vieux cyprès de Randanne, dans cette terre
des volcans qu'il avait fertilisée.
Cependant l'Assemblée continuait, sans beau-
coup de méthode, d'ajouter au premier chapitre
constitutionnel des chapitres nouveaux. Se défiant
de plus en plus des intentions de la cour, elle glis-
sait sur la pente qui devait bientôt l'amener à con-
•JH LE COMTE DE MO.NTLOSIEU
centrer entre ses mains ions les pouvoirs. Les
agents du {iouvernement, qui répondaient de tout,
ne pouvaient plus agir sur rien. Le ministère avait
à peine un huissier à sa nomination. Montlosier
voulut éclairer le côté droit.
Prévoyant le départ de Louis XVI, il fit paraître,
vers le milieu de 1700, sous le litre un jieu
prétenlieux (VEssai sur l'art de constilaer les
peuples, un examen des opérations constitution-
nelles de l'Assemblée. L'ouvrage avait été com-
posé avec la coopéialion de Bcrgasse; c'était un
vrai plan de constitution. Une seconde édition
fui publiée en 1791. Montlosier critiquait vive-
ment la marche de l'Assemblée. Son point de
dépari csl le respect de loulos les inégalités, soit
de naissance, soit de titres ou d'honneurs. On de-
vait, d'après lui, enter sur ce vieux rameau les
futures institutions libérales. Défenseur de la no-
blesse, il la plaçait dans la chambre haute et re-
prenait quelques-unes des vieilles idées de Mou-
nier. Expliquant ensuite les origines de la
liévolution française, il constatait l'influence de la
républic^ue américaine sur le développemcni des
sentiments d'égalité et deliberlé; il faisait remar-
quer (et .M. de Tocqueville lui a emprunté cette
ET LE GALLICANISME. 39
observation) que, par les assemblées des notables,
par l'institution des assemblées provinciales,
toutes les habitudes avaient été dérangées. Les es-
sais de réforme, incomplets, toujours interrompus,
avaient, depuis l'avènement de Louis XVI, irrité
la fièvre publique. La nation n'était plus d'aplomb
dans aucune de ses parties ; un dernier coup avait
donc pu la mettre en branle. Toutes les voix de-
mandaient la restitution du droit qu'ont les
hommes vivant en société de n'obéir qu'aux lois
qu'ils auraient faites, et de ne payer que les sub-
sides qu'ils auraient consentis.
Monllosier reconnaissait donc la nécessité de
la Révolution. Après en avoir énuméré les bien-
faits, il accepte l'égalité proportionnelle des im-
pôts et des charges, l'admission de tous les
citoyens aux emplois et aux dignités, la pério-
dicité et la continuité des assemblées délibé-
rantes, la suppression des prisons d'État, des
lettres de cachet et de toutes les anciennes
traces du régime absolu. Il voit le despotisme
renaître derrière l'anarchie et les excès popu-
laires; il croit que, dans l'inlérèt de la liberté,
il faut maintenir comme autant de barrières les
privilèges des provinces, les prérogatives de la
40 I. F. r.OMTK DK MONTLOSlEIl
noblesse, l'auloiilé îles |iark'iuenls. « L'inconsé-
quence t'I la IVivolilé de la nation, dil-il, ne sont
pas, comme on le croit, une chose qui lui soit
naturelle, qui dépende de son climat ou de quel-
que autre cause parlirulière et permanente; elle
provient île l'inconséquence même, de la versati-
lité de loul ce (jui existait, versatilité accom-
pagnée de je ne sais ({uelle dignité qui Taisait
qu'on se portait à trouver les choses merveilleuses,
parce qu'on n'osait les croire absurdes. Je ne sais
quel honneur s'était substitué à la vertu ; le bon
goût avait usurpé l'empire des mœurs, le bon ton
celui de la société; un talent tenait lieu de toutes
les qualités; l'ennui était devenu le premier des
maux; le pédantisme, le premier des vices. Don-
nez une bonne constitution à ce peuple, il de-
viendra fort. Mettez de l'ordre dans son gouver-
nement, et vous en mettrez dans ses idées. Le
peuple français, dit-on, est peu sage, donc il ne
lui faut pas de liberté; — et moi, je réponds :
Donc il lui faut de la liberté pour qu'il devienne
sage. »
C'est ain.^i que s'expriiuaii Montlosier en pleine
révolution, — aristocrate et iibi'ral, vrai bai'on
de la grande charte, critiquant les principes qui
ET LE (;ALL1(;AMS.M I',. il
avaient servi de rondement à la Déclaration des
droits de lliomme, mêlant à tout cela ses idées sur
l'origine de la noblesse et des possessions féo-
dales, parlant avec respect de Tinstitulion de la
religion, mais excluant le clergé de tout rôle po-
litique, insistant sur la division des pouvoirs, et
en même temps sur la création d'une chambre
haute où siégerait une pairie héréditaire; — écri-
vain de plus de force que d'élégance, de plus d'o-
riginalité que d'élévation, entraînant dans son
cours rapide et tourmenté du sable et des cail-
loux. Necker, à qui il donna son livre, s'y recon-
nut, et Buike le félicita; mais Necker et Burke ne
connaissaient que la société distinguée de Paris.
Montlosier avait trop vécu en agriculteur dans les
montagnes d'Auvergne; il n'avait pas été assez
hobereau pour juger des haines farouches; il ne
sentait pas encore que l'explosion soudaine à
laquelle il assistait n'était que le complément d'une
œuvre de dix siècles, et que la base même dû mou-
vement était l'égalité des conditions.
Cet essai constitutionnel provoqua une vive co-
lère dans la droite. Le principal sujet d'irritation
était la question des deux chambres. Le parti aris-
tocratique flétrissait ce système, parce qu'il lui
M L E r. 0 M T E I) E M 0 N T 1, 0 S I E W
reprochiiit d'avoir causé la déroction de la mino-
rité de la noblesse et de donniM- à une partie de l'a-
ristocratie, au détriment de l'autre, l'espérance de
la pairie. Une occasion, du reste, allait s'offrir
pour juLicr du peu de progrès des idées libérales.
Les l'euillanls, autrement dit les conslilulioii-
nels, étaient appelés à tenter le dernier effort
pour le maintien de la royauté. Après la mort de
Mirabeau, à la suite d'une visite que M. de Mont-
morin avait faite de la part du roi à Alexandre de
Lameth, il avait été convenu qu'il y aurait une ré-
vision de la constitution. Dans cette lévision, qui
devait être principalement confiée à Thouret, à
lUiport, à Beaumetz et à Barnave, le roi aurait re-
piis une partie do son autorité et de ses pouvoirs.
L'ordre public devait être établi sur de nouvelles
bases.
Le parti constitutionnel s'était ainsi séparé
du club des jacobins, qu'il avait fondé. A propos
du projet de loi sur l'orj^Mnisation du coips légis-
latif, Duport commença la lut le. Il n'est point
permis d'oublier ces niéniorables paroles : « Tout
s'est ImIi ju^iu'à ces (Irinjcis moinents comme il
• It'vait se passer, et je ne voudrais reiranclier de
notre révolution (pu- d'iunliji's cnniutés qui la dé-
ET LE C.ALLICAMSME. 43
figurent; mais il n'est ]iersonne parmi nous qui,
dans sa conscience, n'ait pensé que la pente des
esprits, si utile à l'établissement de la liberté, ne
devait être favorisée que jusqu'au moment où elle-
même cesserait de favoriser les véritables idées
de liberté et d'un gouvernement sage. Ce moment
est-il venu? Je le pense. » — Et Duport, doutant
que ses concitoyens eussent des notions justes sur
la liberté, la définissait ainsi : « La liberté est la
limite des droits de chacun, limite posée par la
justice, exprimée par la loi, défendue par la force
publique. » Déjà, dans l'Assemblée et surtout hors
de l'Assemblée, tout un parti commençait à penser
que la Révolution devait avoir pour dénouement
la république. Duport y faisait allusion quand il
disait dans ce même discours. «. D'autres font ré-
pandre que les principes d'égalité et de liberté se-
raient plus religieusement observés sous une autre
forme de gouvernement. En vain dira-t-on que leur
projet est ridicule. Est-ce parce que les choses
sont déraisonnables qu'elles sont impossibles? »
Les constitutionnels, prenant alors pour base
l'égalité et l'unité de la représentation nationale,
crurent qu'ils pourraient fonder en 1791 ce qu'ils
appelaient la royaulé démocratique. La fuit(3 (h
il i,K c.oMrr. m: monti.osiki;
Van'iincs vint rontlre leur n'iivri' iiiipralicaldc,
Lo cùlé droit persévérait plus que jamais dans son
opiniâtre résistance. Nous en voyons la preuve
dans deux publications de Montlosierà celle date.
La première était intitulée Nécessité tVnne conlre-
réi'ohttion. Montlosier ne voulail-il pas(iiroii revint
aux V(iMi\ cxpriinés par les cahiers des bailliages?
Duiuiil (lénonea celle brocliure à la Iribune. Dc-
noucialion inutile! que pouvaient produire des
propositions pareilles?
r.ien que, peu de jours après, Montlosier eùl
fait imprimer les Moyens de contre- rcrolulion , ses
moyens n'étaient pas ])lus réalisables, el liii-
mèiue r('Couuaît (pie sa dernière bcdclmie eut peu
de succès. Essayer, connue il le proposail, de
reeoiislitucr la force piililiipic, la iiictlre à la
disposition du roi, l'aire une li|;ue de tous les
propriétaires, c'était, dans l'étal où se trouvait
la France, ;uitanl di' v^^m^^^ \)\\r\\\<. Les [»lans si
nombreux que l'on proposait al()i> ne valaient
pas ceux de Mirabeau, et Miiabeaii n'était ni de-
bout, ni au i)ouvoir, pour les laiie exécuter.
Réviser la couslilution, tel était le cri poussé
par les politiques.
Le comité de révision, en majeure partie com-
ET LE GALLICANISME. 45
posé des constitutionnels, s'était réuni au comité
de constitution, dans lequel étaient entrés, à la
place des démissionnaires, Tliouret, Target, Ra-
baut Saint-Elienne et Desmeunier. Malouet et
Clermont-Tonnerre entretenaient les espérances.
« Osez, osez, leur disaient-ils; sachez confesser
vos erreurs et les réparer. Vous voulez effacer
quelques taches, il s'agit de corriger des diffor-
mités. »
C'était surtout avec Barnave que Malouet ai-
mait à s'entretenir. Le jeune député du Dauphiné
avait beaucoup vieilli depuis quelques mois. Son
désir, comme celui qu'avait 'exprimé Lalayette en
février 1791, était de finir vite et bien la Révo-
lution.
Le départ du roi pouvait- il le permettre? On
n'ose croire aux folles espérances que ce départ
fit naître dans le côté droit. Un de ses organes, le
Journal de la Cour et de la Ville, imprima le matin
même cet te note : « Ceux qui voudront être compris
dans l'amnistie du prince de Condé peuvent se
faire inscrire à notre bureau d'ici au mois d'août.
Nous n'en excepterons que cent cinquante per-
sonnes dont nous donnerons incessamment le nom
et le signalement. »
46 LK (.(t.MTI-: DE M ON TLdS I E II
Tandis que la nouvelle de l'ai restai ion de
Louis XVI el de sa laniille rejelail la noblesse
dans son obstination, elle unissait plus romplè-
tement les constitutionnels et ce qui restait de
l'ancien groupe monarcliien. La haine que leur
portait la famille royale étail pourtant faite pour
les décourager. Rentrant un soir chez lui, en
juillet 01, Montlosier trouva un personnage con-
sidérable qui avait vu dans la matinée Mme
Elisabeth et Mme Campan. 11 lui rapporta le
propos suivant de Mme Elisabeth : « M. de La-
fayette voudrait actuellement nous sauver; avant
tout, nous voulons nous sauver de M. de Lafayette. »
Montlosier était mécontent de celte attitude; il
était surtout affligé d'apprendre que le roi mettait
toute sa confiance dans les forces étrangères. Il eût
préféré que Louis XYI, malgré ses répugnances,
fût entré, de concert avec le parti constitutionnel,
dans un plan vigoureux de défense. Malouet et
Mallel Du Pan étaient du même avis. « 11 me restait,
dit Montlosier, quelques inquiétudes du côté de la
reine, dont les disi)Osilions m'étaient moins con-
nues el qii'(jn disait extrêmement animée. J'i'lais
dans de bons rapports avec M. de Fontanges, ar-
chevêque de Toulouse, que la reine aimait el voyait
ET LE GALLICANISME. 47
souvent. Je le piiai de me dire quels étaient ses
sentiments. Il me répondit que, selon ce qu'il avait
pu découvrir, la reine avait eu, ainsi que le roi,
pendant quelque temps des espérances à l'égard
du régime constitutionnel, mais qu'au moment
présent elle n'en avait plus ; qu'elle était décidée à
suivre en tous points les errements qui seraient
tracés par le roi, mais que, pour son goût parti-
culier, elle avait horreur de toute assemblée délibé-
rante. » Le sort de la révision ne pouvait être dès
lors douteux.
Il n'y a pas, dureste, de document plus intéres-
sant et rendant avec plus de sincérité les impres-
sions des derniers royalistes libéraux que la lettre
adressée le 26 août 1791 à M. de Bouille par M. de
Gouvernet, fort attaché au parti constitutionel.
« Notre malheureuse étoile, écrivait-il, fait qu'au
moment où les démocrates eux-mêmes sentaient
unepartie de leurs torts, ce sont les aristocrates qui,
en leur refusant leur appui, s'opposent à la répara-
tion. » En effet, la veillemême des débats, d'Épré-
mesnil montait à la tribune, protestant, au nom du
côté droit, contre tous les décrets et annonçant la
ferme résolution de ne plus prendre part à aucune
espèce de discussion : la révision fut alors rapide.
48 LK (.(t.Mii: I)i; MOM LOMKi;
Ail mcMiicnl où il sitiiialail le \\cc |)iiiui|ial
do la coiisliliilicii de 1791, (jui avait j)la(L' la soii-
veraiiich'* du |MMi|tle en lace dti droit lirrrdilairc di'
la coiuoiint', Malouel l'ut int(;'i'rom|iii pai' les imic-
mures. Aucune discussion ne s'éleva ni sui- runitr
du corps législatif, ni sur ses rapports avec le
pouvoir (}\i''culir. Les quelques nioditi» atiniis pro-
posées ayant été repoussées, Tliouret ci'ut devoir
déclaier, au nom des deux coniilés, que les chan-
gements apportés par les dernières décisions de
rAsseml)lée ôtaieni au pouvoir exécutif la force qui
lui était indispensable. Quand il lui déciélé ensuite
(pic l'acle constitutionnelserait présenté à l'accep-
l;iti(Ui royale, Montlusier, jut;eant que tout dis-
cours serait inutile, se leva à son (our et demanda
acte de son silence.
Le parti des constitutionnels avait échoué comme
celui des monarchiens. Lafayelle a prononcé sur
si.'s amis ce jugement éclairé : « Ils ne regardaient
dil-il, tout ce qui n'était pas la Déclaration des
dioils que comme des combinaisons secondaires
ri n'avaient aucune objection à ce que la force
des choses détruisît la royauté, si elle éiail incom-
|ialiMe avec les institutions dé-mocratiques. Ils
aimaieiil iiiii'iix la (h'iuocralie sans l'oyaiilé que la
KT LK GALLICANISME. 49
royauté sans démocratie. » Des trois lignes de
défense établies sous la Constituante, l'une par les
impartiaux, l'autre par Mirabeau, la dernière par
les constitutionnels, cette troisième fut la plus
facilement emportée. Nons ne parlerons pas des
derniers et inutiles efforts que motiva la question
des conventions, c'est-à-dire de ces assemblées
spéciales chargées de modifier les constitutions.
Montlosier raconte que Robespierre se mit à rire
quand il fut interdit aux deux prochaines législa-
tures de proposer aucune réforme constitution-
nelle. L'Assemblée constituante n'avait plus con-
fiance en elle-même quand elle se retira.
La résolution que prirent ses membres de ne
point se soumettre à une réélection a été très
blâmée. Du côté droit, ce furent non pas seule-
ment les violents, mais les plus modérés qui
avaient manifesté le même éloignement. Cazalès
seul marqua du penchant pour le droit de réélec-
tion. Il se croyait sûr d'être nommé à Paris. Cette
espérance toucha peu la droite, elle fut presque
unanime pour faire refuser la parole à son ora-
teur; mais Cazalès l'obtint et appuya son opinion
sur le principe de la souveraineté du peuple. Seul
il était dans la vérité. Montlosier était à côté de la
50 LE COMTE DE MONïLOSIER
question quand il répond il : « M. de Cazalès a
plaidé la cause des grands lalenls, je vais plaider
celle de la liberté. Le despotisme est mort; il y a
un parti dans l'Assemblée qui voudrait recueillir
sa succession. » A gauche, Duport, Le Chapelier et
Lameth soutinrent l'opinion du comité de consti-
tution, qui voulait toujours la réélection. La lassi-
tude l'emporta. « Vous avez raison, disait Beau-
melz à Montlosier, nous sommes las du public; le
public est encore plus las de nous; si nous ne
savons nous chasser nous-mêmes, nous serons
chassés. »
N'étant plus député, Montlosier était déterminé
à émigrer. Quand le trésorier de l'Assemblée vint
le trouver pour lui remettre ses frais de poste
jusqu'à Clermonl, il lui parut plus franc de dire
qu'il partait i)Our Coblentz. « Cela ne me fait
rien, » lui répondit l'employé, qui compta alors
dans son livre les postes de Paris à Coblentz et en
paya le montant.
Après avoir assisté avec l'abbé Maury à une
séance de l'Assemblée législative, Montlosier partit
avec un de ses compatriotes, officier au Royal-
Crav.ilc, M. de la Villate.
Il lui liienvito éclairé sur les intentions des émi-
ET LE GALLICANISME. 51
grés. L'abbé Maury se trouvait à Bruxelles en même
temps que lui; on annonça une assemblée géné-
rale des royalistes. L'abbé Maury y prend la parole
et l'ait un sermon politique sur la nécessité de se
rallier à l'ancienne constitution du royaume. Il
entre dans les détails de la beauté des trois
ordres, de la perfection des parlements; il insiste
particulièrement sur la futilité et l'inconvenance
du système des deux chambres. Il ajoute enfin
d'une manière expressive : Et surtout, messieurs,
point d'essai!
Il avait été facile à Montlosier de deviner l'objet
de cette réunion. Il s'agissait de mettre en
garde l'émigration contre son système des deux
chambres et de critiquer notamment son Essai
sur r art de constituer les peuples. Il en parla le len-
demain à M. de Laqueuille, qui se mit à sourire et
ne repoussa pas ses conjectures.
Un nouvel incident vint les confirmer. Montlo-
sier partait de Bruxelles pour se rendre à Coblentz.
Dans les environs d'Aix-la-Chapelle, il rencontra le
comte d'Egmont, qui l'invita à s'arrêter chez lui.
Toute conversation roulant alors sur la politi-
que, Montlosier parla de Paris, qu'il avait récem-
mentquitté. Il eutàprononceric nom de Mounier,
52 1. 1: COMTK DE Md.NTLOSIEH
Mme (rKi:iiioiil lui laiira des regards furieux
et ne ménagea pas les injures. M. d'Egmonl riait,
mais ne désapprouvail pas trop sa femme. Mont-
losier se hasarda à répéter un mol du comte de
Clioiseul d'Ailiecourt : « Mounier, qui nous a fait
tant de mal, mais à (jui nous avons tous par-
donné. » Mme d'Egmonl paraissant s'irriter da-
vantage, il se leva et sortit. Celaient autant de
pronostics }»our sa réception à Coblenlz.
H vélail à ]ieinc arrivé qu'il alla faire sa cour
et reçut une invitation à souper. La maison qu'habi-
taient les princes était plus que modeste. Pen-
dant le souper, ce qui attira le plus son attention,
ce fut Mme de Balbi, en coquetterie avec le
chevalier de Puységur. Leur conversation était
fort auiuiée, et Montlosier, étant assis près d'eux,
put faciltiiienl entendre ce joli bavardage qu'on
n'entendait (|ii'à Paris et au xviii" siècle. 11 était
impossible d'èlre plus abondant en toute sorte de
futilités, et de donner à des riens plus d'amabilité
et de grâce. Ainsi finissait galamment en exil l'an-
cienne société. Ce fut toute l'impression que
Montlosier emporta de sa première visite à Go-
blciil/.. Il v avait été, à dire vrai,i)eu bienveillam-
mcnt accueilli <•! n'avait pas tardé à s'apercevoir,
ET LE GALLICANISME. 53
par le vide créé autour de lui, que le nom d'an-
cien membre de l'Assemblée nationale était en
horreur parmi les ardents royalistes. 11 résuma
cette visite en ces mots : « Je n'avais rien à dire à
qui n'avait rien à écouter. » Il revint alors à Paris;
son absence avait duré deux mois.
Son premier soin fut de courir chez ses amis
pour s'informer de leurs espérances. Bergasse
n'en avait plus. D'Eprémesnil en avait toujours,
mais dans l'excès du mal, qui devait, d'après lui,
infailliblement ramener les parlements. Mallet Du
Pan et Malouet étaient tristes et fort inquiets.
Montlosier put s'assurer par lui-même de l'état
de l'opinion publique à Paris et des rapports de la
nouvelle Assemblée avec la cour. Les théât''es, les
séances de la Législative, la lecture des pamphlets,
les conversations, tel était l'emploi du temps. Dès
qu'on voyait Montlosier aux tribunes de l'Assem-
blée, on le regardait et on riait. Il y rencontrait
souvent d'anciens collègues du côté gauche de la
Constituante. Un jour, il s'y trouvait auprès d'Al-
qnier;ils avaient eu déjà de violentes altercations.
Alquier se mit à causer franchement de la situa-
lion du roi et des affaires publiques. Montlosier
lui fil l'aveu qu'il venait de Coblentz, et que, selon
ra I. K ('.(t. M 1 1: hi: mon i i.osih i;
(Oulc aitparL'iicc, il y i çlomiiciail biciilùl. —
« Vous avez raison, répondit Alquiei";quereriez-
vous ici? In lioinnie de votre naissance ne peut
cire aujourd'iiui qu'à Goblenlz et auprès des prin-
ces. Si j'ctais noble, je ferais comme vous. Nous
autres, membres du tiers état, nous étions dans
une condition abaissée; on nous a donné les
moyens de nous relever, nous l'avons lait; c'est h
raison d'élre de la Révolution. » Celle conversation
méritait d'être Iranscrile; elle disait tout.
Voulant voii' pai' lui-même ce qui attirait l'at-
tention et la cuiiosilé, Monllosier s'avisa d'as-
sister à une représentation de Charles IX. 11 y lui
reconnu et, à tous les entr'acles, liué, sifflé à ou-
trance; (111 lui criait : « A Goblenlz! à Goblenlz! »
Il lui i>ainl prudent de sortir quelques moments
avant (jue la pièce lui finie; mais l'objet prin-
cipal de son séjour à Paris était de conférer avec
Malouet el ses amis politiques. Un jour fui pris;
ils se réunirent en petit comité. Glermont-Ton-
nerre, Mallet Du Pan, lîliuliêre, y assistaient.
Il est impossible, quand on lit dans les iMé-
moires inédits de Monllosier le récit de celle con-
férence, de croire que des esprits éclairés aient pu
sérieusemcnl avoir ((tiifiance alors dans la diu'ée
ET LE GALLICANISME. 55
du gouvernement monarchique. Nous cédons la
parole à Montlosier. « Mes amis, dont quelques-
uns croyaient avoir la confiance du roi, confiance
qu'ils partageaient avec M. de Bertrand et M. de
Montmorin, m'assurèrent que le roi se défendrait.
Ils jugèrent seulement qu'il ne devait s'écarter en
rien des formes constitutionnelles. Je proposai de
faire demander aux prêtres de service au château
un serment à la constitution avec les réserves de
M. de Donald. Je proposai d'en faire de même re-
lativement aux émigrés. Tant qu'il y avait en
France un exernple de violence et d'outrage, l'é-
migration n'était pas seulement un droit, elle était
de toute justice. Relativement aux prêtres, mes
amis pensèrent à peu près comme moi; il n'en fut
pas ainsi relativement à la nohlesse. Trompé par
les plus fausses suggestions, le roi, non pas la
reine, désirait quelquefois sincèrement la rentrée
des prmces et celle des émigrés. Cet abandon de
toute la noblesse de France lui était tout à fait
triste. Ce n'était pour lui qu'un entourage; mais
cet entourage, surtout au lever et au coucher, il
semblait ne pouvoir plus s'en passer. La position,
disait-il, est donc bien fâcheuse, puisque personne
ne veut plus la partager. Nous fûmes parfaitement
r.6 LK COMlli I>E MONTI.OSlKIi
d'accord sur le plan de résislance du roi. Malouel
nous ré|)ondail à i^cl àiiiwû i]Q M. de I5oi-lrand,
de M. de Monlmorin el de .M. de Lessail; mais
il élail impossible de porter plus loin que Louis
XVI la faiblesse et l'abaissement. »
Parmi les moyens de défense, Montlosier et ses
amis avaient osé compter les formes conslilulion-
nelles; or la Législative, de })lusen plus inquiète,
prévoyant la guerre extérieure, ne pouvant se lier
au château, arrivait, d'empiétements en empiéte-
ments, à se mettre en correspondance directe avec
les directoires des départements, et elle renver-
sait le ministère constitutionnel. Pendant quelque
temps, Lametli, DuporI et liaiiiavc s'élaicnl pour-
tant imaginé que les choses pourraiciil aller. Cler-
niiinl-Tonnerre, reprenant le livre de .Montlosier
et l'amélioranl, avait remis en faveur le système
des deux chambres; mais couimcnt réaliser cette
modification? Le parti constitutionnel voulait y
arriver par l'opinion publique et l'autorité du roi,
il repoussait patriotiquement un congrès et l'inter-
vention des puissances étrangères. Les princes et
les émigrés au contraire appelaient de leurs vœux
les armées ennemies j)0ui punir ceux qu'ils (juali-
fiaienl de rebelles et ressusciter l'aneien régime.
ET LK C.ALLICAMSME. 57
Les émissaires entretenaient la famille royale
dans ces folies. La diplomatie était dans un sin-
gulier chaos : il y avait dans les principaux cabi-
nets de l'Europe : 1" un ambassadeur avoué et ac-
crédité par le ministère ; "2" un envoyé particulier
du roi; 3" un délégué de M. de Breteuil, chargé
des pouvoirs de la reine ; Â-" les représentants des
princes. « Tout ce monde-là, écrit Montlosier, s'é-
piait, s'observait, se contrecarrait à plaisir. En
présence des envoyés constitutionnels, tout dé-
confits, tout honteux, les agents particuliers des
princes eurent beau jeu de se prévaloir de la su-
périorité de leur prévoyance. Partout ils prirent
auprès des envoyés constitutionnels un ton de hau-
teur et de mépris auquel ceux-ci ne purent tenir.
11 leur fut facile aussi de décréditer, de quelque
part qu'il vînt, tout système de trjtnsaction et de
constitution, et particulièrement les deux cham-
bres. A cet égard, leur succès fut complet à Vienne,
à Berlin ; il le fut bien plus à Saint-Pétersbourg.
» Des propos très fâcheux étaient tenus, non
seulement contre les fauteurs de ce système, mais
encore contre le roi lui-même. Auprès de quelques
étourdis, il ne s'agissait pas moins que de nommer
un régent et de déclarer la couronne vacante.
TiX I. K C. U M i i; I» K M( t N T I. 0 S 1 K lî
Dans les cabinels, les disposilioiis n'allaicnl pas
sùrcineiU. jusque-là; mais au moins les espérances
qu'on avait conçues de quelques transactions eulre
les partis s'elYaçaienl de plus m plus. » Quant à
l'opinion manifestée à différentes reprises par
.Montlosicr sur les émigrés, elle ne varie pas. Il n'y
tMi a pas de plus sévère. Il ira s'enrùliM' dans l'ar-
mée de Condé; il les verra de plus près encore, et
il reviendra à Londres ulcéré par leurs injures et
leurs calomnies, se battant en duel pour la défense
de ses opinions, mais certainement plus exécré
par l'entourage des princes que ne le furent Dan-
ton et Robespierre.
La déraison des émigrés portail sur deux
points : ils persistaient à croire que la Révolu-
tion était peu de cliosc, une simple mutinerie ;
■et, comme ils ne connaissaient pas leur pays,
un grand déploiement de forces pour abattre
réner|,ne matérielle de la Révolution leur sem-
blait inutile. La maiche des armées étrangères
sur Paris devait èirr une |)i'omenade militaire.
Pour en abattre l'énerj^ie morale, il ne fallait
pas non plus tant d'cilVirls. Lue simple pro-
clamation sullirail; mais s'encanailler (nous em-
jirunlons ces mots à Monllosier) avec ces scélérats
KT LE (.ALLICANISMK. 59
appelés coïislilutionnelsfJamaiii ! Les holtesihi ma-
réchal de I)hnler cl Vépéc du grand Frédéric
suf/iraient à tout. Ce n'élait pas sciilcinont Monl-
losier qui était traité de coquin et de renégat;
on éloignait de Goblentz le marquis de Bouille,
parce qu'il avait écrit en juillet 1792 : « La France
presque entièi'e est contre l'ancien régime; j'en
excepte quelques individus intéressés à le voii-
renaître. »
Cazalès n'était pas mieux accueilli : il était de-
venu partisan des deux chambres; aussitôt qu'on
eut connaissance de son arrivée à Goblentz, on
n'imagina rien de mieux que de l'outrager. Plu-
sieurs gentilshommes, l'un à la suite de l'autre,
vinrent à l'auberge où l'on savait qu'il devait
débarquer, prévenir l'hôtelier qu'il l'ai lait abso-
lument deux chambres à M. de Gazalès. Goblentz
était alors encombré. Le maître de l'auberge,
qui croyait avoir fait beaucoup que de lui avoir
ménagé une bonne chambre à coucher, vint, aus-
sitôt qu'il débarqua, lui témoigner son déses-
poir de n'avoir absolument qu'une chambre à
lui oiïrir. Gazalès comprit très bien le sens de cette
recommandation; il stuiji (m'on lui refusait
toute marque de confiance. M garda le silence et
60 LK r.OMIK l»t MONFLOSI K 11
(ItMiiinl.i Si3iil(')n.Mil à servir aux avanl-postes.
On no connaîtra jamais à fond riiistoire de
la Révolution française quand on néglijïera de
tels faits. Lorsque des personnages aussi haut
placés étaient ainsi accueillis, Monllosier pouvait-
il avoir l'espérance de l'être mieux? Quelques-uns
de ses camarades lui écrivaient d»' venir, d'au-
tres l'en dissuadaient. « Si vous venez, on vous
jettera dans le Rhin, » lui disait-on. Malouet et
Bernasse lui répétaient : « Qu'allez-vous faire ?
— Ma place, répondait-il, me semble devoir être
parmi les gentilshommes de ma province ; ils
m'ont nommé leur député; ils ont droit de ma
paît à quelipie retour de reconnaissance et de
service. >> Ses amis se rendirent à ces raisons.
AvanI de partir, sur Ir conseil de Mallet Ou Pan,
il voulut avoir une dernière entrevue avec les
chefs du parti constitutionnel, el particulièrement
avec celui qui avait le plus d'intrépidité, de
caractère et de force d'esprit, Adrien Dupoit.Ils
convinrent de se voir citez M. de Lîaiante, un
ancien condisciple de .luilly.
Dupoit leur conlia que i>cndant longtemps son
parti avait l'ail tous ses elTorts poui- éviter la
guerre étrangère, mais qu'elle était devenue iné-
ET LE GALLICAN IS.ME. 61
vilable. « Ce qui dépend de nous, ajoula-l-il, c'est
de donner aux puissances aujourd'hui inilées
contre la France une idée de notre situation
propre à les disposer à des arrangements mo-
dérés, tels que vos amis et vous les concevez. »
Ces bases acceptées, ils se séparèrent. Duport pa-
raissait tenté d'en écrire aussitôt au comte de
Provence. 11 parut }ilus convenable de s'adresser
au maréchal de Gastries. Le mémoire fut rédigé,
Montlosier fut chargé de le porter, et Malouet
y joignit une lettre dans le même sens.
Tous ces hommes, qu'on a appelés les Ariste et
les Cléante de la politique, se rassemblèrent la
plupart pour ne plus se revoir, à un modeste
repas. C'était la veille du départ de Montlosier
pour l'émigration. Bergasse et d'Éprémesnil, com-
me amis particuliers,) avaient été conviés. Quand
on fut à table, d'Éprémesnil, apercevant Malouet
en face de lui, se mit à lui dire : «C'est vous qui
nous avez perdus avec vos deux chambres et votre
club des impartiaux. — C'est bien plutôt vous
monsieur le parlementaire, lui liposta Malouet,
avec vos remontrances au roi, et votre appel au
peuple. » D'Éprémesnil sourit et ne répliqua rien.
Ni l'un ni l'autre ne disaient vrai; ce qui avait
(»i LE COMTK DE MONTLOSIKR.
pordu la cause de la monarchie, c'était raveiiglc-
ment dos classes privilégiées et Malouct n'aurait
eu qu'à se souvenir d'une phrase de sa lettre
aux émigranls : « Vous vouliez ce dont on ne
Vdulail plus, sans savoii'ompècher ce que l'on vou-
lait et sans rien mettre à la place. »
Montlosier partit le lendemain, en mai 1792.
Grâce à l'influence de la comtesse des Deux-Ponts,
il put franchir la frontière et gagner Coblentz.
Trois mois après, le 10 août emportait la con-
stitution. Ce qu'on avait cru une barrière n'avait
été qu'un faible réseau, Hercule avait grandi, et,
suivant le mot de Mme de Staël, on avait, jeté
trop de serpents dans son berceau.
TU
L'émigration française à Coblentz et à Bruxelles. — Montlosier
et Mallet Du Pan.
Dès les premiers événements qui la suivirent,
l'émigration fut jugée par les libéraux comme elle
l'a été plus lard par l'histoire. « Il y a des devoirs
inflexibles, en politique comme en morale; le pre-
mier de tous est de ne jamais livrer son pays aux
étrangers, alors même qu'ils s'offrent pour appuyer
avec leurs armées le système qu'on regarde comme
le meilleur. » Ainsi s'exprime l'éloquent écrivain
des Considérations siir la Révolution. Ainsi pensait
Mallet Du Pan. Ainsi parlait Malouet dans sa Lettre
aux émigrants. Il ne les blâmait pas de quitter la
France, il les invitait à écouter d'autres conseils
que ceux du ressentiment, c Si vous mêlez vos res-
Ci LE COMTK DK M (» N TLOS 1 K 1!
scnliiiients à une colère étrangère, disail-il, quel-
que fondés que vous soyez dans vos griefs, vous
n'êtes plus des citoyens français. Pour venger vos
injures, il faut les oublier. » Ni les violences ni
les injustices n'étaient, en effet, laRévolulion. Elle
était indépendante des excès qui la signalaient.
Mais elle dut plus qu'on ne le croit à réniigration
systématique le caractère qu'elle prit dès les pre-
miers jours.
Vivant à l'étranger et toujours dans le iiièuie
cercle, les émigrés de leur côté se persuadèrent
facilement que tout était rébellion hors de leurs
anciennes habitudes. Leurs répulsions prirent }»;ir
degrés une sorte d'inflexibilité sacerdotale. Leurs
traditions politiques devinrent à leurs yeux d(is
articles de foi. C'est ainsi que se consomma déli-
nitivement le divorce entre la vieille France et la
France nouvelle. La noblesse anglaise avait eu
plus de dignité dans les troubles civils.
En face des émigrés, nous trouvons ceux qu'on
appelait jilus jusieinent les fugitifs ou les réfugiés.
Il ne faut pas confondre les proscrits (pic le régime
de la Terreur avait forcés à chercbei un asile hoi's
de la patrie avec ceux qui en étaient sortis ayant
la pensée d'y rentrer en vainqueurs les armes à la
ET LIi GALLICANISME. ÛC»
main, les patriotes de 89, les constitutionnels de
91 et les royalistes immaculés, la colonie de
Coblentz.
Les haines dont furent honorés dans toutes les
parties de l'Europe, pendant leur exil, ceux qui
avaient voulu sincèrement le gouvernement re-
présentatif n'iront qu'en s'aggravant. « Ni l'âge
ni le sexe, a écrit Rœderer, ni la parenté, ni l'an-
cienne amitié, ni le malheur ne trouvèrent grâce
devant Timplacabilité des nobles de l'armée de
Condé. Ils les dépistaient avec acharnement, ils
requéraient avec arrogance leur expulsion au nom
des puissances étrangères. » Dans une brochure
qui fit sensation en 1794, le comte d'Entraigues
osait écrire que la postérité, d'accord avec la
justice, verrait toujours en eux les premiers régi-
cides. Discutant l'étendue de l'amnistie qu'on dai-
gnerait accorder, il déclarait que la justice des
hommes n'avait jamais eu et n'aurait jamais le
droit de leur pardonner.
Montlosier nous a déjà fait connaître, dès les
premiers mois de la Constituante, les violentes an-
tipathies que soulevaient dans l'entourage de la
cour les noms des la Fayette, des Lamelh, des Ma-
loLiet, des Mounier, des Lally-ToUendal. Il faut
6fi I.K (OMTK l>E MONTLUSIKIl
qu'il soit bien difficile de rester libéral (jiiand
inème et toujours. Rester un libéral, c'est en ellel
vouloir rompre avec les violences et les exagé-
rations, c'est, dans les moments troublés, risquer
de perdre sa popularité.
Les papiers de iMonllosier, en nous apportant
des faits nouveaux, nous aideront plus particuliè-
rement à apprécier les idées et les personnes.
Dès les premiers jours de son arrivée au milieu
de ce monde aveugle et ignorant de l'émigration, il
avait retrouvé Mallet Du Pan et avait reçu ses con-
seils. (( Séparez-vous de ces gens-là, lui avait dit
l'éminentpubliciste, d'après tout ce que je vois, les
puissances feront mal, nos princes ne feront pas
mieux. Vous avez du courage, on n'en veutpas; vous
avezdesvues sages, on en veut encore moins. De cette
manière, vous serez écarté de tout et ne serez em-
ployé à rien. — Mon ami, répondait Montlosier,
relativement au dénouement final de l'entreprise,
j'ai les mêmes craintes que vous. Relativement à
ma londuite, elle est commandée. Ni vous ni moi,
ni (|iii (|uc ce soit, ne pouvons prévoir aujusteles
événements. Ils peuvent être tels, qu'ils éclairent
raveuglemcnt et comniandent à la raison; — et
puis j'ai dans la noblesse d'Auvergne quelques bons
ET LE GALLICANISME. 67
camarades. Au surplus, donnez-moi un ordre du
roi, j'obéirai. » C'est avec cette résignation exempte
d'illusions que Montlosier avait rejoint les émigrés
de sa province.
Encore que son arrivée fût annoncée, elle avait
causé un peu d'embarras. On ne lui reprochait pas
seulement le système des deux chambres, ce qui
était déjà un crime; on avait écrit de Paris qu'il
était associé au club des Feuillants et qu'il en avait
été nommé président. Pendant une courte absence
à Cologne, où il était allé remettre au maréchal
de Gastries une lettre de Malouet et une autre de
Duport, lettres qui n'avaient eu aucun succès,
les gentilshommes d'Auvergne hésitèrent sur son
admission dans leurs rangs. On convint d'une
assemblée générale où il serait appelé. On le pria
de donner des explications sur ses opinions et
ses intentions.
Il répondit que ses opinions avaient été telle-
ment manifestées pendant trois ans à l'Assemblée
constituante que les rappeler était inutile. « Rela-
tivement à l'état présent et futur de la France,
ajouta-t-il, s'il plaît aux princes de m'interroger,
je leur dirai avec plaisir ce que je sais et ce que je
pense. Quant à mes intentions, je suis venu comme
G8 I.K COMTK DE MONTLOSItll
simple soldat m'associer à mes camarades et
comballre avec eux pour le roi et la patrie. »
On vola sur celte déclaration et, à l'exccplion de
deux ou trois voix, Montlosicr lut admis. Il n'en
lut pas moins obligé de se battre en duel avec le
chevalier d'Ambly, qui critiquait son admission en
termes plus que désobligeants.
Chateaubriand raconte que pareille scène s'était
répétée pour lui et avait failli lui faire rebrousser
chemin. A lui aussi on avait objecté qu'il arrivait
quand la victoire était décidée; qu'on n'avait pas
besoin de son dévouement. Heureusement il avait
rencontré son cousin Armand, qui l'avait pris
sous sa protection, avait assemblé les Bretons et
plaidé sa cause. Après explications, l'affaire s'était
arrangée, et Chateaubriand, avec Atala et René
dans son havresac, avait étr admis à servir. Dès
le lendemain il avait ivçu ordre de marciier sur
Tiiionville par un temps affreux. 11 chantait 0
Uichard, ô mon roi, en cheminant au milieu de la
pluie et de la boue. Mais il eut la révélation de
l'avenir, lorsque, arrivé en vue des bois qui bor-
daient l'horizon, (in lui dit <|iie ces bois étaient
en France. Passer en armes la Irr/iitière de la
[)alrie lui lit un elfet qu'il ne pul icndrc il était
ET LK C.ALI. ICAMSME. f.l»
là, suivaiiL son expression, coinnic Falkland dans
l'armée de Charles I".
Montlosier ne pensait pas autrement. Il fut
une des figures les plus originales de l'émigration,
quittant de temps à autre le camp pour courir
les bibliothèques du pays, tantôt <à Mayence, tantôt
sur le Rhin, tantôt dans les bois, avec ses compa-
gnons de misère, jurant à la fois contre Galonné
et les jacobins, lisant, admirant et contant le tout
à Mallet Du Tan, dans des lettres qui nous ont été
en partie conservées.
Ces lettres témoignent de la confiance que les
constitutionnels avaient fondée sur l'intervention
de Mallet Du Pan auprès des princes. Ce n'était
pas chose facile d'arriver jusqu'à eux, quand on
ne partageait pas leurs préjugés ou leurs pas-
sions. De tout leur entourage, l'homme qui mon-
tra le plus d'élévation dans le caractère et dont
la sagesse, la modération, ne se démentirent ja-
mais dans le cours de la Révolution, fut le maré-
chal de Castries.
Les efforts de Mallet Du Pan pour essayer d'une
transaction entre Louis XVI et les chefs du parti
jacobin sont trop connus pour que nous tentions
d'en faire l'objet spécial de celte étude; mais des
7(1 I.K C.OMTK hK MONTLO IKIÎ
(lommenls nouveaux les rrlnirent d'un jour plus
conijtlel.
Mallel avait été appelé (en 1792 ) au milieu des
fête? du couronnement de Tempereur François.
M. de Castries lui fit savoir que les princes l'invi-
taient à se rendre à Gobleniz sous le nom de Four-
nier, marchand de toiles. 11 avait à communiquer
un projet de manifeste etavait prévenu Monllosit^r
qu'il désirait ne pas le manquer à son passage.
Son arrivée fut un événement. On aurait bien
voulu lui faire quelque avanie, on n'osa pas. Le
plan qu'on eut alors à discuter était proposé par
la Fayette. C'était précisément de ce côté que le
parti royaliste continuait à porter toutes ses crain-
tes. Les propositions, que Bertrand de Molleville
a textuellement transcrites dans ses Mémoires,
furent écartées. Il n'y avait aucun moyen de for-
mer des espérances. Le marquis de Laqucuille,
un des compatriotes de Monllosier, chaque fois
qu'il le rencontrait lui décochait ce trait : On ne
compose pas avec des factieux.
Il avait rejoint Mallet Du Pan à Francfort. Le
hasard un malin lui lil rencontrer aux portes de la
ville un carrosse accompagné d'une grande suite.
C'était l'abbé Maury, de retour de Rome. Les
ET LK GALLICANISME. 71
princes l'avaient fort recommandé au pape, aux car-
dinaux et à Mesdames de France. Ces recomman-
dations avaient eu leur effet. Le pape avait com-
mencé par le nommer archevêque de Thèbes. « Il
avait reçu, nous apprend Montlosier, l'huile sainte
du cardinal Zélada. Mesdames avaient voulu assis-
ter à la cérémonie. 11 avait été ensuite nommé
nonce extraordinaire à la diète de Francfort. Pour
cela même, on lui avait donné soixante mille écus
romains. 11 ne s'était pas contenté du don du pape.
L'évêque de Spire lui avait fourni ses équipages;
l'électeur de Bavière, le linge de table et la cuisine.
Il était arrivé de cette manière avec quarante do-
mestiques en livrée. Il tenait une maison excel-
lente, où il recevait à merveille tout le monde,
excepté les Français. »
Tel était l'abbé Maury dans l'exil. Nous connais-
sons déjà sa conduite à Bruxelles vis-à-vis de Mont-
losier. On ne s'étonnera pas qu'il n'ait eu aucune
envie de le revoir.
Mallet Du Pan avait enfin obtenu une entrevue
avec les princes. li était fort mécontent et parais-
sait navré de tout ce qui se préparait. Le marquis
de Bouille, ayant osé soutenir en plein conseil que
le moment des sacrifices était arrivé et que l'on se
1-i 1, F. COMTi; 1)1. Md.N ri.OSl Kl!
liiHiipail on troyaiit que la noblesse j)ùl reiilier
dans tous ses privilèges, avait élc rcléj^né, le plus
poliment possible, aupiès de réledeurde Mayence.
L'abbé de Galonné, au conliaiic, élail bien en cour,
parce que, ayant entendu dire ((ue le roi de Prusse
arrivait avec cinquante mille hommes, il s'i'lait
écrié : Que veiU-il faire de tout cela'! Quinze cents
gentilshommes suffiront pour faire la contre-
révolution.
Les habiles croyaient qu'il y avait intérêt à dé-
précier dans tous les cabinets les forces de la Révo-
lution, de répandre à tout prix la confiance, afin
d'armer d'abord les souverains, qui, une fois en-
gagés, ne se dessaisiraient plus de leur entreprise.
Montlosier leur répondait que la Révolution était
une immense puissance avec laquelle il ne fallait
pas jouer; qu'avec les moyens moraux lires des
passions, elle était un ennemi terrible.
Pressé un jour de s'exi)li(juer sur les forces né-
cessaires pour dégager le roi : « Quarante mille
hommes me paraissent suffire, si les princes sont
à la tète de l'armée, le maréchal de Broglie com-
mandant rail(3 droite, le maréchal de Castries
l'aile gauche, M. de Rouillé au centre. Mais alors
il ne faut pas tardci' à s'allier avec lout le i)Mrli
ET LK CAL Lie. ANISMK. T:J
constitutionnel en France cl à envoyer un aident à
la Fayette et à Luckner, pour les remercier de
leur fidélité et leur demander un plan.
(i Que pense Cazalès de tout cola? interrompit
Mallel Du Pan, qui assistait à cette conversation.
— Je l'ai peu vu, dit Montlosier, pendant tout
mon séjour à Coblentz. C'était en quelque sorte
convenu entre nous. 11 avait bien assez de défaveur;
je n'avais que faire de la renforcer de la mienne.
Je n'aurais pas été chez lui deux fois de suite, que
cela aurait, élé un événement. Mais je savais par
des intermédiaires qu'il pensait comme moi. 11
allait même plus loin. 11 disait qu'il fallait trois
cent mille hommes. Mais, moi, quelque mauvaise
humeur que je pusse apercevoir dans mes inter-
locuteurs , j'étais poli; je faisais même des
révérences; Cazalès, point. Il les bourrait de la
bonne manière. A la fin, on n'osait pas l'appro-
cher. »
Cependant la mission que Mallet Du Pan avait
acceptée sur les instances de Bertrand de Molle-
ville n'aboutissait pas. Elle contrariait beaucoup
les dispositions des princes. Ce n'était pas assez de
ces obstacles. Quand il fallut s'approcher des mi-
nistres d'Autriche et de Prusse, ceux-ci, accou-
7i LK C.OMTK HK MONTI.OSI K 11
lûmes .^voir se produire de tous côh'îs des npenis
de toute espèce, n'éroutèrenl et ne reçurent Mallei
qu'avec les égards dus à son mérite personnel.
Ce fut à ce point qu'il dut écrire pour que Ber-
trand de Molleville lui envoyât un billet de la main
du roi. Ce Itillet lui fut transmis courrier par cour-
rier, dans le talon d'une paire de bottes. 11 était
ainsi conçu : La personne qui présentera cet écrit
connaît mes intentions. On petit prendre confiance
dans ce qu'elle dira.
C'est avec cette courte lettre de créance certi-
fiée par le maréchal de Castries, que Mallet se
présenta aux trois ministres de Prusse et d'Au-
triche, le comte de Cobentzel, M. Heyman et le
comte Haugwilz; les conférences s'ouvrirent.
Le mémoire qu'il lut n'était que la reproduction
des idées du parti constitutionnel. Le roi y exhoi-
tait les princes et les émigrés à ne pas faire pren-
dre à la guerre, par un concours hostile et offensif
de leur part, le caractère de guerre étrangère faite
de puissance à puissance. L'arbitrage devait être
réservé au roi, lorsque la liberté lui serait rendue.
Les émigrés ne devaient jamais être employés en
première ligne; ils devaient être seulement à la
suite des armées et chargés de garder les places
KT LK CALLICAMSMK. 75
dont on s'emparerait. Enfin un congrès serait
assemblé dans lequel les divers intérêts seraient
discutés sur des bases à arrêter.
Les ministres étrangers n'étaient pas loin de
donner leur adhésion à ces propositions; mais,
avant de les adopter, il fallait en rendre compte
aux deux souverains, parties principales dans l'af-
faire. Or François II, élu nouvellement à Franc-
fort, s'était empressé d'aller se faire couronner à
Mayence,et le roi de Prusse avait quitté Coblentz.
Mallet fut obligé de s'en tenir à des promesses qui
devinrent bientôt évasives.
Dans ces conférences, le comte de Gobentzel jugea
à propos de se plaindre de l'ancienne politique du
cabinet de Versailles, de ses astuces, de ses per-
fidies. Il accusait principalement le baron de Bre-
teuil; mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que
les ministres étrangers suspectaient hautement les
princes émigrés, non seulement de contrarier les
volontés de Louis XVI, mais encore de vouloir
créer une régence.
Mallet chercha autant qu'il put à adoucir ces
plaintes et il soumit aux négociateurs un projet
de manifeste, ils demandèrent à le communiquer
aux souverains. Le projet demeura enfermé dans
70 I, K COMTK DK M ONT l.(» S 1 K I!
un itortereuillo, et Mallct, d(''coura^é, irsolnl do
parlir le 25 de Francfort.
f.e '26 pai'aissait le célèbre nianifeslc du duc de
Hruuswick.
Les folies l'avaient emporté. La petite cour de
Cobleniz, servie par le minisire de Russie, M. de
Uomauzof, avait pris les devanis. M. le iiiai(|nis de
Limon s'était offert, sous le patronage dedalnnne.
pour être le rédacteur du document qui dr( lara
une p:uerre implacable à la révolution française.
Monllosier connaissait ce personnage : attaché
anciennement au duc d'Orléans, puis renvoyé,
Limon était arrivé sans ressources à Coblentz. On
l'avait vu pérorant, gesticulant dans les groupes.
L'atmosphèredu lieu l'avait absolument enivré. Les
princes le présentèrent au roi de Prusse el au duc
de Brunswick comme un héros d'éloquence. Monl-
losier et ses amis ne doutèrent pas que la procla-
mation qu'il écrivait ne fût une sottise. Le mani-
feste parut et dépassa tous les pronostics.
MalletDu Pan n'en revenait pas. il partit furieux
contre ces calculateurs superficiels, comun; il les
appelait, qui se félicitaient de l'accroissement des
désordres et plaçaient leur esjjoir dans les
attentats les jjIus odieux. A ses yeux, la Révolu-
ET LK GALLICANISME. 77
lion devait aux sophismes de Tesprit de parti
l'attitude qu'elle prenait de plus en plus.
Montlosier, resté seul à Francfort, ne tarda pas
à recevoir une lettre très vive de deux de ses cama-
rades qui lui apprenaient les mouvements de l'ar-
mée prussienne elle déplacement des compagnies
d'Auvergne. Il s'achemina le plus diligemment
possible sur Trêves.
L'état intérieur de la France n'était apprécié
par les émigrés ni avec justesse ni avec sang-froid.
On connaît les désillusions qui suivirent la pre-
mière campagne. Le 30 juillet 1792, l'armée prus-
sienne s'était mise en marche. Quelques jours
après, le 10 août emportait le trône constitution-
nel de Louis XVI.
« Pas un homme dans les provinces envahies ne
prit les armes pour les royalistes; on avait compté
sur des intelligences avet les régiments, avec les
places fortes, rien ne bougeait. Les émigrés étaient
généralement étonnés de ne pas voir Monsieur
déclaré régent du royaume. »
« Noire situation est pire, écrivait à Mallet Du
Pan le maréchal de Castries, la campagne a été
sans succès et elle devait être telle. J'avais prévu
une partie de ce qui es! arrivé. Les deux puissances
78 LE en. Mil; DK MONTLOS I K I!
coii fédérée S ont méprisé mes avis et ceux des émi-
grés les plus capables d'en douner de bons; elles
n'ont paru agir que pour elles-mêmes. »
Monllosier raconte assez gaiement ses débuts de
volontaire. Gomme on comptait peu sur la partici-
pation des émigrés, on n'avait piis aucune précau-
tion pour leur fournir non seulement une paye
(quelques-uns en avaient grand besoin), mais
une tente et des vivres.
On s'étudiait, du reste, à aggraver el à multiplier
paitoul les absurdités. « Lorsque les puissances de
l'Europe, écrit-il, faisaient d'aussi belles clioses et
que les princes frères du roi les approuvaient,
les compagnies d'Auvergne ne voulaient pas rester
en arrière. Un matin, dans un cimetière, que je
vois d'ici, on les fait assembler à mon insu et l'on
y prend la délibération suivante, au moment d'en-
trer en France. Il est arrêté que la liste des nobles
appartenant à la coalition d'Auvergne est close et
que dorénavant aucun gentilhomme ne pourra y
être admis. On avait pris la précaution de ne pas
m'avertir. Aussitôt que je fus informé, j'arrivai.
C'était trop tard ; la délibération 4tait prise. »
D'autre part, la préoccupation de voir l'armée
du piiiii:e de Coudé se grossir de constitutionnels
ET LE (lALLlC.ANlS.ME. 79
était étrange. On venait d'apprendre que la Fayette
avait quille rariiiée pour éviter son arrestation.
Les princes pensèrent alors qu'il était probable
qu'aussitôt que les troupes françaises aperce-
vraient les émigrés, elles se précipiteraient vers
eux pour s'y réunir. L'ordre fut donné sur toute
la ligne de repousser les déserteurs qui se présen-
teraient. Montlosier reçut cette consigne un jour
qu'il était placé en vedette.
La retraite arriva. Les paysans embusqués pour-
suivaient les traînards à coups de fusil. Partout,
et surtout la nuit, on était obligé de prendre
contre les habitants de grandes précautions. C'est
ainsi qu'on gagna péniblement la frontière.
Montlosier retourna à Trêves. En route, s'étant
arrêté pour coucher, on lui annonça la visite de
plusieurs anciens gardes du corps. Ils entrèrent
au nombre de cinq ou six. L'un d'eux, prenant la
parole, lui demanda ce qu'il pensait de cette re-
traite. Gomme Montlosier ne leur donnait pas de
prochaines espérances : F... monarchien, mur-
murèrent-ils en s'en allant, ce sont les deux cham-
bres qui nous ont perdus! Tel était l'état des
esprits jusqu'au dernier étage de l'émigration.
Dans un autre milieu social au contraire, la
8(1 1. 1; coMit i)i; .MO.N I i.osi I. lî
propagande démocialique l'aisaildes pas de g('ant.
Monllosier avait résolu de se rendre dans le land-
graviat de Hesse; poursuivi pai' les hussards de
Cusline, il demanda riiospitalilc aux abords de la
ville de Kœnigslein.
Les hôtes du logis étaient d'origine française,
l'un musicien, l'autre peintre, le troisième fabri-
cant d'instruments de mathématiques. Ils s'étaient
réunis pour régler ensemble quelques intérêts
communs. L'aîné, qui se rendait à Saint-Péters-
bourg, aborda Montlosier et lui dit : « Vous êtes
probablement quelque seigneur français. Je con-
çois (jue la révolution ne soit pas de votre goiît.
11 faut prendre votre parti là-dessus. On l'appellL'
la Révolution française, il vaudrait mieux l'appe-
ler la révolution du monde. )•>
Les plus aveugles auraient pu être éclaiiés.
Mais il eût été plus facile, pour emprunter h' lan-
gage de Monllosier, de faire comprendre le fian-
çais à un Chinois nouvellement arrivé à Paris que
de faire entendre raison, sur les affaires du temps,
à une iiiullitude de gens d'esprit.
(Jn connaît la seconde campagne des alliés et le
pl:in (leDumouricz. Aprésla halailledc Ncrwinde,
louli.' la l)elgi(jm' avait été évacuée ; Bi'iixflh's se
tï LK <;ALI. ICAMS.Mt;. 81
tiouvait libre. Les émigrés y arrivaient par mil-
liers; ils élaienl triomphants. « Encore quelques
jours, disaient-ils, et nous sommes à Paris ! »
Un jour, dans le salon de madame de Monre-
gard, l'un des moins déraisonnables se mcl à ex-
pliquer qu'il était partisan de l'ancien régime,
moins les abus. « Les abus, reprit madame de
Monregard, mais c'est ce qu'il y avait de mieux. ■■
Le mot était charmant, spirituel, très français;
mais il disait toul. Veut-on voir un autre côté de
cette société? Montlosier nous apprend qu'il était
arrivé à Bruxelles un certain abbé dont on ne sa-
vait pas le véritable nom, mais qu'on appelait
l'abbé Roulé parce qu'il avait fait serment de
garder ses cheveux roitlés jusqu'à la contre-révo-
lution. 11 allait partout, même chez Rivarol. L'abbé
avait pour principe que, dans un Etat, les arts et
les sciences n'étaient d'aucune utilité, et il soute-
nait ce paradoxe avec chaleur. Rivarol vint à
blâmer une certaine mesure : « Si l'on avait eu un
peu d'esprit, ajoutait-il, on aurait évité cette faute.
— De l'esprit, de l'esprit, interrompit l'abbé en
se levant; c'est l'esprit qui nous a perdus! — Mon-
sieur, repartit Rivarol , pourquoi ne nous avez-
82 I.L COMTK 1» K MOMI.OSIKl;
VOUS pas alors sauvés? »> L'abhi' ne reparut plus.
Montlosieravailvude prèsRivaroI.M. deTressan
lui avait fait faire sa ronnaissance à Bruxelles, où
sa maison était le rendez-vous des émigrés les
plus connus. Il faisait le fond de toutes les conver-
sations. On connaît sa méthode : le malin ou dans
le cours de la journée, quand il jaillissail dans
son imaj,^ination des traits (jiii lui cunvrnaienl, il
les écrivait sur des petits morceaux de papier
qu'il fixait sur la glace, au devant de la clieminée.
Ces mots, il les reprenait dans la conversation du
soir et il les ajustait avec une trrande liabileté.
Malgré ses méprises et bien qu'il connût mieux
les historiens que l'histoire, il avait laissé à Mont-
losier le souvenir ineffaçable du ]»lus merveilleux
causeur. // ny a que madame de Staël, disait-il
plus tard, qtii îti'ait paru approchi'r ilo hii. Monl-
losier, de son côté, l'avait étonm'' jtar des connais-
sances variées, quoiqu'un jhmi (-(tnluses, (|ui lui
avaient mérité le surnom de « bénédictin ».
Cette réputation de connaître l'ancien droit pu-
blic était parvenue aux oreilles du baron de Bre-
teuil. Ils eurent plusieurs conférences mii la pos-
sibilité d'une régence. Monllosier lui adressa
même un mémoire; mai.-, i»endanl ces débats.
KT LL C.ALI. ICANISMK. 83
Maric-Anloincttc montait sur réchalaiid. L'ac-
cueil que le baron de Breleuil avait semblé donner
dans son esprit aux idées constitutionnelles fit
place à un retour décidé au régime absolu. 11 ne
fit un jour aucune difficulté d'avouer la nécessité
du rappel des parlements. < Comment, de-
manda Montlosier, et les lettres de cachet aussi?
— Sans aucun doute, répondit son interlocuteur;
en France, on ne peut gouverner sans cela! »
Les cabinets étrangers commençaient à être
moins rassurés sur le succès de cette politique
à outrance. Le comte de Mercy-Argenteau s'en
était ouvert à Montlosier. 11 lui avait envoyé un
homme de beaucoup d'esprit, Pellenc, le conseil
de Mirabeau dans ses procès au parlement d'Aix,
Pellenc qui l'avait suivi à Paris durant la Consti-
tuante et avait composé quelques-uns de ses dis-
cours, notamment celui qui avait pour objet le
droit de paix et de guerre. De nombreuses con-
versations eurent lieu entre Pellenc, le comte de
Mercy et Montlosier sur le caractère de la révolu-
lion française, sur ses forces, sur les moyens de
la dominer. Ces conversations n'aboutirent pas.
« J'ai une idée, écrivait Montlosier, à laquelle
tout paraît devoir se surbordonner, c'est que les
8t LE CUMit l)K MUNTI.OSIKII
jacobins ont pairailemenL conslilué la nation. Ils
y ont mis un art mervoilleiix, sur lequel l'iiisloire.
aura à reposer sonattention.il l'audra oriianiser
l'ordre de la même manière qu'ils ont organisé
ranarchie. »
Ce lut Bonaparte qui s'inspira plus tard de cet
avis.
Mallet Du Pan, à qui Montlosier écrivait ainsi,
venait de sortir encore de sa retraite. Dès les pre-
miers jours de février 1793, le maréchal de Cas-
tries avait de nouveau fait appel à ses lumières.
Mallet nous apprend qu'il consulta alors Mounier
qui vivait à Morat, dans la retraite, oublié et
méconnu. Mounier lui conseilla de se rendre à
cet appel. Il était d'ailleurs attiré par le désir de
retrouver Montlosier ,[loujours généreux, toujours
dévoué, qui lui avait offert son argent cl son aide.
« .l'ai à i)eu près cinq rcnis louis dont je
pourrai disposer sous peu de temps, lui écrivait-il
en mars 93 ; je vous les offre de bon co^ur. Si nous
voulions nous en donner la peine et nous asseoir
à notre aise sur un territoire un peu libre, je crois
que nous commanderions facilement à l'opinion
publique et que nous aurions une grande inllMeiice
même sur la direction des cabinets. Il faudrait
ET I.K C.AI. LICANISMK. 8.")
d'avance nous dresser de bonnes et sûres corres-
pondances, afin d'avoir à la fois le mérite de la
vigueur pour persuader, et celui de la nouveauté
pour les faits. » Ce projet, Montlosier essaya de le
réaliser en Angleterre, quand il y fonda le Cour-
rier de Londres.
Mallet ne put rejoindre le maréchal de Castries ;
il se rendit à Bruxelles, où il fit paraître le plus
connu de ses livres : Considératiotis sur la na-
ture de la Révolution, ouvrage qui souleva parmi
les émigrés une véritable tempête.
Montlosier s'était arrangé pour que son ami eût
auprès de lui tous les agréments possibles. Ill'avait
mis en rapport avec l'abbé de Pradt, avec Rivarol,
avec le chevalier de Panât et le comte François de
Sainte-Aldegonde. Mais les écervelés les plus incon-
scients ne parlèrent de rien moins que de le pendre
après la contre-révolution. Montlosier fut averti
d'éviter la promenade du parc où se trouvaient
habituellement ces étourdis.
Mallet était curieux comme un enfant de toutes
les figures des émigrés; il demanda précisément
d'aller se promener au parc .Ne voulant pas laisser
outrager un de ses amis, Monllosier s'achemina
avec lui, (bridé à repousser la violence par la vio-
80 I.K COMir. I»K MONTLOSIKU
lonce. Ils cntrôrtMil ainsi dans la promonade,
MonllositM' lui donnani le bras el cnlbneanl do
temps en temps son thapeaii j)oui' bien l'aire
nompri^ndrt^ qu'il riait di'cidf' à relever toute in-
sulte. Il y eut quelques rires, quelques <'liU(Iio-
temenls, mais rien de pbis.
Maloiiet arrive de son côté à Bruxelles. Lui aussi
manifeste le désir de se rencontrer à la pro-
menade avec ces fous d'émigrés, comme il les
appelait. Monllosier prit les mêmes précautions;
mais, tandis que Mallet avait un extérieur rude,
Malouet avait tant de grâce dans les manières,
quelque chose de si bienveillant et de si indulgent
pour tout le monde, que tout le monde le fut
pour lui.
L'aversion des émigrés pour toute espèce de
système constitutionnel n'était pas seulement
affaire de coterie ; l'impulsion venait de plus haut.
Les brochures qui fondirent sur Mallet étaient
communiquées à M. le comte d'Artois. Une lettre
du chevalier deGuer, une autre de l'abbé Talbert,
en réponse à l'auteur des Considérations, mirent
Montlosierdans une vive colère. Mallet était repré-
senté, avecNecker, comme un des meilleurs amis
des' jacobins. « Laissez-les dire! avait déjà lé-
r.T I.R C.AM.ICANISMK. 87
pondu Mallet, faisant allusion à sa courageuse
rédaction du Mercure, alors qu'il habitait Paris.
Quoique étranger et républicain, j'ai acquis, au
prix de quatre ans écoulés, sans que je lusse as-
suré en me couchant de inc réveiller libre ou vi-
vant le lendemain; au ])ri\ de trois décrets de
prise de corps, de cent quinze dénonciations, de
deux scellés, de quatre assauts civiques dans ma
maison, de la confiscation de toutes mes propriétés
en France, j'ai acquis les droits d'un royaliste;
comme, à ce titre, il ne me reste plus à gagner
que la guillotine,- je pense que personne ne sera
tenté de me la disputer. »
Les haines du parti de l'émigration, venant se
joindre aux événements amenés par l'issue de la
campagne de 93, avaient jeté Mallet dans l'abatte-
ment. Quant à Montlosier, il allait jusqu'à rêver
d'aller créer une colonie agricole en Crimée
et d'y conduire son ami comme associé. Son ima-
gination se rejetait bientôtdansun autre domaine.
Mallet, plus usé qu'aigri par les attaques inju-
rieuses des amis des princes, se contentait de
répondre avec hauteur : <( 11 est tout simple
(juc l'adversité dérange des esprits qui n'y ont
j)as été élevés. Il est tout simple qu'elle ne leur
88 1.K OMTK l»K MONTl.OMKIl
ail donné ni une leijon, ni une idée, ni une notion
de rien. »
La noblesse de ce lemps-là aimait mieux, en
effet, tout risquer que d'accepter sincèrement le
gouvernement représentai il'. Elle se lélicilait de
l'accroissement du désordre et plaçait tout espoir
dans les odieux attentats qui accompagnaient la
Révolution. Elle commettait .cette grande erreur
politique de n'attribuer à ses adversaires que des
vices et des bassesses.
Tandis qu'elle exécrait non moins violemment
les constitutionnels, ceux-ci étaient persécutés
en outre par les jacobins, qui leur croyaient sur
l'esprit de la nation une influence que les faits
ont démentie. Destinée bien digne de respect !
Les constitutionnels, proscrits par la France,
mal vus par les gouvernements étran|T:ers,
conspués par les émigrés, se trouvèrent pendaut
plusieurs années sans pain et sans asile. Ma-
dame de Staël en recueillit quelques-uns dans
le pays di- Vaiid ; mais il lallul leur donner des
noms suédois. iN'était-ce pas pour éviter leur con-
tagion libérale que des princes allemands avaient
osé faire planter àl'entréede leur Etat ces poteaux
dont pnrlcnl lo^ Mémoii"cs de M. de Tillv et sur
F.T !. K CM. Lir.ANISMK. 89
lesquels on lisait : Il est défendu aux émigrés et
aux vagabonds de passer outre.
Monllosier avait donc senti déjà toutes les
amertumes lorsqu'il résolut d'aller rejoindre
Malouet en Angleterre. Il y débarqua vers la fin
de septembre 1794.; il devait y séjourner sept
ans.
IV
Los «'migres en Anglftorre — Le Courrier de Londres.
iMnntlosier, Chateaiibriiind et l'ablx- Ddillc.
L'Angleterre, telle que l'avaient faite la révolu-
tion de 1688 elles luttes parlementaires, était à
son apop^ée. Son aristocratie, placée à la tête des
affaires depuis cent quarante ans, a\ait montré
au monde, suivant un mot célèbre, une des plus
belles et des plus grandes sociétés qui aient fait
honneur à l'espèce humaine depuis le patriciat
romain. A.u moment où éclata la révolution fran-
çaise, le gouvernement britannique semblait se
recueillir pour des réformes intérieures. Le dé-
nouement de la guerre d'Amérique l'avait dé-
couragé de toute ambition. Le roi George venait
d'avoir ses premiers accès de folie. Les événements
'M I. K r. ( » M T K I) K M O NT I. O S I T. P,
siirvomis on Fi.iiicc clmniirront loiitcs Ips idros
jtoliliqiics.
Non i)as que notre esprit lévolnlionnaiie ait
jamais pu pénélrer la société anglaise, mais nos
premières vicloii'cs, nos ardeurs de conquêtes,
liicn j)lus que nos doctrines, firent une vive im-
pression sur M. Pilt. L'œuvre principale de notre
révolution, l'égalité des droits, la liberté du travail,
la sécularisation de l'esprit humain, touchaient
moins le fils de lord Chatam que l'annexion de
la Brlj^ique. Il sentait que le Français aime en gé-
néral l'autorité, parce qu'il espère l'exercer un
jour ou l'autre et que la liberté le met en défiance.
Néanmoins la masse de la nation anglaise avait
vu (l'un d'il l'avorable nos i)remiei's elTorls ])our
anéantir l'arbitraire et pour nous donner une
constitution libéiale. Les amis des réformes ci-
viles et religieuses s'étaient réunis et avaient
formé dans les grandes villes des associations pa-
triotiques qui s'étcienl mises en relations avec
les sociétés populaires de France.
Malheureusement, les violences et les excès
avaient l)ienlôt ami-nT' un drcliircintMif entre les
nobles esprits qui se jiarlagi.'aieiii riionnem de
HouveiwK.'i' en Auuletei're. On ^ardail le souvenir
ET Lli GALLICAN 1 S M K. 'X6
de cette mémorable séance du (3 mai 1701 où se
consomma la rupluie de Biirke et de Fox.
Qu'on juge de l'émotion qu'excita dans la société
anglaise l'arrivée des premiers émigrés ! On vient
tout récemment encore de raconter avec beau-
coup de verve l'étonnement, la stupéfaction de ce
beau monde qui, accourant en grande toilette au-
devant de nos gentilshommes, les vit jouer à saule-
mouton, en manches de chemise, sur le rivage,
attendant qu'un rayon de soleil vînt sécher leurs
habits mouillés.
Le flol delà Révolution apporta successivement
diverses couches de proscrits de toute espèce et
de toute origine. Des pages immortelles ont re-
tracé leur vie émouvante, triste comme l'exil et
comme la pauvreté. On connaît ce Pelletier, an-
cien rédacteur des Actes des Apôtres, à la ibis ser-
viteur de la légitimité et ambassadeur du roi
nègre Christophe, buvant eu vin de Champagne
les appointements qu'on lui payait en sucre. On
connaît ces conseillers au parlement de Bretagne
qui avaient déserté avec le bonnet carré et la robe
rouge et qui couchaient sous la pourpre dans un
taudis irlandais. Le plus ou moins de richesse
ou d'indiuence aurait semé des divisions dans ce
9i Lt COMTE ht MONTLOSIKl;
milieu, si les opinions n'y avaient déjà établi des
classes. L'émigration pauvre s'était (ixée dans les
quartiers de l'est de Londres; tandis que vers
l'ouest s'étaient installées les familles de cour, les
évêques et les planteur-^. Suivant le flux et le re-
flux de la fortune, on s'éloignait ou Ton se rap-
prochait des quartiers aristocratiques. Toute cette
société brillante et légère vivait encore de dii-
mères ou de haines.
C'était le clergé catholique qui surtout avait
grossi les rangs de l'émigration française en An-
gleterre. Plus de quatre mille ecclésiastiques y
avaient cherché asile. Les mémoires de l'abbé Gré-
goire nous apprennent qu'environ moitié de ces
prêtres vivait à Londres, dans les quartiers de
Summers-Town et Saint-George-Field, s'occupaiil
d'enseignement ou de travaux manuels, fabri-
quant des cartons, des chapeaux de paille, des
fleurs artificielles ; d'autres étaient disséminés
dans divers villages jusque dans le pays de Galles.
Le clergé anglican les avait accueillis avec huma-
nité. L'université d'Oxford avait fait imprimer, à
l'usage des prêtres français, quatre mille exem-
plaires du Nouveau Testanieiil coiilnrme à l'édi-
li(Hi <li' lîiirbou.
ET LE GALLir.AMSME. 95
Comment passer sous silence les traits de bien-
laisance de la classe ouvrière de Londres qui
nous sont révélés dans une lettre écrite en 179o
par l'évèque de Léon?
Deux ecclésiastiques s'adressaient pour leurs
provisions à une pauvre marchande de légumes;
plusieurs fois elle leur donna ce qu'ils voulaient
acheter. La voyant obstinée à refuser le prix de
sa marchandise et craignant d'abuser d'une pa-
reille libéralité, ils voulurent un jour faire leurs
provisions ailleurs;, la bonne femme se désola,
vint se plaindre de ne plus les revoir, et jamais
ne consentit à recevoir leur argent. D'autres mar-
chandaient un jour du poisson et se retiraient
parce qu'ils le trouvaient trop cher ; la marchande
toute déguenillée courut après eux, et les força d'ac-
cepter gratuitement ce qu'ils avaient voulu payer.
Quelques prêtres, demandant leur chemin dans
les rues de Londres, se voient entourés par les
femmes du peuple. Ce rassemblement leur inspire
quelques inquiétudes, elles s'en aperçoivent,
s'empressent de les rassurer et leur offrent à
l'envi des pièces de monnaie.
L'évèque de Léon passait dans la rue avec son
grand vicaire ; tout à coup celui-ci sent quelqu'un
% LE COMTE DE MONTLUSIEK
qui le presse; il se relouiiie : c'élail un porteur
de lait qui lui avait mis un penny dans la main et
continuait son chemin sans vouloir être reconnu.
11 n'y a que madame de Montagut qui, à Bruxelles,
en août 1793, ait donné de pareils exemples de
charité.
La confiance dans l'avenir était sans bornes.
Si par hasard on doutait d'une restauration im-
médiate, on était déclaré jacobin. C'était toujours
l'histoire de ces deux vieux évoques qui se prome-
naient au printemps dans le parc Saint-James :
« Monseigneur, disait l'un, croyez-vous que nous
soyons en France au mois de juin? — Mais, mon-
seigneur, répondait l'autre après avoir mûrement
rélléchi, je n'y vois pas d'inconvénient. »
Les événements, avec leur allure précipitée, mo-
dihèrent rapidement l'opinion anglaise. L'appui
que prêtait aux principes de la Révolution l'élo-
quence de P'ox ne suffisait jilus. La joie (ju'il avait
témoignée à lord Ilolland au lendemain des échecs
de l'armée prussienne, en septembre 1792, joie
supérieure à celle que lui avaient apportée Sara-
toga et York-Town, n'avait plus autant d'échos.
La perle de la bataille de Jemmapes, la reddition
(le Mayence, l'invasion de la Belgique, avaient
ET LE GALLICANISME. 97
alarmé au plus haut point les intérêts commer-
ciaux. Le 1" décembre 1792, une proclamation de
George III annonçait le danger que courait la
constitution, et, malgré les observations de Fox,
le Parlement s'identifiait au discours de la cou-
ronne.
Le défi que, le 21 janvier, la Convention jeta
à l'Europe fut l'occasion décisive de la rupture.
Ghauvelin, envoyé en ambassade par dô Lessart,
recevait l'ordre de quitter Londres dans les vingt-
quatre heures. Huit jours après, sur le rapport
de Brissot, la déclaration de guerre au roi George
et au stalhouder de Hollande était adoptée à l'una-
nimité. Dès ce moment, la guerre prenait en An-
gleterre un caractère national, et le cabinet de
Saint-James marchait résolument à son but, la
prépondérance maritime.
C'est dans ces circonstances que Montlosier
arriva à Londres.
Sa première visite fut pour Burke. L'ancien ami
de Fox était devenu l'idole des émigrés. Malheu-
sement le parti violent l'avait accaparé. Son fils
Richard avait été envoyé en mission à Coblentz,
auprès de Monsieur et du comte d'Artois. Ses in-
structions avaient été inspirées par des intrigants,
98 l.K C.O.MTfc; DE MONTLOSIKII
qui firent commettre au ministère anglais les plus
graves erreurs dans le jugement des affaires de
France. Ainsi le jeune négociateur avait conseillé
de ne rien céder, de ne pas même négocier; sur-
tout pas de rapprochement avec la Fayette : tel était
le dernier mot. Son père cependant avait jeté
un regard perspicace sur l'avenir, bien avant la
guerre.
On lit dans les Réminiscences de Charles Butler
qu'un jour, avant cette mission, Burke s'exprimant,
en présence de quelques émigrés, sur les effets de
la Révolution, un d'eux lui dit : *i Mais enfin,
monsieur, quand retournerons-nous en France?
— Jamais, répondit-il, messieurs ; de fausses es-
pérances ne sont pas une monnaie que j'ai dans
mon tiroir. — Mais, dit Charles Butler, qui était
présent, le duc de Brunswick arrangera tout cela.
— Le duc de Brunswik! le duc de Brunswik!
pour soumettre la France ! »
Burke avait annoncé sa retraite prochaine de la
Chambre des communes et aUait s'appeler lord
Beaconsfield. La mort prématurée de Richard son
fils unique, qu'il adorait, vint l'abattre jusqu'à
terre. Ce n'était plus le môme homme lorsque
Montlosier le vit.
I
ET LE GALLICANISME. 99
Ils se connaissaient depuis longtemps. Quand
Montlosier lui avait adressé un exemplaire de son
Essai sur Vart de constituer les peuples, Burke lui
avait écrit une lettre de félicitations. Leur conver-
sation eut lieu en français. Burke se plaignit de ne
pas trouver dans l'émigration un homme de gou-
vernement à la hauteur des circonstances. Il dis-
tinguait entre la révolution et la France, et ne
voulait qu'une guerre de partis.
Quant à Pitt, que Montlosier désirait entretenir
au nom de Malle t Du Pan, il était plus difficile à
aborder; il le vit entin et le trouva très en garde,
vivant en dehors des émigrés et subissant plus
qu'il ne le croyait leur inlluence. Pitt lui laissa
comprendre qu'il se sentait engagé à mort dans la
lutte du continent européen. C'était bien, du reste,
le personnage qu'a dépeint Chateaubriand: grand,
maigre, avec un air triste et moqueur, la face pâle,
laissant tomber un reurard dédaigneux sur les
émigrés désœuvrés qu'il rencontrait en allant à
pied, chapeau sous le bras, à travers le parc de
Saint-James.
Montlosier avait épuisé toutes ses ressources
lorsqu'il arriva à Lorclres.il fallait trouver de quoi
vivre. L'Angleterre venait de s'emparer de Saint-
100 Lt COMTE Dt MOMl.O.sltll
Doiningue; les négociants de la Cilé se pressaient
autour des créoles français afin d'obtenir d'eux la
vente de leurs produits.
Un des mieux liés, M. de Chaumilly, imagina
de donner une fètc au duc de Bourbon. Tous les
Français un peu considérables y furent invités ;
un M. Texier, attaché à la margrave d'Anspacli,
joua un proverbe intitulé : // n y a pas de dou-
leurs éternelles. Malheureusement, c'était h-
îl\ janvier que cette fête avait lieu : personne n'y
avait fait attention. Montlosier, à qui nous devons
cette anecdote, assure qne le duc de Bourbon en
fit tout à coup la remarque. Le choix du proverbe,
celui du jour, la présence d'un prince du sang,
tout n'était-il pas extraordinaire? Heureusement
les papiers anglais ne mentionnèrent pas cet évé-
nement.
Montlosier avait espéiv que ses liaisons avec
notie ancienne colonie de Saint-Domingue pour-
raient lui assurer une posiliou. Ses espérances
furent déçues. Il avait reirouvé son ami Malouet,
qui était depuis longtemps en Angleterre ainsi que
Lally-Tollendal etCazalès. Malouet reçut Montlosier
à bras ouverts et le mit en relation avec M. de
Leiilre, qui se proposait d'établir à Londres une
KT I. K (, A I. I. fCANISME. lOl
maison d'agence. (>etle entreprise avait paiu à
Malouet devoir être une fortune; il désirait s'y
associer et essayait d'entraîner Mallet Du Pan,
dégoûté de son séjour en Suisse.
Montlosier devint on ofTf-t le premier commis de
M. de Lentre. Pendant un an, il fut un véritable
agent d'affaires, dressant des contrats, des testa-
ments; il rédigea même le contrat de mariage du
duc de Duras et de mademoiselle de Kersaint.
Quand les affaires n'allaient pas, il s'occupait à
écrire un livre bizarre qu'il devait publier plus
tard sous le titre de Mystères de la vie humaine.
Les litiges d'émigrés pauvres contre des émigrés
qui n'étaient pas riches ne pouvaient guère ali-
menter une agence. On se sépara sans avoir fait
fortune.
Montlosier ne fut pas, du reste, le plus malheu-
reux. Il n'eut pas faim, comme tant d'autres. Le
xviir siècle avait laissé dans toutes ces âmes je ne
sais quelle gaieté et quelle insouciance qui tenait
lieu de force. La plupart de ces grands seigneurs,
comme dit Chateaubriand, étaient des artistes en
misère. Le soir, on allait danser chez les parentes
et les cousines, après les modes enrubannées et
les chapeaux faits.
I Oi I. E ( -, 0 M T F. 1 1 1 : M ( » N T L (^ s 1 1 : Il
Que (le Iraits à ajouter à ceux que nous lisons
dans les Mémoires du marquis de Tilly !
Montlosier n'avaitplus qu'un mois de ressources,
lorsque deux amies qu'il avait connues en Alle-
magne, madame de Montrcgard et madame de
Médavi, arrivèrent de Hollande. Elles avaient avec
elles leurs deux petites filles, trois domestiques,
plus l'abbé qui les avait suivies en exil. Après avoir
payé leurs frais de route, il ne leur restait plus un
schelling. Elles n'en louèrent pas moins un hôtel
dans Green-street. Jamais on ne nargua si pres-
tement l'infortune. Le lendemain, déjeuners et
dîners excellents. On avait trouvé à emprunter dix-
huit louis. L'abbé faisait des épigrammes; les
petites filles jouaient au volant; chacun se dé-
menait de son mieux. Tous avaient un air de
prospérité. « Que faites-vous si loin de nous?
dit madame de Montregard à Montlosier ; ve-
nez ici, nous avons un appailement à vous
donner. — Mais je n'ai pas de quoi le payer, ré-
pondit-il.— Bah! ni nous non plus; venez tou-
jours. »
Le secours volé par le Parlement pour les
émigrés n'était que d'un schelling par jour et par
tête. Dès le soir môme de leur arrivée à Londres,
ET LK GAF. LFCANISME. 103
mesdames de Montregard et de Médavi s'étaient
enquises, comme à Paris, des spectacles, des
modes, des beaux magasins. Heureusement plu-
sieurs grandes familles anglaises qu'elles avaient
connues à la cour leur vinrent en aide.
Comment aurait-on pu parler raison à cette so-
ciété ! Le cabinet de Londres, bien que plus
éclairé que les autres, en subissait de plus en plus
les préventions.
Montlosier, Malouet, le chevalier de Panât, Lally
et quelques autres se réunissaient, mais ils ne
jouissaient d'aucun crédit. Les censures, les dé-
clamations, les malveillances du parti royaliste ne
leur en imposaient pas. Ils ne voyaient pas de fin
possible à la Révolution par la guerre extérieure,
ils pensaient que les anciennes idées constitu-
tionnelles n'avaient d'avenir que dans le mauvais
gouvernement de la Convention. Ils s'efforcèrent
dès lors dans les conversations qu'ils pouvaient
avoir avec les amis des princes, de leur persuader
qu'il fallait bien se garder de laisser apercevoir
ou craindre une autre tyrannie, après un change-
ment de gouvernement.
« Toutes les prétentions de l'ancienne aristo-
cratie, écrivait Malouet, toutes les menaces, tous
104 1. 1: C.OMTK ItK .M()NTI.()SlKn
les projets de vengeance el les lioùls passionnés
poui' l'ancien régime, étaient autant d'absurdités
qui nous ôlaient tout espoir de retour. Nous étions
trop pénétrés, mes ainis et moi, de tontes ces
inconséquences, pour ne pas les combattre Iiau-
tement. »
Que de persistances dans les haines contre ces
honnêtes et libéraux esprits! Lally-Tollendal fut
une des victimes les plus éprouvées par les hu-
miliations.
il avait, un des premiers, émigré en Angleterre.
Dès 1792, Burke l'avait personnellement attaqué.
Ce fut comme un signal. Après les revers de la
coalition en Champagne, l'abbé d'Andrefel, vicaire
général de l'archevêque de Bordeaux, fit, pour
employer les expressions de Montlosier, le vœu,
comme Jephté, d'immoler le premier monarchien
dont le nom se présenterait à sa vue. Ce fut le nom
de Lally. Aussitol, dans le ))amphlel le plus
violent, il est accusé de tous les malheurs de la
France et, comme tel, voué à l'opprobre public.
Après l'abbé d'Andrefel, ce fui lelourd<3 M. Fer-
rand; aj)rès M. Fcrraiid, Tablx'' Tallx'it ; a]»rrs
l'abbé Talberl, le clievalier de (îuer; ciilin Pel-
letier. LmIIv se défendait de toutes ses foi'ccs
KT I. K C. A I, 1. ir, AMSMK 10".
C'était surtout du côté de lîuikc (ju'il cherchait à
repousser les traits. « Telle est ma destinée, lui
disait-il, que plus je sais vous respecter, plus je
dois vous combattre, et qu'il me l'aut voir un
adversaire dans un homme que ses principes et
ses vertus m'eussent fait regarder comme mon
défenseur naturel, si un autre que lui m'eût
attaqué. »
Burke avait vanté, comme le seul mérite de
Lally, le mérite du repentir. — « Je n'en ai aucun,
répondil-il, car je ne me repens pas du tout. » —
11 ajoutait : « Vous avez été, monsieur, trompé
cruellement. Vous vous êtes trouvé placé entre
deux partis extrêmes, non seulement se détestant
l'un l'autre, mais encore détestant tout ce qui
n'était pas eux. »
Quoique cette réponse fût écrite d'un style un
peu larmoyant et déclamatoire, elle n'en eut pas
moins du retentissement. Pendant longtemps, Lally
avait été réputé neveu, par sa femme, de lord
Lougborough, le grand chancelier; ils étaient
unis, et, dans les premiers jours de l'émigration,
se voyaient fréquemment. Au moment où Montlo-
sier débarqua, Lally n'était plus qu'un parent
éloigné. Quelques mois s'écoulèrent encore; ils ne
1 or. L K t : o M i K 1) I ; m i > n t i- o s i k w
se virent plus. Lally apprit même que, dans. un
salon, un soir qu'on prononçait son nom, on avait,
dit La lie du peuple! 11 en eut presque des convul-
sions. « Je n'ai jamais pu comprendre l'acharne-
ment dont il était l'objet, » écrit Montlosier. —
L'explication était tout entière dans la conduite
loyale de Lally en 4789.11 faisait partie de la mino-
rité libérale de la noblesse, et il avait passé avec
elle à la chambre du tiers.
On en voulait aussi à Malouet. Très bien accueilli
d'abord en Angleterre, il avait, de 1792 à 1794,
reçu les hommages dus à son caractère et à sa
haute intelligence. 11 y avait encore peu d'émigrés
à Londres. A la fin de 1794, après les revers des
Autrichiens, une véritable invasion de gentils-
hommes de l'armée de Condé eut lieu. Alors l'at-
taquo générale contre les constitutionnels n'é-
pargna même plus Malouet.
A cette époque, les distributeurs des fonds de
secours accordés par le gouvernement anglais,
étaient l'évêque de Saint-Pol de Léon et le baron
de Nanthia; M. du Theil était le receveur. Ces
trois personnages avaient ainsi un accès personnel
auprès des ministres. Dieu sait l'usage qu'ils en
faisaient! Le baron de Nanthia, plus indiscret
F.T I.K G.VLLIC.ANISMi:. 107
que les deux autres, disait confidentiellement :
« Malouet cherche à s'accrocher, mais je viens de
lui donner un coup d'épaule en dehors. D'.après
les opinions et la conduite de Malouet, les roya-
listes ne pourront jamais avoir confiance en lui.
Les ministres m'ont demandé ce que je pensais
des constitutionnels; j'ai répondu : « Ce sont des
» hommes parjures envers leurs commettants et
» filous envers le roi. » Hier, heureusement, Rivière
a reçu l'ordre de partir d'Angleterre; je crois
pouvoir assurer que Bertrand de Molleville va le
suivre; bientôt après lui, Malouet s'en ira; voilà
donc le parti constitutionnel mis à bas. Il m'a
fallu beaucoup d'adresse. »
Par sa haute situation, par ses services rendus,
Malouet résistait aux attaques. De plus, grand pro-
priétaire à Saint-Domingue, personne n'était plus
à même que lui de donner, sur la valeur de cette
nouvelle colonie anglaise, des renseignements
utiles.
Quoi qu'on pût faire, Bertrand de Molleville et
Malouet furent épargnés. Quelques autres émigrés
de marque, connus par leurs tendances libérales,
tels que le prince de Poix, le marquis de Mont-
ciel, le comte de Croix et un petit nombre d'au-
108 LE C.O.MTK I» K M 0 NT I. OSI F. P.
très, lurent aussi niûnagés. Ouanl à Lanictli, à
M. de Lusignan, d(''S qu'ils parurent à Londres, ils
furent obligés de déguerpir.
Ce fut bientôt le tour de Montlosier.
Nous avons parlé des tracasseries qu'il avait dû
subir à Bruxelles et à Cobleniz. La ronlinuité de
ses relations affectueuses avec Lally, avec son amie
la princesse d'Hénin, avec Malouel et tout le parti
constitutionnel, appela sur lui l'attention. 11 l'ut
menacé de proscription. Ces tentatives devinrent si
positives, qu'il crut devoir s'en plaindre soit au
comte de Provence, soit au comte d'Artois.
Après avoir consulté l'évêque d'Arras, qui avait
sa confiance, le comte d'Artois fit à iMontlosier
cette réponse :
<i Edimbourg, 15 septembre 1790.
y> J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous m'avez
écrite le 31 aoiit, et j'ai examiné les réflexions
que vous a suggérées le bruit que vous m'appre-
nez qu'on a fait circuler à Londres et auquel vous
paraissez attacher un grand intérêt. Je n'entrerai
ici dans aucun détail à cet égard; M. le duc
d'IIarcourt, qui vous remettra cette lettre, est
chargé de vous faire connaître mon opinion sur
ET LE CALLICANISME. 109
cet incident. Soyez persuadé, monsieur, de mes
sentiments pour vous.
» Signé : Giiarles-Pihlippe. »
Montlosier recevait en même temps du duc
d'IIarcourt celte autre lettre intéressante :
« J'ai l'honneur de vous envoyer la réponse de
Monsieur à la lettre que vous avez désiré que je
lui fasse parvenir. Son Altesse Royale me l'a
adressée à cachet volant, dans l'intention que j'en
prenne lecture. Monsieur ajoute, dans la lettre
dont il m'a honoré, qu'il désire que tous les Fran-
çais fidèles vivent plus que jamais dans la paix et
dans l'union et réunissent tous leurs efforts
pour le rétablissement de la monarchie; que tout
jce qui tendrait à altérer cet esprit de concorde ne
peut que lui être infiniment désagréable; qu'il n'a
jamais eu d'occasion de suspecter vos opinions ;
mais que vous devez sentir qu'il ne peut intervenir
dans des discussions aigries par des tiers et qu'il
souhaite de voir ensevelies promptement dans le
plus parfait oubli; qu'au reste, il ne doit s'en rap-
porter sur cette affaire qu'à la réponse du roi à la
lettre que vous avez écrite à Sa Majesté. »
La réponse du comie de Provence ne se fit pas
110 LE COMTE DE MONTLOSIEK
attendre. Le ton en était pressenti par iMontlosier.
Du moment qu'elle était signée par d'Enlraiyues,
elle devait être dure. Elle le fut. Nous en donnons
quelques extraits :
n Conformément à vos intentions, monsieur le
comte, j'ai remis au roi les lettres que vous
m'avez fait l'honneur de m'adresser et que j'ai
reçues depuis peu de jours seulement. Elles ren-
ferment des plaintes vagues et sont de nature à
rester sans réponse. Telle a été celle que le roi
m'a faite et que la confiance que vous me té-
moignez me fait un devoir de vous transmettre.
Permettez-moi, monsieur le comte, d'y ajouter
quelques réflexions. Envers tous ses sujets, quels
qu'aient été leurs opinions, leur conduite, leurs
écrits, soit dans le commencement de nos mal-
heurs, soit durant le cours de leur troj) longue
durée, Sa Majesté ne croit pas qu'aucun émigré se
montrant zélé pour ses intérêts, inséparables de
ceux de la France, ou simplement menant une
vie retirée, ait eu à se plaindre de lui. Peut-être,
auront-ils partagé avec le public le droit de porter
un jugement sur les productions dont les prin-
cipes leur paraissaient erronés; mais ils savent
que le roi ne souffrirait pas qu'ils lissent contre
ET LE GALLICANISME. Ul
leurs auteurs mêmes, aucune démarche contraire
aux sentiments de démence que Sa Majesté pro-
fesse. »
Cette lettre mécontenta vivement Montlosier.
A travers les formules de politesse, il lut clairement
que ses opinions, soit sur la régence, soit sur les
deux chambres, étaient blâmées, et, quant aux sen-
timents de clémence envers lui, ils froissèrent à
jamais sa nature violente, rude, mais loyale.
Une telle lettre ne pouvait rester ignorée des
agents dont la répojise du roi justifiait la conduite.
Elle devint le signal d'un nouveau déchaînement
contre Malouet, Lally et Montlosier; déchaînement
d'autant plus opportun, qu'on annonçait Mallet
Du Pan. Il vivait auprès de Mounier à Berne. Une
lettre du chevaher de Panât, janvier 1796, l'avait
un instant détourné de la pensée de quitter la
Suisse, a La folie est générale et incurable, lui
écrivait-il; combien vous vous trompez en croyant
(j[u'il y a un peu de raison dans la cour du frèi'e !
On ne peut former aucune espérance. Je vois sou-
vent Montlosier, Malouet et Lally ; nous pleurons
tant de fautes commises; tant de malheurs en ont
été la suite ! Nous cherchons un remède sans le
découvrir; combien vous nous manquez 1 »
lie l.t COMIt l)L Mil.MLOSIKH
Le chevalier de Panai lemiinail jiar lui mol cé-
lèbre, prononcé alors pour la }ireiiiière lois :
« Personne n'est corrigé; personne n'a su rien
oublier, ni rien apprendre. »
Mallet Du Pan hésitait donc; les événements
allaient faire cesser ses hésitations.
Nous avons dit que M. de Nanthia, l'évèque de
Saint-Pol et M. du Theil avaient la distribution des
Tonds votés par le Parlement en faveur des émi-
grés. Il était facile d'en détourner quelque chose
au piofit des bonnes doctrines. Ces messieurs
jetèrent les yeux sur Pelletier.
Ce personnage avait jugé à propos de l'aire dres-
ser par un ébéniste de Londres une petite guillotine
en bois d'acajou. 11 l'avait exposée moyennant un
schelling pour les dernières places et une couronne
pour les premières, et avait inscrit en gros ca-
ractères à la porte de la baraque : Aujourd'hui, on
guillotine une oie, demain un canard. Ce Pelletier
avait été présenté pendant la Constituante à Mont-
losier par M. Régnier, conseilioi' à la cour des
aides, comme un royaliste ardent, auteur du Do-
mine salvuni fac regem. On avait fait de temps en
temps pour lui des collectes dans le côté droit.
1! fui clioi>i par le comili'' de Londres pour élrc le
ET LE GALLICANISME. 113
liéros de hi guerre qu'on se proposait de livrer
au parti constitutionnel. « Allons donc, Pelletier,
lui avait dit M. du Tiieil, est-ce qu'un homme de
votre mérite est fait pour se prostituer dans des ex-
hibitions de guillotine'? C'est à vous qu'il convient
de défendre les vrais principes de la monarchie. »
Pelletier se trouva tout à coup converti et atten-
dri; on lui envoya un saint prêtre, l'abbé Caron,
qui le confessa; puis l'abbé Barruel, qui le maria.
Des fonds considérables furent faits pour sa femme,
pour lui, pour ses futurs ouvrages. Il débuta par
une proclamation où il se repentait d'avoir été
entraîné trop longtemps par les mauvais systèmes
des Lally, des Bergasse et des monarchiens. Dé-
sormais, il abjurait ses anciennes et pernicieuses
doctrines. Cette abjuration le fit fort applaudir des
fanatiques.
Le marquis de Sérent, avec qui Montlosier
avait contracté une tendre liaison à la Consti-
tuante, se trouva aussi entraîné dans cette lutte.
Un jour, en 89, dans la salle môme de l'Assemblée,
il était allé trouver Montlosier à son banc et lui
avait demandé ce qu'il voulait et où il allait. « Je
veux l'honneur du roi et la liberté du pays, avait
il répondu. — Touchez là, Montlosier, dit le
8
lu I.K COMÏi; Il K MOMLOSI E\\
marquis de Sérent, je suis à vous el avec vous. »
A Londres, ils s'étaient rencontrés plusieurs
fois, mais sans avoir pu causer. Rendez-vous fut
pris pour déjeuner ensemble et s'entretenir des
choses du temps. La nouvelle circula dans les
salons. On chercha aussitôt à entraver leur con-
versation. Il y avait à peine une heure qu'ils étaient
réunis qu'un premier messager survient et les
interrompt. Aussitôt après en arrive un second,
puis un troisième. Enfin le marquis de Sérent dut
se rendre sur-le-champ pour affaire urgente chez
l'évoque de Saint-Pol. Montlosier apprit bientôt
qu'il était parti avec son frère pour la Vendée, où
ils se firent tuer.
Une plus grande émotion vint encore agiter
les petites cervelles de l'émigration. Mallct Du
Pan allait enfin se fixer à Londres. Le gouver-
nement anglais, qui l'honorait, en avait pré-
venu les princes et leurs agents; Montlosier
songea alors à saisir l'opinion publique.
Sous le titre de Effela de la violence et de la
modération dans les affaires de France, il publia
trois lettres adressées à Malouel (août 1787).(( J'ai
beau être démocrate à Londres, écrivait-il, ce qui
me donne peu de faveur, je n'en suis pas moins
ET LK GALJ.ICANISME. 115
aristocrate à Paris; ce qui prouve que j'ai de la
fortune. Vous, monsieur, que les difficultés ne
rebutent pas, ne pourriez-vous pas trouver moyen
de changer le chef-lieu de chacune de mes ré-
putations, et, au lieu d'être aristocrate à Paris et
démocrate à Londres, que je fusse réputé aristo-
crate à Londres et démocrate à Paris?... Au com-
mencement de la Révolution, on avait tort d'être
modéré, et cependant nous étions forts. Aujour-
d'hui, on n'a pas un homme et on ne veut composer
avec qui que ce soit. Ah ! que n'étiez-vous violents
alors, ou que n'ôtes-vous modérés aujourd'hui!...
Dans les premiers temps de la Révolution, tous
les honnêtes gens du royaume se fussent réunis
à des mesures vigoureuses, si, dirigées seulement
vers la conservation et vers la liberté, on ne leur
avait pas laissé soupçonner d'autres intentions.
J'admire l'obstination de ceux qu'on dit ne vouloir
de la monarchie française, que si elle leur restitue
les mêmes places, les mêmes jouissances, les
mêmes faveurs... » Tel était le ton de ces let-
tres; bien loin de calmer les fureurs, elles les portè-
rent ;'i l'extrême. Cazalès, qui ne désapprouvait pas
au fond l'auteur, s'écria dans le salon de Burke : Je
ne sais pas poKvquoi Montlosier s^est mis à écrire
116 LE COMTE DE MONTLOSIER
sur la modération. Cest Vhomrae le plus violent
que je connaisse. — Et Rivarol écrivit à l'un de ses
amis, furieux contre cette publication : « Vous ne
connaissez pas Montlosier; il aime la sagesse avec
iolie et la modération avec transport. »
Les esprits modérés et bien équilibrés n'auront
jamais derrière eux une armée. Sauf quelques mo-
ments heureux, ils sont en politique condamnés à
l'isolement.
On parlait beaucoup dans le camp ennemi, du
comité constitutionnel de Berne et du comité
constitutionnel de Londres. Le comité de Berne,
c'était Mallel Du Pan ; le comité de Londres,
c'était Malouet.Dans une lettre adressée à Mallet
(8 mai 1796), Malouet appréciait, le jour même de
sa publication, la brochure de Montlosier. « Nous
sommes ici bien dispersés, nous sommes bien dé-
pourvus de crédit, de moyens. Quelques conversa-
tions oiseuses qui n'aboutissent à rien, voilà tous
mes travaux. Montlosier a voulu à toute force jeter
une bombe! il vient de publier des lettres qu'il
m'a adressées sur la modération dans les affaires
do France. Il y a beaucoup d'esprit, de vues justes,
de réflexions fines et quelques maladresses. D'En-
traiuues et Ferrand y sont fort mal traités. J'aurais
ET LK GALLICANISME. 117
voulu que ce qui les regarde fût inoiiis amer sans
être moins fort. »
A la suite de cette critique, Malouet, faisant al-
lusion à une publication que préparait Mallet Du
Pan, jetait en passant cette observation profonde:
a On ne sait pas assez combien l'Angleterre , dans
toutes ses entreprises contre la France, a été
trompée par les Français. Ne croyez pas que ce
soit le ministère qui ait projeté , combiné aucune
de ces funestes opérations de l'intérieur; tou-
jours il a été provoqué, tourmenté, harcelé par
vos faiseurs, et j'ai lieu de croire que le cabinet a
cédé à regret en plus d'une occasion. »
On peut donc porter en toute sûreté de con-
science un jugement sévère sur les menées de
l'émigration. Mais les sottises n'eurent pas de fin.
Mallet Du Pan, qu'on redoutait de voir à.
Londres, n'y vint pas encore. Il envoya son fils
dans les premiers mois de 1797, comptant sur ses
amis pour lui procurer quelque emploi. Ce jeune
homme eut à essuyer quelques bourrasques dans
le salon de la princesse d'Hénin. Son père venait
de publier la Leiire à un homme d'Etat. Tandis
que les émigrés voyaient de plus en plus dans la
marche des affaires en France la perspective de
118 LK COMIK ItK MONTLOSlKll
luiu' prochain leloui', Mallel, mieux renseigné,
pailail de Tavenir en esprit éclairé. On ne le lui
pardonnait pas. Il restait aux royalistes exailés une
dernière illusion à se Taire : ils voulurent absolu-
ment que Bonaparte fût un général iMonk , ne
cherchant à garder le pouvoir que pour le resti-
tuer au roi légitime.
Mallet Du Pan devait leur enlever encore cette
espérance dans ses derniers écrits. Il quitta défini-
tivement la Suisse avant qu'elle eut été envahie
par les armées de la République. Il Tut obligé de
s'installer à Londres chez M. Reeves,qui venait de
publier sous le titre de Pensées sur le gouverne-
ment, un pamphlet contre les institutions de son
pays. Ce pamphlet avait été dénoncé au Parlement,
et l'auteur avait été poursuivi et condamné. Mallet
demeura plus d'un mois dans sa maison. A coup
sûr, la nécessité de pareilles précautions nepouvail
pas modifier les vues politiques d'un lioinme aussi
arrête el aussi sagace que Mallet Du Pan; mais elles
indiquaient bien le degré d'aveuglement el de pas-
sion de tout un parti. On avait donc songé à lui pré-
parer malgré lui un logement. Au bout d'un mois,
Mallet Du Pan, averti, put abandonner M. Rcevcs.
Nous avons, dans cette étude toute politique,
ET LK GALLICANISME. 119
donné peu de place à la vie privée de lUonllosier.
Pour abattre celte nature vaillante et pleine de
verve, il ralUiit des douleurs exceptionnelles. Elles
ne lui manquèrent pas. Dans l'expédition de
Saint-Domingue, il perdit à la fois son frère et
son neveu, pour lesquels il avait obtenu un grade.
Sa meilleure amie vint en même temps à dispa-
raître. « Je ne m'aimais plus dès lors assez, écrit-
il, pour faire attention à moi. »
Une crise survint, elle fut terrible. Sa vigou-
reuse constitution d'Auvergnat triompha de tout,
même du spleen. Plusieurs de ses amis, le che-
valier de Panât, l'archevêque de Tours, M. de Don-
nai, n'y avaient pas échappé. Malouet n'avait pu s'en
guérir que par un voyage sur le continent.
L'argent, à un jour donné, allait manquer com-
plètement à Montlosier. Il songea à créer un
journal. La princesse d'Hénin lui envoya trente
guinées. Celait peu de chose pour commencer
la publication d'une feuille périodique. 11 l'en-
treprit néanmoins sous le litre de Journal de
France et d'Angleterre. Malgié les efforts de Ma-
louet, de Lally et de quelques amis, on ne fit pas
les frais.
Montlosier avisa alors le Courrier de Londres
120 I.K CO.MTK DK MONTLOSIKK
pour on Taire l'organe du }»aili royaliste libéral.
Un moment rédigée par Brissol, celte feuille avait
eu un grand succès sous le nom de Courrier de
VEurope. Continuée depuis sous le litre de Cour-
rier de Londres, elle était dans les mains de l'abbé
de Galonné et menaçait de tomber tout à l'ail.
C'était un singulier homme que cet abbé. Le.
récit qu'a laissé Montlosier de leurs rapports est
des plus piquants.
L'abbé arrive un malin chez lui. « Vous
pouvez bien avoir des préventions contre moi,
lui dit-il, je conviens qu'à Coblenlz, si j'avais
été le maître, je vous aurais fait jeter dans le
Rhin. J'avais alors contre vous et contre vos
deux chambres une irritation que je ne puis pas
encore me définir; je suis bien revenu aujour-
d'hui de ces préventions, et, puisqu'on m'a dit que
vous aviez quelque envie de travailler au Courrier
de Londres, jii viens vous témoigner le désir que
j'ai de vous avoir pour collaborateur. Mon frère
vous fait les mêmes propositions que moi . » Après
cette ouverture, Montlosier alla de son côté rendre
visite à l'abbé. 11 le trouva à genoux devant un re-
liquaire éclaiié par des cierges. « Ilélas! lui dit-il,
je suis un pauvre misérable qui me suis assez mal
KT LK (.AI, LICANISME. 121
conduit Luiilc ma vie, el (|ui acluelîeinciil dois
faire pénitence. » Il lui nomma les saints dont il
avait les reliques.
Malgré ces pratiques, il n'en continuait pas
moins à Londres les habitudes d'un abbé du
xviif siècle. Au bout de peu de jours, il jugea à
propos de se retirer au Canada. Le Courrier de
Londres resta alors àMontlosier avec le tiers de la
propriété et des frais de rédaction qui s'élevaient à
deux cents louis. Le baron de Montalenibert vint
un matin lui en avancer la moitié. Soutenu ainsi
par l'amitié, Montlosier se créa des relations et
des correspondances dans toute l'Europe. 11 put
en nouer même à Paris. Le Courrier de Londres
acquit une importance considérable.
Depuis la déclaration de guerre par la Con-
vention, le cabinet anglais s'était efforcé de re-
nouer les nœuds de la coalition entre la Prusse et
l'Autriche. Un traité d'alliance avait été conclu
avec l'impératrice de Russie, des subsides avaient
été accordés au roi de Sardaigne. L'héroïsme des
armées françaises grandissait à mesure que la
lutte sanglante et ruineuse se prolongeait.
Le cabinet de Saint-James avait une tâche non
moins difficile à remplir, celle de justilier la
m LK (.(i.MI'K DE MONTLOSiEll
guerre devant l'opposition des deux chambres.
Les ministres triomphaient dans le Parlement.
Cependant les difficultés suscitées entre les trois
cours intéressées par le partage de la Pologne
avaient déterminé le roi de Prusse à conclure la
paix avec la France. Le traité de Bàle avait été
signé. La cour de Vienne devenait dès lors le
centre des opérations diplomatiques de Pitt.
Après l'insuccès dcQuiberon, les cabinets étran-
gers étaient convaincus que les royalistes en France
el hors de France ne pouvaient plus leur apporter
que des ressources précaires et inel'ticaces . La
paix avec l'Espagne vint consommer, pour ainsi
dire, la ruine de la cause royale. La Russie, l'An-
gleterre et l'Autriche restaient encore debout.
Les trois piiissances venaient de signer, le :28 oc-
tobre 1795, le traité de la triple alliance, lorsque
George III ouvrit en personne le Parlement. Il fut
assailli par des émeutiers aux cris : « Du pain!
du pain! » Pour la première lois, l'upiiiiuii pu-
blique manisfeslait une lassitude. La république
française venait de se reconstituer sous une nou-
velle foi'iiio. Li' gouvernemenl du Directoire était
de ceux avec lesquels on pouvait négocier. Si la
paix ne se fit pas dès 1790, les Mémoires de
KT LE r. AL Lie. A. Mb. M K. 123
Malmesbury témoignent du moins de la sincérité
des dispositions paciiiques de Pitt.
C'est à ce moment que Montlosier prit délini-
tivement seul la rédaction du Courrier de Londres.
Il n'entra jamais, suivant la remarque d'un des
hommes qui l'ont le mieux connu, en communi-
cation sympathique et directe avec le caractère
anglais. Si l'indépendance de son jugement, la
rudesse de sa verve, l'isolèrent, cette originalité
donna de l'éclat à sa polémique. A chaque numéro
du Courrier qui déplaisait, les rancunes se ravi-
vaient. On lui lit d'abord des menaces; elles eurent
peu de succès. Enfin on imagina de répandre le
bruit que l'ordre de son renvoi d'Angleterre avait
été arrêté en conseil des ministres.
Il écrivit aussitôt à M. Wickam, chargé particu-
lièrement de tout ce qui concernait l'exécution
de VA lien- Bill. Il le vit le lendemain, et reçut de
sa bouche l'assurance que ces bruits n'avaient
aucun fondement. M. Wickam se montra attristé
de l'esprit de tracasserie qui se montrait parmi les
émigrés. C'était le baron de Roll, un des amis du
comte d'Artois, qui avait répandu ces fausses nou-
velles. Montlosier le sut et provoqua immédiate-
ment l'auteur; l'affaire s'arrangea, grâce à l'en-
121 LE COMTK HK M 0 N T LOS 1 E li
treinise du comte de Béliague el du conile Etienne
de Durlorl.
L'un des esprits les plus élevés du cabinet bri-
tannique, M. VVyndham, qui lisait régulièrement
le Courrier de Londres, manifesta alors le désir
de causer avec iVIontlosier sur les affaires de
France. Ce fut dans le salon de lady Crcevc que
l'entrevue eut lieu; la conversation prit un ton
cassant et brusque : « Monsieur de Montlosier,
demanda lady Creeve, vous êtes bien pressé, j'en
suis sûr, de voir vos princes en France. — Oui,
madame, mais avec une représentation nationale.
— Vous pensez bien que la monarchie est le seul
gouvernement qui convienne à la France? — Oui,
madame, mais avec les libertés publiques. »
Cette conversation frappa vivement l'attention
de M. AVyndham. Elle fit i^rand tapage. Malouel,
étant venu sur ces entrefaites rendre visite à
Montlosier, commença par rire de sa franchise;
mais au fond il restait inquiet.
Tout entier à la direction de son journal, Mont-
losier suivait avec assiduité les séances du Par-
lement. Sans être lié avec les chefs de l'opposition,
il les coniuit; Fox surtout. Il ne pouvait, du reste,
y avoir de vive sympathie entre ces deux carac-
ET Lli GALLICANISME. 125
lères; Fox était, réduit par les événements à une
tache très délicate. Si Montlosier avait fortement
blâmé comme lui la proclamation de Brunswick
rédigée par M. de Limon, il ne pardonnait pas à
la grande Ame libérale de Fox de continuer de dé-
Icndre la Révolution. Depuis la guerre, Fox voyait
fuir toutes ses anciennes amitiés et sa popula-
rité; il le sentait et il souffrait. Néanmoins sa
politique pacifique venait d'obtenir un succès
inattendu. Le discours du Parlement (1798) an-
nonçait que des négociations venaient d'être re-
nouées avec le Directoire. La stupeur des émi-
grés dépassa les bornes. Montlosier étant devenu
une puissance avec son journal, l'évêque d'Arras
le fit prier de passer chez lui. Il lui )nontra son
effroi de ces apparences de paix, la République
consolidée, les espérances de l'émigration anéan-
ties. Montlosier, en homme avisé, ne croyait pas
au succès des démarches de Malmesbury, mais par
d'autres raisons que celles données par les émi-
grés. Avec la politique du Directoire, la paix lui
paraissait aussi ruineuse que la guerre pour les
finances anglaises. La propagande des idées étant
une des conditions de stabihté pour les résultats
sociaux de la Révolution, l'Angleterre ne pouvait
126 I.K COMTK 1)K MONTLOSIKU
désarmer, et son commerce, dans Triât où se
trouvait le continent, ne pouvait compter sur une
extension.
« A merveille, dit l'évêque d'Arras très at-
tentif à cette conversation; j'ai renconli(' l'aulrc
jour Cazalès, Au lieu de nie donner des rai-
sons, il m'a lancé des injures. » — Cazalès était
un homme de premier ordre. Ni l'émigration
ni les conseillers des princes n'avaient su ni l'ap-
précier ni l'employer. — « Laissons là Cazalès,
reprit l'évêque d'Arras; faites-moi le plaisir de
mettre par écrit ce que vous venez de me dire,
afin que je le présente à M. le comte d'Artois. Je
pense aussi que vous voudrez bien en insérer
quelque chose dans le Courrier de Londres, »
Le lendemain, Montlosier envoya la note qui lui
était demandée et inséra dans son journal un
article qui la reproduisait en partie. Nous savons
que les propositions de paix ne réussirent pas. La
perspicacité dont le Courrier de Londres avait
fait preuve avait valu pour quelques jours à Mont-
losier des laveurs. A la ■^uile d'une opération
douloureuse, ses amis avaient été inquiets de sa
santé. Le comte d'Artois envoya savoir de ses
nouvelles. Après sa convalescence, Montlosier Ht
ET LE GALLICANISME. 127
demander la permission d'aller lui porter ses re-
merciements. Admis à une audience, avec beaucoup
d'autres Français, il reçut du comte d'Artois cette
apostrophe : « Eh bien, monsieur de Montlosier,
votre journal ? il y a quelquefois bien des sottises. »
Montlosier n'était jamais à court de riposte :
« Monseigneur, j'en entends si souvent, qu'il est
bien possible qu'il m'en échappe aussi quelqu'une. »
Ils ne se revirent plus. Du reste, le Courrier de
Londres, à propos d'une motion du général Fitz-
Patrick au Parlement, s'étant montré favorable à
la mise en liberté de la Fayette, il n'en avait pas
fallu davantage pour réveiller toutes les vieilles
rancunes du monde qui entourait les princes.
Résolu de plus en plus à vivre loin des coteries,
Montlosier donnait au travail toute sa journée.
Quand le Courrier de Londres ne suffisait pas, il
écrivait son livre des Mystères de la vie humaine.
Imagination étrange et mêlée d'éléments dispa-
rates, ayant immensément lu sans avoir mis de
méthode dans ses lectures, Montlosier étudiait
avec passion le magnétisme animal. Il se hasardait
de causer du mesmérisme avec ses amis; mais il
n'y avait guère que Malouet qui eût la bonté de
l'écouter sérieusement.
1-28 1. K COMTK DK MONTLUSIEK
Son originalité le faisait Ibrt reclicirlier, La
majeure partie de ses soirées se passait chez la
princesse d'IIénin avec Lally ; mais il s'était créé
(les amitiés nouvelles et en première ligne avec
Chateaubriand. Lorsque parut VEssai sur les
révolutions^ Montlosier s'empressa d'en rendre
compte et le fit avec bienveillance et justice. Une
visite de remerciement les lia, et ils se retrouvèrent
chez madame Lindsay.
Ce n'était déjà plus le Clialeaubiiand des pre-
miers jours de l'émigration, celui qui avait aimé
Cliai'lottc Yves, celui qui s'enfei-mail hi nuit dans
l'abbaye de Westminster jiour mieux rêver aux il-
lustres morts. Il séduisit Montlosier. Ils dînaient en-
semble tous les mercredis ; le chevalier de Panât et
Christian de Lamoignon étaient aussi des convives.
En été, on allait dans quelque taverne solitaire,
à Chelsca, sur la Tamise; on parlait de Milton et
de Shakspearc. « Nous rentrions de nuit à Londres,
aux rayons défaillants des étoiles, submergées l'une
après l'autre dans les brouillards de la ville. » —
Dans la mauvaise saison, c'était .Montlosier qui
olTrail l'hospilaiilc ; sa maison ('lail tenue par deux
sœurs, dont l'une, la plus jeune, était petite et
bossue; Tainée était hideuse; ce qui faisait dire
KT LK C.ALLICAMSMi:. liO
au chevalier de Panât : « Il faut que Montlosicr
soit un prince enchanté, car il est iiaidé par
deux monstres. » Le samedi, on allait en affluence
chez Chateaubriand, qui ollVail du punch. Il donna
un soir lecture d'Atala.
Avec son âme remplie encore des souvenirs des
solitudes américaines, avec son imagination plus
grandiose qu'aimable, il sortait à première vue
du ton et du cadre français. Des femmes, dans
Tauditoire, portèrent un jugement plus rigoureux
que les hommes. Malgré toutes les critiques, on
lut enlevé, entraîné malgré soi, par je ne sais quel
charme ascendant et troublant. On sentait, pour
parler avec le poète, que la flamme divine avait
passé par les lèvres de Chactas et l'on emportait
avec soi la flèche empoisonnée.
Parmi les auditeurs du samedi, quel ne fut pas
Tétonnement de Montlosier de rencontrer l'abbé
Delille ! Il l'avait beaucoup vu, beaucoup connu, il
savait son origine. Tous les deux étaient de la
même province.
Delille, nous apprennent les papiers de Montlo-
sier, était né dans vme maison de campagne près
de Pontgibaud et non, comme on le croit, à Cha-
nonat. Sa famille maternelle avait gardé sur son
l.tO LK COMTi; 1)1". MONTI.OSIKK
origine le plus profond siienoe. MonllosiiM' avait à
peine dix-huit ans, qu'invite à une petite l'èle dans
la vallée de Royat, il s'y trouva avec une demoi-
selle de cinquante ans fort aimable. Un beau
jour, elle disparaît, et Ton apprend qu'elle est à
Paris et qu'elle s'y présente sous le nom de ma-
dame Delille, mère de l'abbé Delille.
« Pendant quelque temps, raconte Montlosier,
tout fut extrêmement tendre entre la mère et le fils.
Bientôt ils se brouillèrent et se séparèrent. Quand
je vis, quelque temps après, l'abbé Delille à Cler-
mont, il se plaignait beaucoup de sa mère, qui, à
son tour, se plaignait beaucoup de lui. Il m'aimait
assez alors parce que je savais par cœur toutes ses
Géorgiqties. A un autre voyage, il m'aima davan-
tage parce que je savais son poème des Jardina.
0 11 avait fait connaissance avec le comte de
Ghoiseul-tiouffier et s'était lié avec lui; comnie il
montrait un grand désir de voir la Grèce, M. de
("illioiseul-Gouftier le mena à Conslantinople, où le
comte venait d'être nommé ambassadeur.
» Au bout de quelque temps, ils se séparèrent;
au retour, l'abbé Delille, traversant Stuttgart, se
lia avec une demoiselle qui se trouvait avoir la
[)liis belle voix du monde. Il l'amena avec lui à
1:T LL (iALLlCANlSMli. 131
Paris et en fil sa nièce. Nous vîmes ensuite cette
nièce en Auvergne, tout étonnés de cette parenté
nouvelle, sur la nature de laquelle personne de
nous ne pouvait se méprendre. Les états généraux
ayant été convoqués et les événements de juillet
étanl survenus, on pouvait facilement être effrayé ;
l'abbé Delille le fut par-dessus tout. Je le rencon-
trai un jour aux Tuileries; il n'osait ni proférer un
mot, ni lever les yeux sur moi. Il regardait de tous
côtés pour voir si on l'observait et si on l'aperce-
vait. Au 18 fructidor, les forces lui revinrent. Il
eut le courage de fuir. Il se rendit en Suisse; de là,
il écrivit à M. le comte d'Artois, qui l'avait toujours
protégé. Les agents des princes virent dans la
célébrité de l'abbé Delille une espérance d'appui
pour le système absolu et pour leur haine contre
le parti monarchien. Il écrivit contre nous, qu'on
regardait comme les coryphées du parti, des lettres
désobligeantes. Il avait rencontré Rivarol à Ham-
bourg; depuis longtemps Delille et lui étaient
brouillés, ils se raccommodèrent. Dans cette en-
trevue, l'abbé Delille, qui s'était mis à lui dire des
choses aimables, finit par ce vers connu :
Je t'aime, je l'avon", et je ne te crains pas.
ni LE COMTK DK MO N ï l.<» S 1 K lî
Un lioimue d'esprit qui (Hait luvsent lit celle va-
riante :
« Je le crains, jo l'avoue, et je ne l'aime pas. »
Voilà donc l'abbé Dclille en Angleterre. Il
rendit d'abord visite à Malouet, qui le reçut lorl
bien, puis à Montlosier, qui lui lil des reproches.
Les lettres désobligeantes dont nous avons parlé
lui avaient été envoyées de Londres. Delille du
moins s'en excusait. Il parla de Rivarol. // a
plus d'esprit que moi, ôh-'û, mais je r une mieux
V alexandrin. Son auiour-propre se consolait
ainsi de ses blessures.
On se rencontrait souvent, soit chez Malouet,
soit dans la chambre de Chateaubriand, le jour des
lectures.
Ici se place une aventure connue, mais que
nous trouvons avec des détails amusants dans
les papiers de Montlosier.
La lecture de Chateaubriand avait commencé;
ce jour-là elle devait être plus importante. On
s'aperçutque l'abbé Delille manquait. Après l'avoir
attendu quelque temps, on pria Malouet d'aller
• lie/ lui. Il demeurait dans le voisinage. Lally se
juii^uil à Malouel. Ils trouvèrent l'abbé jlelille au
ET LK C.ALLICANISME. 133
lit. — « Au lit, mon ami! vous êtes donc malade?
— Non pas, » répondit-il. En même temps il
jetait sur mademoiselle Vaudechamp, la personne
qu'il avait amenée de Stuttgart, des regards
significatifs.
Pour comprendre cette scène, dont Malouet
raconta ensuite à Montlosier les détails, il faut
savoir quelle était la situation de l'abbé.
MM. Giguet et Michaud, libraires à Paris,
avaient chargé Montlosier de traiter en leur nom
avec l'abbé Delille pour tous ses ouvrages. La
position de Montlosier n'était pas commode pour
un négociateur. Il n'avait et ne voulait avoir avec
Delille aucune intimité. 11 voulait encore moins
en avoir avec mademoiselle Vaudechamp, dont
l'abbé venait de taire sa femme. Nièce ou femme,
elle était mal élevée *. Michaud, comprenant la
difficulté que rencontrerait Montlosier, trouva
un autre intermédiaire. L'affaire fut conclue au
prix de six francs par vers et trente sous pour
mademoiselle Vaudechamp. L'abbé, qui était un
véritable enfant, en avait quelquefois l'activité et
1. Celai', dcllo que Rivarol, inécoiilcnt de ses manières, avait
(lit : « L'abbé, puisque vous avez le droit de vous choisir une
nièce, vous auriez dû la clioisir [)lus polie. »
131 LK (.uM II, lU; MONl I.OS! Kll
quelquefois la pares?(\ Tant que sa l'emnie avait
été sa nièce, elle le ména^fail un peu; quiind ils
furent mariés, elle le mena durement. On sait
qu'un jour, lui ayant jeté à la tète un gros volume
in-^", Delille le ramassa et lui dit : « Madame, ne
pouriiez-vous pas vous contenter d'un in-8° ? »
Elle avait tiiii par lui imposer une lâche. L'abbé,
qui travaillait tous les matins dans son lit, devait
avant de se lever avoir fait trente vers, et pour
s'en assurer mademoiselle Vaudechamp prenait
la précaution suivante : il y a un certain
habillement que les Français ont appelé gros-
sièrement culotte, mais que les dames anglaises
appellent le petit vêtement, small cloth. Quand
l'abbé avait fait ponctuellement sa tâche du matin,
on lui apportait son petit vêtement et il pouvait
se lever; sinon, non.
Ce matin-là, précisément, l'abbé n'avait pas
travaillé; de plus, il avait eu de l'humeur toute la
journée; partant, ])Ius de petit vêlement : il était
enfermé dans une armoire. Malouel arriva vers
huit heures du soir et demanda grâce. On donna
la culotte, et Delille put se lever et rejoindre ses
amis *.
1. Delille partit bientôt après pour Paris, fatijjué qu'il était du
KT Lb; (;.vLi. iCANLSMi:. i:jr)
Un cliauLteinenl venait encore de s'opérer en
France.
Bonaparte était devenu premier consul. La
guerre à outrance aiuenail le despotisme mi-
litaire et la défiance de la liberté. Encore une
fois le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire
allaient être absorbés par l'exécutif Pift était à
bout de forces; son pays, après avoir traversé la
crise monétaire et les révoltes dé la flotte àPorts-
- mouth et à Sheerness, finissait par rester seul
dans la lutte. La victoire de Marengo et le traité
de Lunéville laissaient en effet l'Angleterre sans
un allié de quelque importance sur le continent
européen. Après dix-sept ans de ministère, Pitt
songeait à se retirer. La haute émigration, de son
côté, voyant le despotisme s'établir en France,
était désireuse de rentrer et de revendiquer ses
biens confisqués.
Déjà, pendant le Directoire, lorsqu'on avait cru
apercevoir quelque adoucissement dans les me-
sures de rigueur conli'c les émigrés, plusieurs
d'entre eux avaient cherché à négocier leur
rapatriement. Malouet avait engagé ceux auxquels
séjour de Londres. Le libraire Bossange, qui vint vers ce temps-
là passer quelques jours en Angleterre, le ramena en France.
136 [. K C. H M r K I) K M ( i N T I. ( i s I K lî
il s'intéressait, ci (|iii pdiivaiçiil ((nnpicr sur des
proleclions,à l'aire des di'iiuuclics. C/éiait dillieile
des deux côtes. A Londi'es, on clierchail à rendre
suspects au gouvernement les émigrés qui de-
mandaienl des passeporis; la seerétairerie d'Etat
n'en accordait que sur la demande de l'évoque
d'Arras, accrédité comme minislie de? piinees.
Malouet raconte que MM. de la Tour-du-Pin
et Gilbert des Voisins, ayant demandé leurs
passeports au ministère ani;lais, lurent renvoyés,
à l'évêque d'Arras. Comme ils ne le connaissaient
pas, ils s'adressèrent à Malouet. Il alla avec eux
trouver l'évêque, et lui dit que ces messieurs,
voulant quitter Londres, avaient été étonnés
d'apprendre que son consentement était néces-
saire. L'évêque. sentant bien que ces prétentions
ne pouvaient se soutenir, déclama contre 1(! dé-
couragement des émigrés qui n'avaient j)as la
patience d'attendre la contre-révolution. « Quelle
différence de rentrer dans votre pays en proscrits
ou d'y rentrer triomphants! Vous, monsieur de
Gilbert, vous lenoncez donc à occuper au Parle-
ment la charge de monsieur votre père? car ce
n'est pas d'un émigré apostat qu'un i'era jamais un
président à mortier. »
1:T Lli C.ALLICANISMK. 137
Qu'on lise dans les Mémoires de Malouet celte
conversation, et l'on verra quels étaient, même
en 1800, les projets, les combinaisons de ceux qui
attaquaient avec acharnement les constitutionnels.
Mallel Du Pan vivait en Angleterre depuis 1799,
il avait fondé le Mercure britannique; il comprit
que ses amis eux-mêmes étaient las de l'exil. Si
longtemps d'accord avec eux sur l'appréciation de
la Révolution et sur les moyens à lui opposer, il les
voyait, découragés par la calomnie, réduire insen-
siblement leur espoii' à une organisation nouvelle
de la France qui leur offrît une ombre de repos
et quelques débris de leurs propriétés. Les consti-
tutionnels se rapprochaient chaque jour des whigs
et voulaient comme eux la paix.
En même temps que Mallet Du Pan s'isolait
ainsi de ceux qui jusqu'à cette heure avaient reçu
ses conseils, il nous apprend que, depuis le 18 bru-
maire, les royalistes exaltés et le comte de Pro-
vence lui-même ne voulaient absolument voir
dans le vainqueur du Directoire que le mandataire
du roi légitime, préparant sa rentrée à Paris.
Voilà ce qui se répétait dans les allées des parcs
et dans les salons du quartier de l'Ouest. Était-ce
illusion sincère ? N'était-ce pas plutôt chez quel-
138 I. K (Ut.M TK 1)1. Mon I I. (i s 1 K 1',
qut's éinigrt'S une sorte de justilication de leur
fuluie conduite? Le plus excédé de rAngIclerre,
parmi eux, était Cazalès.
Il laissa jusqu'au dernier jour aux hommes
disliui^ués qui rapidochèrenl une iuipiession
ineflarable.
Les papiers deMonllosier le font l.uen connaître.
« J'avais une telle idée de Cazalès et de tout ce
qu'il y avait en lui de trésors à son insu même,
que, s'il m'avait dit : « Montlosier, veux-tu venir
)> avec moi en Vendée? je serai le premier, tu seras
» le second ! » je l'aurais accepté à l'instant môme.
Je lui aurais peut-être demandé à connaître ses
pleins pouvoirs; s'il m'avait répondu : e Je n'en ai
» pas, je les prendrai, >) je Taurais suivi loutde
même, tant j'avais de confiance en ce qu'il y avait
en lui de fécondité, d'habileté et d'éneigie. »
Jamais Cazalès n'avait voulu entrer dans
auciii) détail sur les folies des i"oyalistes; il se
contentait de hausser les épaules. Quoiqu'il
n';q>p;irtînl ]ias aux idées de la monarchie
conslilulionnelle, il traitai! fort bien Malouet et
Montlosier.il détestait Lally; mais sa bêle noire
c'était Rivarol. Malouet avait été le témoin d'une
scène vraiment étrange dont nous avons le récit.
ET LK (iALLh'.ANI S M E. Ï'.'M
Le lord-maire, à son dîner d'installation, avait
invité les hauts personnages étrangers. Malouet
se trouvait placé à table entre Cazalès et Rivarol,
et faisait la conversation tantôt avec l'un, tantôt
avec l'autre. Quand il parlait à Rivarol, Cazalès, à
qui cela déplaisait, relonnmit Malouet de son côté :
« Comment ! vous parlez à ce drôle-là? il est bien
étonnant que le lord-maire ait admis un tel
homme ici ! » Rivarol, s'apercevant que Malouet
parlait à Cazalès, le retournait à son tour de son
côté : Comment ! vous parlez à Cazalès? Cet homme
a quelques fumées dans le ventre, mais pas une
idée dans la tète. » — Malouet faisait tout ce qu'il
pouvait pour les apaiser successivement : « M. de
Rivarol, vous ne rendez pas justice à Cazalès, c'est
un homme plein de talent et d'énergie. — .Allons
donc, lui répondait Rivarol, un vase à digestion,
voilà tout.» — Se retournant ensuite vers Cazalès,
Malouet lui disait : « Vous n'appréciez pas conve-
nablement Rivarol, il a quelquefois des traits de
génie. Vous ne contesterez pas au moins qu'il a
de l'esprit. — Oui, reprenait Cazalès, comme un
garçon perruquier. » Tout le dîner se passa ainsi.
Montlosier faillit cependant perdre une amitié
précieuse. Madame de Ronneuil ('lait venue, à Ira-
• 4(» LK CO.MTK l>K MON ILOSl Kl!
v.'is beaucoup de dani,'ers, lejoindro Cazalès à
Londres. Elle appaiicnail à la l'ainille d'Kspré-
iiiénii et était connue inliuiement de MonLlosier. La
l'amiliarité établie entre eux porta ombrage à Ca-
zalès; il le fit sentir à son ami, qui cessa de voir
madame de Bonneuil, prélérant sauveijardei' son
amitié.
Cazalès, comme nous l'avons dit, avait résolu
de rentrer en France. Il écrivit à Kouché, qu'il
connaissait. Dès qu'il eut reçu une réponse favo-
rable,il alla en prévenir loid Liverpool, (pii l'en-
tretint de son entrée prochaine au ministère.
Montlosier, quand il apprit ces détails, témoii^na
sa surprise à Cazalès de ses relations avec Fouché.
«Bah! lui répondit-il, voilà comme vous êtes, vous
autres ÎP'ouché est aujourd'hui le seul homme en
France. On ne peut plus rien l'aire ((u'avec lui
et [)ar lui. » Cazalès était décidiMiient bien d('-
grisé. Miillet (In Pan, (|ni se déliai! pins que ja-
mais de Bonaparh', inonrait an contraire de con-
soiiii)tion et de travail à nidirniunl dans les bras
de Lally.
Chateaubriand, voyant .sa petite socit-lé se dis-
soudre, obtenait un passeport du ministre de
Prusse, sons le nom de Lassagne, habitant de
ET LK GALlJCAMSMt;. 14!
Neuch;\tel,et accompagnait madame d'Agucsseaii.
Il avait voulu, avant de quitter TAngleterre, voir
George III et avait obtenu, pour quelques schillings,
du concierge de Windsor qu'il le cachât quand le
roi passerait. « Le monarque en cheveux blancs et
aveugle parut, errant comme le roi Léar dans ses
palais et tâtonnant avec ses mains les murs des
salles. Il s'assit devant un piano dont il connaissait
la place et joua quelques morceaux d'une sonate
de Haendel. »
Les évêques émigrés étaient divisés sur la sou-
mission au gouvernement consulaire. On n'a qu'à
consulter les Mémoires de l'abbé Grégoire. Lally
adressa au Courrier de Londres sur cette question
quatre lettres dans lesquelles on rencontre des
indications utiles à recueillir.
Montlosier, qui avait vu de près tout le haut
clergé, ne gardait pas une opinion favorable de
l'évèque de Saint-Pol de Léon, qui, au milieu de
ses dépêches aux chouans, s'interrompait pour
lire son bréviaire; ni de l'archevêque de Nar-
bonne, qui avait une telle antipathie contre
Necker, qu'un jour, un prêtre ayant parlé de Dun-
kerque, il s'enluil à toutes jambes croyant qu'on
avait prononcé le nom du ministre; ni de l'arche-
Mi LE CO.MÏi; 1»K MON ï LOS I 11;
vrqiir de Bordeaux, Champion de Cicé, (|ui,dans
ses projets de restauralion, pensait qu'on devait
commencer par la restitution des biens ecclé-
siastiques. Son collègue, l'archevêque d'Ai\,ljois-
geiin, d'une Ame plus douce, ne pouvait cependant
ni le voir ni même se trouver à côté de lui. Un
jour, à une cérémonie funèbre, s'apercevant que
Ms' de Bordeaux était présent, il s'était levé pré-
cipilamment au milieu de l'église })Our le laisser
seul.
Pendant la durée des négociations du Concor-
dat, l'hésitation continua. On peut consulter uti-
lement, sur ce point de l'histoire ecclésiastique,
le Mémoire des évêques résidant à Londres, qui
parut en 1802.
Nous revenons à Montlosier. Il accepta une
mission dont Tobjetétail de proposer à Bonaparte
une souveraineté en Italie, s'il voulait favoriser
le rétablissement des Bombons. Ce n'étaii sans
doute qu'un prétexte pour approcher le premier
consul.
Arrêté à Calais, conduit à Paris, enfermé au
Temple, d'où Fouché le lit sortir au bout de
Irente-six heures, il reçut l'ordre de retourner
sous dix jours en Angleterre et de ne plus s'occu-
Kï LK C.AI.I.ICAMSMK. 113
per de sa nri^ociation. Pendant ce couit séjour à
Paris, Talleyrand, devenu ministre des affaires
étrangères, le reçut plusieurs fois, lui exposa la
politique du premier consul, ses intentions de
rendre aux émigrcs leui's biens non vendus et
de rétablir l'église catholique.
Montlosier était de plus en plus exaspéré des
injustices et des fautes de l'émigration. Il avait
revu la patrie et ne voulait plus désormais vivre
loin d'elle. Il revint donc en Angleterre avec le
ferme désir de ne plus y résider que quelques se-
maines. L'esprit et le ton du Courrier âe Londres
se modifièrent. Owel ne fut pas l'étonnemenl des
royalistes lorsque, dans le numéro du 6 juillet,
on lut la phrase suivante : « Toute la France civile
et politique est aujourd'hui dans un seul homme.
Quelles que soient nos prétentions publiques ou
nos vœux secrets, c'est d'un homme qu'il faut tout
attendre; c'est à un homme qu'il faut tout de-
mander. »
La situation de Montlosiei' devenait intolérable.
Il contrariait à la fois la politique du gouverne-
ment anglais et rompait violemment avec l'émi-
gration. 11 obtint sa radiation de la liste des
émigrés et vint en 1801 établir son journal à
m LF. COMTE DK MONTLOSIEK.
Paris. Une Iransformalion rapide et absolue des
mœurs, des conditions, des usages s'élail opérée.
Une société nouvelle et vigoureuse pouss;iil à
travers les ruines du vieux monde écroulé.
Montlosier pendant le Consulat et l'Empire. — Ses relations avec
MM. de Barantc et avec madame de Staël. — Son livre De la
Monarchie française.
Les premières années du règne de Louis XVill
lurent une grande école politique, et les annales
du parlement d'Angleterre n'ont pas de pages
plus glorieuses que celles des sessions des Cham-
bres françaises de 1817 à 1821,
Jamais les problèmes que la Révolution avait
résolus en principe ne se posèrent plus nette-
ment dans les faits; jamais on ne vit mieux com-
bien les idées et les intérêts étaient irrévocable-
ment unis. Contester les uns, c'était, pour la
majorité de la nation, ébranler les autres, tant
leur solidarité était étroite. Parlait-oii, par
exemple, d'ôler aux maires et de rendre au clergé
10
140 LE C.OMTK DK MO NTLOS I EK
la lenue des registres de l'état civil, aussitôt les
acquéreurs de biens nationaux s'alannaienl.
L'ignorance des résultais définitifs de notre ré-
volution, chez certains descendants des classes
nobles, égalait l'ardeur de la défense et de la
suspicion chez les plébéiens. Si les premiers en
étaient encore à ne voir dans les événements
accomplis qu'une révolte éternellement illégitime,
la masse de la nation, au contraire, était unani-
mement convaincue que jamais bouleversement
social ne s'était opéré par des doctrines qui ren-
fermassent autant de vérités.
Ce n'étaient pas seulement les intérêts et les
idées qui s'entie-choquaient, c'étaient aussi les
vanités. L'ancienne société ou plutôt ceux qui
lui survivaient reprenaient leurs dédains et leurs
frivolités. La société nouvelle, se sentant inquiète
de ses destinées, redevenait à sou tour iutolé-
lanle et implacable dans ses rancunes; mais,
cojiime elle savait (|u'cllc était la vraie France,
elle avait les longues espérances; et elle attendait
son heure, pleine d'une confiance inébranlable
dans ses forces.
« Tant que j'ai vécu à Paris, écrivait Fiévée en
1816, je n'ai pu comprendre l'espiil de la Révo-
ET LE GALLICANISME. 147
lution. Depuis que j'ai habité la province, j'ai tout
compris, même que le danger pourrait se repro-
duire. » C'étaient, en effet, les départements qui
donnaient le plus d'exemples de conilits entre les
deux orgueils. Dans certaines villes, les rivalités
et les luttes du cercle des nobles et du cercle du
commerce ou du barreau prenaient une impor-
tance qui ravivait les animosités de classe à classe.
Après s'être livrée aux mains de Bonaparte, la
nation s'était crue du moins au terme de ses
préoccupations égalitaires. Sa victoire avait été
sur ce point si complète, qu'elle ne croyait plus
au retour des privilèges. Elle était donc tout en-
tière au travail et en pleine sécurité des droits
conquis, quand on lui apprit qu'un parti rêvait la
contre-révolution.
Pour la première fois, les ultra-royalistes se
croyaient en situation d'oser. Ils regardaient la
cour comme leur centre d'appui, et ils berçaient
dans une atmosphère de présomptueuse igno-
rance leurs pensées de domination. Ils se figu-
raienl qu'ils poiirraienl ressaisir' le pays quand
ils ne faisaient qu'achever de s'en séparer. Tandis
qu'au delà de la Manche l'aristocratie visait à res-
ter avant tout le patron du droit, chez nous elle
i48 LECOMTEDE MO N i l.d s I i:i;
persislail ;i iniVonnaître la nécessité d'Aho de son
tiinps, el elle vivait presque dans l'isolemenl.
Ou s'aperçut alors (luc les changements qui
s'élaient accomplis dans les mœurs el les habi-
tudes depuis vingt-cinq ans étaient encore plus
profonds qu'ils ne s'annonçaient au dehors. Le
sentiment national et une incurable méfiance des
tentatives contre-révolutionnaires ne faisaient
(ju'un. Assez indifférente aux doctrines de liberté
et, dans sa lassitude de vingt-cin(j ans de guerres,
bornant son ambition à conserver ce qu'elle avait,
la France fut presque prise au dépourvu; mais
elle se mil vile debout.
Comme le privilège menaçait l'égalilé, les théo-
ries démocratiques recommencèrent à s'affirmer.
Comme le passé voulait essayer de ressusciter,
la société nouvelle chercha d'abord des armes
dans ce passé môme. Le xviir siècle redevint à
la mode. On réimprima Voltaire. Les chansons el
les pamphlets circulèrent. Ce fut le moment de
la grande faveur de Courier et de Déranger. A
côté de ces noms populaires, d'éminents publicis-
tescombattirenl d'une façon plus didactique, dis-
cutant pied à pied des doctrines ou surannées
ou inconstitutionnelles, jet an I les Ijases de la
ET LE (;alli(;ams.m i4y
science politique moderne et vulgarisant les
théories du gouvernement représentatif. La tri-
bune ne fut souvent que l'écho de cette polé-
mique savante.
Le parti ultra-royaliste eut aussi ses théori-
ciens. Montlosier occupe dans leurs rangs une
place à part, 11 en était toujours à ses idées de
l'Assemblée constituante, gardant vis-à-vis des an-
ciens émigrés des antipathies qu'ils lui rendaient
bien, ennemi forcené de la démocratie, rêvant
pour la noblesse française le rôle et les préro-
gatives de l'aristocratie d'Angleterre, appelant
M. Royer-CoUard « Bailly» et M. Guizot « Thouret »;
donnant libre carrière à ses critiques, à ses dia-
tribes, à ses amertumes, dans sept volumes d'une
lecture plus que difficile, mais où ne manquent
cependant ni la science ni la verve.
Quand on a longtemps joui d'un bienfait, on en
oublie facilement l'origine. Depuis que nous
sommes en possession du gouvernement repré-
sentatif, nous avons été ingrats envers ceux qui,
dès les premières sessions législatives, sous la
Restauration, tracèrent et fixèrent les droits des
Chambres, arrêtèrent la procédure parlementaire,
établirent les règlements des discussions budgé-
ISO LK C-OMTK DK MONTLOSIKR
laires. D'incomparables hommes d'affaires se
montrèrent alors. Les esprits de bonne loi, sou-
cieux de connaître les conditions du gouverne-
ment parlementaire, seront toujours attirés vers
l'étude de cette époque, si pleine de passions et
de vie et qui eut comme les rayons d'une seconde
renaissance.
Dans la préface d'un livre aujourd'hui inconnu,
les Mystères de la vie humaine, Montlosier fait
connaître son mode d'existence à Paris durant le
Consulat et l'Empire. Une autre source d'informa-
tions nous a été libéralement concédée et nous a
permis de compléter les renseignements dont
nous avions besoin pour éclairer d'un jour plus
vif la figure de notre personnage.
Pendant trente années consécutives, Montlosier
a échangé une correspondance suivie et intime
avec M. Prosper de Barante, son compatriote,
d'un tempérament diamétralement opposé au sien.
Ils s'étaient connus en 180."]. M. de Barante père,
après avoir été préfet de l'Aude, venait d'être ap-
pelé à la préfecture du Léman. Il avait attaché à
son cabinet Prosper, son fils, jeune auditeur au
Conseil d'p]tat. La mission qu'ils avaient à remplir
était délicate. A côté d'eux, sur les rives du lac de
ET LK C.ALLICANISMK. l.M
Genève, venait d'être exilée madame de Staël.
Montlosier avait connu M. de Baranle père en
Auvergne, au moment de la convocation des états
généraux. L'amitié qu'il avait pour lui se reporta
tout entière sur son fds. Non seulement il l'aima,
mais, quoique plus âgé, il l'entoura de respect,
tant Prosper de Barante, par sa justesse d'esprit,
par la maturité précoce de son jugement, par ses
rares facultés de discernement, par ses qualités
de pondération, par sa dignité morale, avait
su de bonne heure s'acquérir d'autorité. Montlo-
sier, dès qu'il l'eut connu, le prit pour confident
de ses pensées, sans jamais pouvoir lui faire par-
tager ses convictions, mais aussi sans jamais avoir
eu à regretter de lui avoir donné sa confiance.
Il avait définitivement quitté l'Angleterre et
s'était fixé à Paris en mai 1802, Son amie ma-
dame de Montregard lui avait offert l'hospitalité
dans son hôtel de la rue du Helder. 11 essaya de
reprendre la publication du Courrier de Paris et
de Londres.
Le prospectus, qui est daté du mois de juin,
déclare que le principal objet du journal sera de
bien faire connaître l'Angleterre; c'était une en-
treprise impossible avec une censure ombrageuse.
I.V2 LK C.OMTb; DE MONTLOSIEIÎ
Le il septembre, le Courrier était supprimé. Le
prétexte lut une qiierclli' futile avec le Bulletin
de Paris, dont le rédacteur, M. Barbet, avait pu-
blié que Montlosier, avant la Révolution, débitait
dans ses montagnes du vin clairet. Comme indem-
nité de cette confiscation, il reçut un traitement
de six mille francs et fut attaché au ministère des
affaires étrangères pour des travaux extraordi-
naires.
Quand on n'appartenait pas au monde officiel,
sous TEinpire, ou quand on ne jouait pas un
grand rôle militaire, on ne pouvait confier à ses
correspondants que de raies révélations sur les
événements extraordinaires qui s'accomplissaient.
11 n'y avait plus de salons à Paris; la gloire du
Consulat et des premières années qui le suivirent
faisait disparaître dans son éblouissement toutes
les taches. Kn province, on ne connaissait que les
récits merveilleux rapportés de temps à autre par
des officiers sortis la plupart des rangs de la dé-
mocratie. Peu à peu cependant les enivrements
des victoires cessaient, et la consciiption faisait
pleuier les mères. Ceux des paysans qui n'étaient
pas aux armées, tout entiers à la joie d'être pro-
priétaires d'un sol libéré, plaidaient contre les
ET LE GALLICANISME. lô:!
contrats do vente qui pouvaient avoir une origine
réodale. La reconstitution de la société issue de la
Révolution et la lassitude des luttes civiles ne don-
naient pas de place aux préoccupations politiques.
Les lettres de Montlosier, de 1803 à 1814, sont
donc peu intéressantes. Bien que lié avec Cha-
teaubriand, il n'était pas admis dans son monde.
11 ne rencontra qu'une fois la femme qui était
devenue l'âme de la société des Joubert, des Mole,
des Fontanes, celle qui attachait par sa grâce mé-
lancolique et languissante tous les hommes supé-
rieurs qui rapprochaient, la grande dame si élé-
gante et si frêle qui allait mourir désespérée à
Rome dans les bras de René. Nous voulons parler
de Pauline de Beaumont-Montmorin.
Montlosier n'était pas assez lettré pour com-
prendre la nature rêveuse et exquise de Joubert;
mais il avait retrouvé ses amies de l'émigration,
madame de Montalembert, madame de Montre-
gard. Il vivait péniblement, il avait successi-
vement espéré d'être compris sur les listes d'éli-
gibilité au Sénat, puis sur celle des conseillers
de l'Université; aucune de ces espérances ne se
réalisa.
11 écrivait en 1805 à M. do llarante : « .l'ai
ir.l LK (,(»M II'. 1>K MONTI.OSIKIl
failli, non pas mourir, mais être mort. En venant
chez moi, vous avez pu voir une porte à côte
de la mienne ; c'est là que demeurait mademoiselle
Hus la comédienne, qui tout à coup s'est mise
à mourir. Ce n'est pas ma faute. Le lendemain,
comme le portier qui bat mes habits avait laissé
maporte ouverte, les gensde la mort, avec la bière
cl tous les apprêts, n'ont pas douté que ce fût moi
à qui ils avaient affaire. Je me suis heureusement
réveillé à leur grand étonnemcnl. Si j'avais eu le
sommeil un peu plus profond, jugez pourtant ce
qui serait arrivé. C'était la fin de mes peines. »
M. de Talleyrand le chargea sur ces entrefaites,
de la part de l'empereur, de composer un ouvrage
sur V ancien ne monarchie. Quatre années de tra-
vail, de recherches, furent consacrées à ce livre,
qui ne fut publié que sous la Restauration. Montlo-
sier ne l'interrompait que pour faire des courses
géologiques, ou pour aller en Auvergne rétablir
les débris de son patrimoine, ou pour se rendre
k Genève, où Tamilié l'attirait.
C'est dans une de ses visites au préfet du Léman
que Montlosier le présenta à madame de Staël. Ce
qu'il y avait de délicat et de touchant d;ms sa nos-
talgie de Paris ne plaisait pas à Montlosier. Il ne
ET LE GALLir.ANISMK. l'i.-.
pomprenail pas qu'elle ne pût pas être heureuse
avec une large aisance, devant le spectacle tou-
jours nouveau de la nature la plus grandiose.
Il ne sentait pas davantage ce qu'il y avait de
supérieur dans cet hommage solennel rendu à la
société française.
Au milieu du cercle brillant où causaient, Ben-
jamin Constant, Sismondi, Mathieu de Montmo-
rency, et que dominaient encore la verve, l'éclat,
l'enthousiasme de Corinne, Montlosier avait ad-
miré l'esprit judicieux et contenu de son jeune
ami, Prosper de Barante. Il savait écouter et
il se préparait, en recueillant les opinions des
hommes qui avaient le mieux connu le xviir siè-
cle, à écrire le Tableau de la littérature de cette
glorieuse époque.
Montlosier garda toujours des relations avec
Coppet. Dans une lettre du 20 janvier 1806,
adressée au préfet du Léman, nous lisons:
« Quand vous verrez madame de Staël, dites-lui
que je désirerais qu'elle m'aimât de tout son
esprit, car elle en a beaucoup. C'est chez elle la
partie dominante; ce n'est pas qu'elle n'ait un très
bon cœur, mais c'est pour elle une espèce d'ar-
rière-fief. 0 mon Dieu, qu'ai-je dit? elle qui a en
).-,6 LE r.OMTK I»K MoNTLOSIKI!
horreur le frouvernemenl féodal ! Selon lodli.'s les
apparences, elle ne viendra plus de sitôt à Paiis,
je m'en consolerais bien à sa place. Mais ne pas
venir à Paris, ne pas y. jouir de la belle société,
des belles conversations!.. » VA, le 11 avril 1X07,
au lendemain de la publication de Corinne, .Moni-
losier s'exprimait en ces ternies, (jui nous af-
fligent: <i .le n'ai pas encore lu Corinne, mais ma-
dame Récamier doit me l'envoyer. J'en entends
dire beaucoup de bien. En allendanl, je sais mau-
vais gré à madame de Staël d'avoir mis en scène
im Anglais en lui faisant jouer le premier rôle. Je
la prierai à son premier ouvrage de dire beaucoup
de bien de mon père et du mal du sien. C'est une
singulière manie. >< Bonaparte ne raisonnait pas
autrement quand il blâmait l'intérêt répandu sur
Oswald et s'en fâchait comme d'un défaut de
patriotisme.
Madame de Staël apparaît de plus en plus dans
celle correspondance avec toutes ses douleurs,
toutes ses angoisses, dans la crise la plus pénible
de sa vie.
. Mars \m).
» Votre letlrr m'a rassuré, écrit Monllosier au
El LK C.ALLICANISAIK. ir>7
prél'et; j'apprends par elle qu'une dame de volni
connaissance (madame de Staël) envoie l'an pro-
chain son fils aux Etats-Unis et qu'elle l'y accom-
pagne l'année d'après. Si vous êtes des amis,
détournez-la. L'Angleterre est sûrement bien
triste, l'Amérique septentrionale est cent fois
pire. Dans la même lettre, j'ai remarqué qu'on
demande des nouvelles de l'ouvrage de Prosper,
mais surtout de la tragédie de Benjamin. Ce sur-
tout revient à un autre endroit de la lettre, avec
la même application et le même sens. »
Le Tableau de la liltérature française au
xviif siècle venait en effet d'être publié. Montlo-
sier en parlait ainsi à M. de Barante père: « On
est diversement content. Les philosophes pas du
tout! Dupont de Nemours est l'urieux pour les
philosophes, Morellel pour Voltaire; Suard de-
mande quel est le résultat. Les gens du monde se
partagent; une partie du faubourg Saint-Germain
est très contente, l'autre moins. Vous savez
que j'ai à ma disposition le Journal de Vempire.
Il y a longtemps que mon premier extrait est livré
et que le second est prêt. Vous trouverez chez
moi beaucoup d'éloges, un peu de critique. L'ou-
vrage avait besoin d'un an de méditation de plus
158 LE COMTE It t MONTLOSIEK
et de deux ou trois mois encore de travail. Il
y a trop de notices, trop de morceaux qui
ressemblent à des articles de feuilleton, j»
Nous n'avons rien à retrancher de ces apprécia-
tions, elles sont toujours judicieuses. Le défaut
de ce livre remarquable est justement signalé.
Quant à la tragédie de Wallenstein, dont madame
de Staël se préoccupait surtout, Prosper de Ba-
rante, devenu sous-préfet de Bressuire (A mais
1808), nous en donne des nouvelles dans un post-
scriplum: « Je sais qu'on a lu la tragédie de Ben-
jamin chez madame Récamier. Les deux premiers
actes ont été trouvés parfaits, les trois autres infé-
rieurs. 11 est fort mécontent de ses juges cl du
jugement. Quarante personnes assistaient à la
lecture ; je n'y étais pas. »
Le besoin de respirer un air libre avait sur-
excité l'imagination de madame de Staël ; elle
avait, en effet, demandé des passeports pour
l'Amérique et voulait donner suite à ses projets.
Celte noble femme était impuissante à se con-
soler ; avec la sincérité de ses souffrances, elle
réalisait le mot qu'elle a mis dans la bouche de
Corinne. De toutes les facultés de l'âme qu'elle
tenait de la nature, celle de souffrir était la seule
ET LE (.ALLIC.VNISME. 159
qu'elle exerçât tout entière. Elle arracha cette
lois des sympathies à Montlosier.
u6 novembre iblO. — J'ai écrit à madame de
Staël, dit-il, une grande et longue lettre au sujc*
de son projet d'Amérique. Ce projet m'a inspiré
pour elle une vive pitié, «le l'ai plainte de tout
mon cœur de tout ce qu'il a fallu de désespoir
et de tourment intérieur pour la porter à une
telle extrémité, et je lui ai écrit de mouvement
de bonté une lettre qu'elle tiouvera peut-être
ridicule; mais enfin cette lettre a près de douze
pages, et Benjamiii prétend qu'on ne peut écrire
une telle lettre à madame de Staël sans qu'elle
en soit très reconnaissante. Elle voit par là que
l'on s'est positivement occupé d'elle. »
Lorsqu'en 1810 le livre De l'Allemagne, après
avoir été soumis à la censure impériale, fut mis
et pilé dans un mortier, ce fut Montlosier qui
annonça cette nouvelle à Genève; et, mêlant
l'amertume de l'homme qui a souffert et qui
prend un air bourru en présence des douleurs
nerveuses et féminines, il s'écriait : «.C'est une
femme bien malheureuse que madame de Staël !
II lie tiendrait qu'à elle de l'être davantage.
Elle n'aurait qu'à s'impatienter de ce qu'il
ir.ii I.K (OMTK DK MO.NTLOSIKI;
(oiiibc de la iioÎLie iJans les Alpes ou de ce (jue
le lac est à sa porte... Je suis laehé que mes
sermons lui aient déplu... Vollairc avait presque
aulanl d't'S[iril cpie madame de Staël, et il savait
vivre à Ferney.»
Quelques mois après, elle était frappée encore
par la destitution du préfet du Léman.
Ce fut un événement. La correspondance de
Montlosier est pleine de renseignements sur ce
l'ail, (jui prit dans le monde de Paris une impor-
tance considérable.
«25 décembre 1810, à monsieur de Barante,
préfet à Genève. — Certainenu-nl , mon ami,
l'événement le plus inattendu, le plus étrange,
est celui que j'appris samedi dernier. Je courus
(•liez Benjamin Constant. Mes conjectures se por-
laii'Ul sur une certaine dame qui s'est logée
dans votre voisinage. Benjamin me conllrma
dans mes conjectures; elles me furent ùlées
dans la j(Mun<''c. Il a ciiciih'- un second bruit :
c'est qu'on a (''ti'' très iiiéconteni d'une; fête que
vous auiicz donni'c ;'i riinpi'Tal rice Joséj)liine.
Cette circonstance s'accouplani à ci'lle de l'exil
<1(' madame de la Tr(''iii(MiilIe l'aisail siipjioscr la
iiièiiic cans(.'. (jiidi (jue .M. .Maiet en ail dit à
ET LE r.ALLICAMSME. 161
Benjamin, il ne peut sortir de ma pensée qu'il
y a sur cela une cause secrète et qu'on ne
veut pas divulguer... »
« 18 janvier 1811. — Je viens d'apprendre, mon
bon ami , à votre sujet , quelque chose dont je
m'empresse de vous l'aire part. On prétend que
vous aviez reçu l'ordre de faire mettre les scellés
sur les papiers de madame de Staël ; au lieu de
cela, vous auriez envoyé au ministre de la po-
lice une déclaration faite par madame de Staël
au préfet de Ghaumont. On assure que c'est de
cette différence entre les ordres que vous avez
reçus et leur exécution que s'est produit le mé-
contentement. Vous en jugerez mieux que per-
sonne. »
Ce récit se complète par des extraits des lettres
adressées à Prosper. Il était alors préfet de la
Vendée. L'empereur avait lu en Espagne son Ta-
bleau de la lUtératurefel'û avait dit au duc de Bas-
sano : Ce livre ne conclut pas, mais c'est d'un pa-
triote et d'un excellent esprit. Il a repris les bonnes
mes. Peu de jours après, le jeune sous-préfet de
Bressuire était appelé à une préfecture. C'était à
lui d'abord que Montlosier s'était hâté d'écrire.
« 25 décembre 1810. — C'est avec autant de sur-
16-2 LK COMÏK l)K MONTLOSIEK
prise que de douleur que j'ai lu dans le Monileur
de samedi la nomination de M.Gapelle à la préfec-
ture du Léman. Toute cette matinée, je fus en tiain
pour rechercher si ce n'était }>as l'effet de quelque
nouvelle étourderie de madame de Staël... Quel-
qu'un qui vitM. Maret me dit positivement hier
matin que le ministre n'accusait en rien le préfet
du Léman... »
4 26 décembre. — J'ai su que votre père avait
reçu l'ordre de mettre les scellés sur les papiers
de madame de Staël. Au lieu de cela, il avait en-
voyé une déclaration déjà faite. On a été mécontent.
Mais on voile ce mécontentement, car le ministre
de la police persiste à dire que madame de Staël
n'est pour rien dans cela, que sa correspondance
n'a aucun trait avec M. de Barante.. . Tirez-vous-en,
car pour moi l'énigme passe mon intelligence...
Tandis que votre père occupait toute ma pensée,
la place de recteur de l'académie de Clermont est
venue à vaquer. J'ai pensé aussitôt à votre père.
M. de Fontanes, à qui j'en ai l'ail parler, en serait
charmé, si cela lui élail agréable. Je lui ai écrit
par le dernier courriei pour savoir ses instruc-
tions. »
« 29 décembre 1810. — J'ai fait de nouvelles
ET LE G VLLIC.AMS.ME. 163
recherches; j'en fais sans cesse. On m'a parlé d'une
lettre de compliments écrite à Ghaumont par votre
père au sujet de la suppression de l'ouvrage,
lettre ouverte, dit-on, et dont on a été irrité. »
Madame de Staël, inquiète et plus troublée
que jamais, voulait aussi savoir la vérité. Elle la
demandait à madame Récamier.
« Genève, 1811. — Mandez-moi, je vous prie,
si vous avez vu M. de Barante, et s'il s'est laissé
aller à vous dire ce qu'il a appris à Paris de la
cause de sa destitution. Je me sens partout un
être redoutable, et je voudrais souvent me dé-
pouiller de moi-mê.:ie. »
Madame Récamier ne pouvait pas répondre avec
plus de précision que Montlosier. Avoir une admi-
ration respectueuse pour madame de Staël était
un crime suffisant. A quoi bon chercher d'autres
motifs?
M. de Barante père n'accepta pas d'entrer dans
l'Université. 11 se retira dans ses terres de Thiers.
Prosper, son fils, devenait préfet de Nantes. Mont-
losier, très occupé de ses procès et de la création
de son domaine de Kandanne, s'éloigna de Paris.
Il n'y revint qu'en 1812.
Les événements qui s'accomplissaient don-
ICI LE COMTE DE MONTLOSlEl;
liaient raison à ses fâcheux pronoslirs. Allcnlir
aux péripéties de la fortune de l'empereur, il
remettait courageusement sur la nécessité de la
paix des mémoires très étudiés. Pressentant les
désastres, il osait dire que la politique suivie était
des plus folles. Il ne croyait à aucun bien, pas
même en espérance. Du dehors et du dedans,
à ses yeux, il ne viendrait que tourments cl mi-
sères. Il n'y avait déjà plus de ressorts ni de
ressources. Heureux, pensait Montlosier, si en
perdant jusqu'au souvenir de nos prospérités,
nous pouvions maintenir la défensive sur la
liirne du Rhin !
Toutes ses lettres, à partir de la campagne de
1841, sont inspirées par les mêmes inquiétudes.
Elles ne nous apprennent rien de nouveau, mais
elles constatent jour par jour un certain réveil de
l'opinion. A son ictourde Russie, l'empeieui, ir-
rité, avait prononcé devant les corps de l'Etat deux
discours qui firent sensation. Le ^2 décembre
1812, Montlosier, de passage à Paris, écrit à Pros-
per de Barante :
a Avez-vous lu les discours? Les deux allusions
à la fermeté des magistrats, à Mole cl à llarlay, se
rapportent à l-ioiliut. .le ne vous ai pas dit son
ET LE GALLICANISME. 10."
histoire, la voici : Le jour de la conspiration Malet,
il revenait de la eampajinc. Quelqu'un lui jeta
dans sa voiture un billet où il y avait ces seuls
mots : Fait imperator ! En arrivant, en apprenant
le trouble de Paris, il crut facilement à la nouvelle.
On le fit prévenir par un niessane qu'il allait l'ece-
voirune députation des sections. 11 songea aussi-
lùf à les recevoir dans la salle du Trône; mais il
commença par faireenlever le trône, tant il croyait
la république établie. Samedi dernier, jour du
discours, il fut prévenu par l'archichancelier de ne
pas se rendre au' Conseil d'P^tat. Le message ne le
trouva point. Il se rendit au conseil trop tard, de
manière qu'il ne put entendre que par le trou de la
serrure, portes étant fermées, le discours de l'em-
pereur. Dès qu'il entendit parler de la fermeté du
magistrat et de Mathieu Mole, il dit : « Cela me re-
» garde, » et il décampa. Sa destitution est sûre.
On parle du préfet de Versailles pour le remplacer.
— L'allusion du grand trait sur l'idéologie m'a
paru d'abord se rapporter à ce pauvre Malouet, que
l'empereur poursuivait depuis longtemps en lui
disant : « Eh bien, monsieur l'idéologue, comment
» va l'idéologie? » Mais on m'assure que cela se
rapporte à un certain parli supposé républicain
Ififi LE COMTK I)K M o N T LOS I K i;
dans lo Sénal cl signnlr dans la eonspiralion Malel
coiiiiiio (lovant ronnor le gouvernonienl provi-
soire. — J'ai eu beaucoup de peine, samedi matin,
à vous annoncer l'arrivée de l'empereur. Philijipe
m'arrive à sept heures : « Monsieur! monsieur!
» — Qu'ya-t-il ? — L'empereur est arrivé. — Ouelle
» folie! — C'est sur : une femme de la cour vient
» de le dire h la portière. Il est arrivé entre onze
» heures et minuit dans une mauvaise voiture,
» avec un seul domestique en veste. Ce domestique
» avait sur lui une chemise de douze jours : le fac-
ï tionnaireaété longtemps sans le laisser entrer. »
— Tout cela était vrai. Le carrosse de l'empereur
avait cassé à Meaux. Il avait pris la voiture du
maître de poste et il était venu avec le duc de
Vicenceet un domestique de celui-ci. Son premier
pas a été chez le roi do Rome, (pi'il a n'-vcilli' et
pris dans ses bras. Il a fait appeler ensuite le
duc de Rovif^o. Il a été extrêmement aimable
pour toutes les dames. Tous les pages ont été mis
en campagne pour leur apporter de sa part des
nouvelles de leurs maris. »
Nous avons voulu citer en entier cette lettre in-
téressante pour faire apprécier la manière large
et abondante de cette correspondance, chaque fois
ET LE GALLICANISME. IC7
qu'elle ne touche pas à des intérêts personnels.
Une confidence à M. Prosper de Barante nous ap-
prend qu'à la fin de 1812, la franchise de Mont-
losiei' ne fut pas appréciée au ministère des af-
faires étrangères. Il dut interrompre ses rapports
politiques. Il songea alors à visiter l'Italie. Déjà
les préparatifs de départ étaient terminés. Il avait
acheté une charrette découverte et un mauvais
cheval, et il se disposait à quitter la France, lors-
que le duc de Bassano obtint de l'empereur tout
ce qui devait remplacer d'une façon convenable le
bizarre équipage du voyageur.
Ses goûts de géologue, plus vifs que ses goûts
d'artiste, se donnèrent libre satisfaction dans
l'année 1813. Il prépara un mémoire sur les érup-
tions du Vésuve.
A Rome, il rencontra madame Récamier. Il la
connaissait de longue date et fut toujours du
petit nombre de ceux qui résistèrent à la fascina-
tion qu'elle exerçait. Malgré le mot que Sainte-
Beuve prête à Montlosier, il fallait être bien peu
ensorcelé pour écrire, le 20 juillet 1813 :
« J'aurais dû beaucoup vous parler de madame
Récamier. Elle croit avoir une passion à Lyon.
C'est ce qui fait qu'elle est venue à Borne. Elle
168 I. E r.OMTF, DK MONTI.nSIKH
croit quclquelois en avoir une pour Dieu; elle se
Irompe. Elle ne sera jamais dévoie, car il faudrait
qn'cllt' adoi'àt Dieu, et elle voudrait (jue l;ieu l'a-
do rà t. »
Quand Monllosicr rontra à Paris, en novcmbie,
on n'avait |>liis d'illusions sur la {^ravit(' df la situa-
tion. L'Kiiipire en était arrivé à ce point (n'i la [dus
liaiilf lialiilclé politique eût été indispensable.
On devait l'aire de larges concessions au dehors,
si l'on voulait la paix, et de très lar^^es conces-
sion au de<lans, si l'on voulait s'assurer des
moyens durables de continuer la guerre. Sans
doute, il y avait encore beaucoup de courage
el d'honneur individuels. Ce qui manquai!, c'était
la part d'espril |»nl)lic indispensable pour donner
à ces sentiments isolés du concert d d(.' la con-
sistance
Nous citerons des exemples puisés dans les pa-
piers inédits que nous avons dépouillés.
Kn février 1814, on avait voulu transformer les
étudiants en médecine en élèves canonniers. Le
sénateur Lespinasse se lransj)orla à l'école. On lit.
l'appel; mais au picmicr nom, (jui était Goujon,
les jeunes gens de n'pnndrc : Il csl /)il ! Tout le
reste de l'appid fut j)0iu"suivi de lazzis. Le set ré-
ET LE OALLFCANFSME. 160
taire do la faculté se leva pour réprimander. Il
iul accueilli par des sifllcts. Le sénateur alors leva
le siège; mais il fut poursuivi jusque dans sa voi-
lure par de la boue et des huées.
On avait voulu aussi, dans ce triste hiver, exciter
le paliiotisme en Taisant jouer le Siège de Calais,
Celte reprise mit en évidence une partie de la
scène ti'oisièine du quatrième acte, que la police
fit supprimer. Le parterre s'emporta. La tragédie
de Burette de Belloy fut retirée.
L'agonie du grand empire commençait. Il était
tué par le principe de mort qu'il portait en lui-
même, la guerre.
La monarchie renaissante portait aussi en elle
sa maladie. Dans les premiers jours d'avril 1814-,
Montlosier signalait le germe avec une rare sa-
gacité.
A Ciermont, en beaucoup d'autres villes, les
gentilshommes avaient tellement affecté de faire
des derniers événements leur affaire propre, ils
avaient tellement l'air de se les approprier exclu-
sivement, qu'il en était résulté déjà un peu de
séparation et de refroidissement. Comme le bon
ton était de ne pas vouloir de gouvernement
représentatif et ce qu'on appellait les idées libé-
17(1 LE COMTE DK M(tNTLOSlKK
raies, et que ce bon ton n'élfiit nullement partagé
par ceux qui avaieiU de rexpérience el du bon
sens, les deux partis étaient en présence.
Prosper de Baranlenc redoutait rien tant, pour
le nouveau gouvernement conslilutionnel, que le
réveil des passions d'ancien régime. Il s'en expri-
mait ouvertement. Montlosier lui répliquait :
« Je partage tous vos sentiments sur les suites
fâcheuses, mais extrêmement probables, de l'atti-
tude des anciens nobles et des émigrés... On ne
s'irrite pas tant de la supériorité issue de la diffé-
rence des places ou des talents, que de celle qu'on
veut faire sortir d'une différence dans la nature
môme et dans le sang. Cette distinction qu'on veut
établir, comme d'espèce à espèce, voilà, je crois,
ce qui paraît insupportable. y>
Le conflit avec les intérêts de la société ci'éée
par la Révolution ('tait déjà né.
Ce fut dans les premiers mois delà Restauration
que Montlosier publia le plus célèbre de ses
livres, la Monarchie française depiii^^ !>on oriçiine
jusqu'à non jours. L'empereur, qui le lui avait
commandé, lorsqu'il constituai! son j)ouvoir et
une noblesse militaii-e, s'était fait, à diverses
reprises, rendre compte de cet important travail.
ET LE GALLICAN ISiME. 171
Quand rouvragc fui terminé, une copie lui fui
adressée pour décider Timpression. Après plu-
sieurs mois d'attente, la copie ne fut pas rendue
et sans doute ne put même pas être lue.
Ce livre devait faire connaître l'ancien état de
la France et de ses institutions, la manière dont
la Révolution était sortie de cet ensemble de
choses, et les moyens employés par Bonaparte
pour clore avec succès la période révolution-
naire.
Dès sa jeunesse, Montlosier s'était occupé des
origines nationales. Il avait sur cette matière
accumulé de nombreux matériaux. Destiné d'a-
bord à se renfermer en deux volumes, l'ouvrage
s'accrut successivement, et les événements con-
temporains de 1815 à 1822 inspirèrent à la verve
de Montlosier plus de pages que, la race franque et
la féodalité. Peu de curieux lisent aujourd'hui les
sept volumes réunis sous un même titre. Nous
avons dû les consulter. De la première et de la
seconde partie, qui traitent de notre ancien état
social avant 1789, nous n'avons que peu de mots
à dire. Le même sujet a été traité avec une lar-
geur, une méthode et un sens critique de premier
ordre dans VHistoire de la civilisation en France.
172 LE COMTE DE MONTLOSIER
Toutes ces qualités supérieures manquent à Mont-
losier. Il a du savoir, une forte imagination; mais
est-ce suffisant pour donner la vie à une œuvre et
pour classer son auteur au nombre des historiens?
Montlosier n'était, du reste, que le continuateur
des idées de Boulainvilliers. On sait par quelle
variété de système les érudils ont essayé d'ex-
pliquer los origines de la société française. Pour
l'abbé Dubos, c'est la royauté qui joua le premier
rôle. Les rois germains n'aiiraienl fail (ju'liérilcr
des droits des empereurs romains. D'ai)rès l'abbé
de Mably, ce sont les institutions libres qui ont
été la vraie source. D'après M. de Boulainvilliers,
nous devons à l'organisation aristocratique les
fondements du monde moderne.
Montlosier appartient à l'école des publicistes
féodaux. Il est convaincu (pic la noblesse repré-
scnlc la nation conquérante; qu'elle avait pos-
sédé originairement tous les pouvoirs et lous les
di'oits, et qu'elle a été dépouillée injuslement par
la- royauté.
Quelle que soit la valeur scient ilicjuc de ce sys-
tème, dont l'exclusivisme a été définitivement
écailé par la critique, il lut l'inspirateur de
toutes les convictions politiques de Montlosier.
ET LE GALLICANISME. 3
Ce qu'il détesta le plus, bizarre assemblage, ce
fut la démocratie et les émigrés. Il n'accepta ja-
mais la prépondérance croissante de la bour-
geoisie. Il ne voulut jamais subir l'ascendant que
lui donnaient chaque jour lumières, richesses,
aptitude aux alïaires. La verve de Montlosier ne
tarissait pas quand il s'attaquait à ceux qu'il
appelait dédaigneusement les gros banquiers et
les gros notaires. N'y avait-il pas chez l'ancien re-
présentant de la noblesse d'Auvergne aux étals
généraux une secrète envie? Malgré la Révolution,
malgré ce changement rapide des fortunes, il
voyait toujours ceux qu'il appelait les parvenus,
tels qu'ils étaient dans leur costume noir, quand,
au 5 mai 4789, ils furent une dernière fois le tiers
état.
La première Restauration laissa le parti roya-
liste à la fois si étonné et si enivré de sa victoire,
que l'attitude de Montlosier lui-même durant
cette courte période ne mérite pas d'être si-
gnalée.
M. de Montesquiou, qui, avec M. Beugnot et
M.Ferrand, joua le plus grand rôle dans la pre-
mière élaboration des projets constitutionnels, ne
lui inspirait })as de confiance. 11 ne le tenait que
174 LK COMiK DE MON ï L 0 S 1 ER
pour un bel esprit, el il raconluit volontiers, pour
donner raison à son amie madame de Montalein-
bert, que, dînant chez elle avec M. de Monlesquiou,
ce dernier s'était permis de dire, à table, que le
20 mars n'était arrivé que parce qu'on avait em-
ployé trop de royalistes: « Oui, avait-elle répondu,
vous avez raison, monsieur l'abbé : il fallait vous
de moins à l'intérieur. »
« Cette pauvre Constitution, écrivait, à M. de
Barante, Montlosier le 11 décembre 1814, on lui
donne le maréchal Soult pour la bercer dans son
berceau! Elle a été au moment ces jours passés
d'être jetée par la fenêtre. Pendant plusieurs
jours, on conseillait à Louis XVIII de suspendre
les libertés individuelles. Chateaubriand allait
partout, colportant la nécessité de remettre à la
police la faculté des arrestations arbitraires.
On pourrait, selon moi, tout ce qu'on voudrai!
oser. »
On ne comprenait pas, en elfct, au châleau qu'a-
près de profondes commotions sociales, un sou-
verain ne peut reprendre les rênes du gouver-
nement qu'autant qu'il adopte sincèrement l'opi-
nion dominante dans le pays, tout en cherchant à
rendre moins pénibles les sacrifices de la mino-
KT LK GALLICANISME. 175
lité. Il fallait résolument prendre pour modèle
la maison de Hanovre.
C'était le conseil que donnait dans ses conversa-
tions madame de Staël. Montlosier, dans un court
voyage à Londres, lui avait rendu visite et était
revenu avec elle. Il avait eu Id bonheur de lui
entendre lire les premiers chapitres des Considéra-
tions qu'elle écrivait alors, et il avait essuyé le feu
de ses critiques à propos des théories historiques
du livre De la monarchie.
Très arrêté dans ses desseins, il avait écrit au
comte d'Artois pour lui offrir ses services. N'ayant
reçu aucune réponse, il se rendait un matin aux
Tuileries pour voir M. de Maillé, lorsque Cha-
teaubriand qu'il rencontra lui annonça la
nouvelle du débarquement de Bonaparte.
« Nous vivons dans un singulier temps, écrivait-
il le 20 février à son correspondant habituel ; voilà
l'empereur qui s'avance... Que Dieu vienne à notre
secours!.. M. de Vioménil a passé la revue à Vin-
cennes des 1800 volontaires. Il leur a dit : « Le
y> plus beau jour de ma vie est celui où le roi mon
» maître m'a choisi. » — Mon maître ! comment se
fait-il que le roi soit plus spécialement le maître
de M. de Vioménil que de tous les autres qui
176 LK C.OMTi: DK MONTLOSIEK
claient là? C'esl une pitié, mais en mènielenips
une désolation. »
Montlosier, tout en étant royaliste et entiché
des prétentions nobiliaires les plus surannées, ne
manquait jamais l'occasion de protester contre
la servilité.
Pendant les Cent-jours, il resta un spectateur
désintéressé mais clairvoyant. Le décret relatif à
l'assemblée extraordinaire du champ de mai avait
produit sur son imagination une vive impression.
Le champ de mai était un nom qui lui conve-
nait.
Benjamin Constant, qu'il vit beaucoup alors,
s'efforçait, malgré son scepticisme, de le ratta-
cher aux idées nouvelles. Montlosier, un moment
attiré })ar ce séduisant esprit qui n'avait qu'une
confiance fragile dans les systèmes qu'il patron-
nait le plu»^ chaleureusement, avait été bientôt
guéri de son entrain passager. Il le comparait
aux émotions que donne un joyeux festin.
Le décret du 22 février 1815, qui mettait les
collèges électoraux sous la férule des préfets,
avait absolument déconcerté Montlosier.
Une série de billets envoyés jour par jour à
Prosper de Daianle nous lenseigne exactement
ET LE GALLICANISME. 177
sur des fiiils que la coiiespondance de Sismondi
vient aussi éclairer.
« 20 avi'il. — .Pal vu Benjamin, il a vu trois ou
quatre lois l'empereur, dont il est content. Il lui a
trouvé une sagacité infinie. Nous faisons aujour-
d'hui un dîner au cabaret. La guerre me paraît
certaine à moi ; Benjamin n'y croit pas encore. »
« 21 avril. — J'ai dîné avec Benjamin au caba-
ret. H sortait de chez l'empereur, qui lui paraît le
mieux disposé du monde en faveur d'une consti-
tution et qui est tout libéral... La souveraineté du
peuple, toutes les autres doctrines, il croit main-
tenant à cela comme Donald à l'immaculée
conception. »
« 22 avril. — On attaque Benjamin pour la
constitution, qu'on appelle le benjamisme. Il
connaît assez bien les formes des cadres ; le fond,
il ne s'en doute pas plus que les autres. »
« 24- avril. — Le benjamisme a pour lui M. de
Sismondi, et même Auguste de Staël, qui est
revenu de Goppet;Suard, qui ne voulait plus voir
Benjamin, hier priait en f^ràce Panât de l'y mener.
Celui-ci a refusé. »
« 6 mai. — Je ne sais si je vous ai dit que ma-
dame de Staë' est dans l'admiration de la consti-
178 LÏL C.OMTK I>K M 0 N i I. <> S I K I!
Iiilioii (le Heiijamin. li e<l venu iin' voir cl m'a
montré une lettre de M. de la Fayette, qui est tout
entier pour la constitution avec les Tracy cl les
Latour-Maubourg. Il m'a dit que la constitution
faisait des progrès tous les jours dans l'opinion,
et que, moi-même, j'en serais dans l'admiration
avant huit jours. »
Telle ne paraît pas avoir été l'opinion définitive
de Montlosier, et nous lisons dans une lettre du
P' juin un post-scriptum ainsi conçu : « Benjamin
m'a répété que l'empereur lui avait parlé de moi.
c( Pourquoi s'est-il mis contre nous? » a-t-il dit,
« pourquoi soutient-il que ma constitution n'est
» qu'un plan de campagne?»
H faut reconnaître que les nouveaux procédés
parlementaires justifiaient ces méfiances. Les théo-
ries libérales n'entraient i)as facilement dans la
pratique. A la Chambre des représentants, Re-
gnault,qui n'était pas membre de la commission de
l'adresse, avait des amendements à proposer.
N'ayant pas eu le temps de parler à l'assemblée, il
saisit la commission. Prenant la plume d'autorité,
il se mit alors à faire, sur le projet d'adresse adopté,
les coircctions, additions et mutilations ([ui lui
convinrent. Al. d(.' la Fayette s'y opposa vainement.
KT l.E GALLICANISME. 179
Le Icndem.'iin de ce succès, nous apprend
xMontlosier, on crut pouvoir être plus hardi au
sénat. Le gouvernement y envoya une adresse
toute préparée. M. de Latour-xMaubourg s'éleva
rortement contre cette irrévérence. A la fin,
l'adresse envoyée fut adoptée de lassitude. Parmi
toutes les rédactions, il paraît que celle de Garât
était la plus servile. Ce n'était pas ambition ou
cupidité, c'était abaissement de la peur.
Pour tout homme raisonnable, les paroles de ma-
dame de Staël à M. de Lavalette, le 6 mars, étaient
prophétiques. C'en était fait de la liberté, si
Bonaparte triomphait, et de l'indépendance natio-
nale, s'il était battu.
Les armées étrangères, en ramenant pour
la seconde fois Louis XVI II, ramenaient avec lui
toutes les pa.ssions de représailles. Montlosier,
dégoûté des hommes, ne voulait plus être acteur
dans ce drame. On ne l'écoutait pas : il se retira
dans la solitude de ses montagnes, et c'est en sui-
vant de loin la lutte cuire les modérés et les ultras
qu'il écrivit les volumes supplémentaires de la
Monarchie française.
La Restauration. — Système politique de Montlosier. — La lutte
entre la Restauration et. l'ancien régime.
Montlosier rêvait une i^econsliliilion sociale en
même temps qu'une restauration politique. A ses
yeux, la dissolution était arrivée à son dernier
terme sous le Directoire. La propension à la vie de
tous les éléments dissous avait amené divers essais
de recomposition ; la domination, qui ne pouvait
plus appartenir aux masses, avait alors passé
entre les mains des hommes de loi. « 11 était
beau, s'écrie Montlosier, de voir ces misérables
qui n'avaient rien dans la tête, rien dans le cœur,
mais beaucoup de formules prises dans la Révo-
lution, essayer de refaire avec ces lormules un
ordre social. Pour y parvenir, ils tourmentèrent
18-J LK COMTE DE MO NTLOS I K It
la France de toutes les manières. A la lin, irinoiiis
de la lassitude générale, ils prirent leur p.iili...
Un soldat, porté par la plus grande gloire mililairo
qui ail jamais existé, se plaça sur le trône. Depuis
longtemps, il avait l'habitude du principe d'ordre,
qui est propre aux armées. Il s'en servit pour les
citoyens. »
Que substituer à ce régime? Montlosier définit
ce qu'il appelle la contre-révolution. Il déclare
qu'il ne veut pas revenir aux lettres de cacîliet, au
pouvoir absolu, aux corvées, aux dîmes, mais à ce
qu'il croyait être les vœux de la France au moment
de la convocation des états. 11 entend par là le ré-
tablissement de deux Chambres accordant l'impôt
et concourant à la formation des lois, ral)olilion
des immunités pécuniaires de la noblesse, mais le
rétablissement de ses privilèges d'honneur, un
corps aristocratique héréditaire, mais avec l'ad-
missibilité de tous les citoyens aux places, sans
autre distinction que les préférences du mérite
Tel était le système politi(|ue de Montlosier. Non
pas qu'il se fit des illusions sur les dispositions
d'esprit des émigrés ; dans le discours prélimi-
naire placé à la tète du sixième volume, il parle
d'eux comme il en parlait à Londres, coniuie il eu
ET LK GALLICANISME. 1x3
parlera toujours dans sa correspondance. Ren-
trant dans la France nouvelle, rien ne fut changé
dans leur imagination. La Révolution, le Consulat,
l'Empire, les armées, les batailles, les victoires,
tout cet ensemble de choses prodigieuses ne pas-
sèrent pas à leurs yeux pour avoir une existence
réelle. La Restauration avait eu beau s'effectuer
comme la restauration de la royauté, ils la procla-
mèrent comme étant la leur. Dès le premier
moment, ils s'étaient emparés non seulement du
roi et de la famille royale, mais du château même
et des appartements.
Montlosier se séparait de ce milieu. 11 voulait
bien constituer un sol véritablement royaliste,
mais il ne voulait pas en exclure la Révolution dans
ce qu'elle avait eu de grand. Il voulait que la no-
blesse de chaque département, réunie en collège
électoral, députât deux membres à la Chambre des
pairs, l'un pour en faire effectivement partie,
l'autre pour y avoir le droit de siéger, seulement
avec voix consultative. La cour de cassation avec
ses attributions aurait été fondue dans la pairie.
On aurait eu ainsi une haute cliambre judiciaire
destinée à prononcer des décisions dans des
cas déterminés.
18» l-E COMTK lU-: MONTLOSIKi;
Montlosior ontendail la néccssilc de rélnhlii la
(lislinction des elasscsen même temps que la dis-
linclion des rangs comme base rondamcnlalc de
loiile la reconstiUilion sociale. Sans celle dis-
tinelion, il considérait que la royauté légitime
n'avait aucune chance de durée et qu'elle succom-
berait infailliblement dans un conflit avec la Révo-
lution. Prenant à partie les classes moyennes, et,
dans ces classes, spécialement la haute bourgeoisie,
il l'accusait de vouloir lormer à elle seule toute la
démocratie et de songer à reconstituer à son pro-
fit une féodalité nouvelle d'argent et d'honneurs.
L'accusation a été plus tard reprise à peu près
dans les mêmes termes par l'école socialiste.
Montlosier ne craignait pas de dénoncer à l'opi-
nion publique l'ascension naturelle de ceux qui
étaient arrivés à la fortune. On lit au tome VII de
la Monarchie française : « Cette classe s'est élevée
si haut dans les villes, qu'elle dépasse aujourd'hui
de toute la tète les anciennes classes supérieures.
Il ne s'agit plus que de porter le iiièiiie mouve-
ment dans les campagnes. Là, on voyait au! rd'ois
un seigneur, un bailli, un greflier, des huissiers.
Actuellement, en imitation des villes, ce sont les
anciens greffiers, les anciens huissiers, qui seront
ET LR GALLICANISMi:. 185
au-dessus des anciens seigneurs. L'aristocratie
nouvelle des campagnes relevant de l'arislocratie
des villes, celle-ci Je la grande aristocratie bour-
geoise de Paris, la France aura une admirable
réodalité bourgeoise à opposer aux souvenirs de
l'ancienne. »
C'est surtout dans sa correspondance que Mont-
losier accentue et développe son système.
M. Prosper de Barante était devenu directeur gé-
néral des contributions indirectes, puis conseiller
d'État. Il allait être pair de France. Ami de Guizot,
de Royer-GoUard, de Camille Jordan, il appartenait
parles goûts, par les idées, par le tempérament,
à ce groupe d'hommes éminents qu'on appelait les
doctrinaires. Son influence sur l'esprit de Mont-
losier avait pris une telle puissance, que, dans une
lettre datée d'août 1815, ce dernier lui disait :
« Vous m'avez dit continuellement, au sujet de
mes ouvrages, que vous ne pensiez pas comme
moi, et cela a encore contribué à me raffermir
dans ma retraite. J'ai dû désespérer de moi et de
la chose publique du moment que j'ai vu que
ce qui était à mes yeux la raison ne l'était pas pour
vous. »
Malgré ces dissidences, exprimées dans des
I8(î L E C 0 M T K 1) li MO N T L 0 S 1 K II
termes qui honorent ramitié, Monllosier n'on
continua pas moins, dans sa solitude de Ran-
danne, d'adresser à l'auteur des Ducs de Bnnr-
fjogne ses confidences politiques.
« 5 août 1815. — 11 y a dans les classes infé-
rieures âpreté à la i'ortune, mouvement vif, ardent
et continu du besoin. Je repousse dans la noblesse
ceux qui ne veulent ni constitution ni représenta-
lion; je repousse dans la noblesse ceux qui
veulent une réaction d'oppression, ceux qui, ne
faisantpas attention au caractère de la Révolution,
à ses sources, à ses causes, cherchent dans des
écarts passagers de quoi humilier leurs en-
nemis... Je repousse dans la noblesse ceux qui,
étant nobles, veulent tout avoir et ne laisser
aucune place à ceux ([iii venlcnl devenii'... Voilà
mes principes. »
Ce n'étaient pas tous ses principes. Sa chiniére
était toujours d'arrêter ce qu'il ap|»elait le déltui-
dement de la boui'^(>oisie.
« \A septembre 1<SIG. — Le système qui me ré-
volte est celui de la confusion des rangs. J'ai peur
qu'on ne veuille saisir la classe du second ordre
par lappàt des honneurs qui appartiennent au
premier... Mettie en appétit d'honneur des classes
KT LK (;ALLIi:AN ISM K. 187
inférieures, dont la condition est d'être on appétit
d'argent, est un l'onvorseiiient de toutes clioses...
Je sais bien qu'une certaine classe persistera jus-
qu'à la rage à vouloir participer aux avantages de
la noblesse, tandis que la noblesse sera privée de
participer aux siens... Je ne trouve pas mauvais
que des avocats soient élevés à de grands honneurs,
pourvu qu'ils y demeurent. Je trouve mauvaise la
confusion d'idées qui, après avoir élevé un avocat
aux plus hautes dignités, un moment, le renvoie
ensuite à son métier de gagne-pain. »
Si Montlosier eût fait partie de la Chambre in-
trouvable, il n'eût pourtant pas siégé aux côtés
de MM. de Labourdonnaye, Salaberry, Duplessis-
Grénedan, les coryphées du parti ultra-royaliste.
« C'est la faute des ultras, écrivait-il le 23 jan-
vier 1819, si le vent a ainsi tourné contre eux. Ils
avaient alors beau jeu. Ils n'ont su malheureuse-
ment ni ce qu'ils disaient ni ce qu'ils faisaient. Ils
ont forcé le gouvernement par leur ambition,
parleur bêtise, à se jeter vers la Révolution. Ils
sont étonnés actuellement de leur ouvrage, lis
reprochent leurs propres fautes. »
La discussion de la loi électorale avait, dans cette
année 1819, amené l'aven éloipu'nt à la Iribuiie
ISS I.F. C.OMTK DK MONTLOSIEK
(le rinlluencc prépondérante de la démocralic.
Les siècles l'avaient préparée; Va Déclaration de^
fîroils de Uhonww avait été la consécration de
ses conquêtes. Monllosier s'exalte en lisant les
discours des divers orateurs :
« Jamais, dil-il (3 mars), les principes d'une
révolution perpétuelle n'ont été moins déguisés et
mieux exposés. Classe moyenne suppose une classe
haute et une classe basse. Bonaparte avait, de pins
que vous, toute l'Europe qu'il remplissait de ses
officiers, de ses intendants, de ses commandants
militaires, et qui ainsi était offerte en butin à la
classe moyenne. Il offrait ainsi aux passions de
vastes issues qui ne sont pas en votre pouvoir. Oh!
comme nos ancêtres étaient plus sages! Ils avaient
créé une influence particulière jtoiir l'industrie,,
le commerce et en général pour les populations
des villes, sous le nom de tiers (-tat ; jamais l'éga-
lité devant la loi n'avait été mieux entendue. —
Aujourd'iuii, ec n'est pas l'égalité qu'on veut, c'est
la supériorité. Si ce qu'on a})pelle la nature des
temps, c'est-à-dire la progression incessante des
petites vanités, demande une semblable (;hose,
celte nature des temps doit s'attendre à être
repousséc par la iialiire des choses, je veux dire le
ET LE GALLICANISME. 189
mouvement de la classe inférieure. Elle est pleine
de force, mais elle manque de richesse. Elle veut,
comme l'a enseigné Babeuf, des biens, de l'argent,
toutes les commodités de la vie. »
Enfin, sa clairvoyance va, dès 1819, jusqu'à pré-
dire la révolution de 1830.
« 8 janvier. — Un gouvernement placé face à
face avec une nation tout autrement composée et
constituée qu'aucune autre nation européenne,
une nation qui n'a plus évidemment pour mobile
que le calcul des intérêts généraux, c'est-à-dire
des intérêts individuels, tels sont les seuls élé-
ments de la société. Quand une nation en est
venue là, il faut se hâter de la changer malgré
tout et malgré elle, ou bien il faut la gouverner
par un beau despotisme. Servez-vous de vos forces
tant que vous en avez, pour faire rentrer dans
les rangs cette loule d'avocats, de médecins, de
peintres, de savants, d'hommes de lettres, d'ar-
chitectes, de marchands, que vous ne cessez de ca-
resser... Consacrez de la Révolution tout ce qui
est nécessaire à l'ordre, mais échappez au ni-
vellement. »
« 10 juillet 1819. — Ce n'est pas l'égalité facul-
tative qu'on veiil, mais l'égalité de l'ail; ce n'est
l'JO \A: C(tMTK HK MONT LOS IK 15
pas l'admissibililé qu'un réclame, mais l'admis-
sion. Lîue partie delà France veut faire prédo-
minei' les supériorités nouvelles. Ce plan pourrait
jusqu'à un certain point ne pas se trouver incom-
patible avec une autre monarchie; mais il l'est
certainement avei- la monarchie légitime. »
Nous [tourrions multiplier les extraits de ces
lettres curieuses à lire. Ce que nous en avons
montré suflit, ce nous semble, pour faire con-
naître et juger l'homme politique. Dans la corres-
jiondance de M. de Série, nous le retrouvons
encore toujours le même.
Comment M. de Serre l'avait-il séduit? com-
ment ce haut et loyal esprit, dont le but avait été
de réconcilier la monarchie traditionnelle et la so-
ciété issue de la Révolution, avait-il inspiré une
entière admiration au solitaire de Randanne?
Etait-ce son éloquence, ou la noblesse de son
âme, ou sa grandeur morale, ou son intrépidité
mélancolique?
Montlosier le poussait à la bataille contre les
développements de l'esprit démocratique. Dans
une lettre du '20 mars 1820, au moment de la
rupture des doctrinaires et de M. de Serre, il lui
exprimait, à propos de la loi électorale, ses mêmes
KT l,K C. ALLICANIS.MK. l',ll
idées do reconsliliilion sociale. 11 lui proposait,
quelques mois plus tard, la révision des titres
nobiliaires dans toutes les provinces par des com-
missaires, un règlement nouveau des droits de
préséance dans les cérémonies publiques ; et il
offrait sa coopération.
« Jamais, ajoutait-il (15 février1822), la France
ne sera tranquille jusqu'à ce que vous ayez
anangé la famille, la maison, la propriété, le do-
maine, comme ils doivent l'être. La Révolution a
détruit tout cela de fond en comble; le gouverne-
ment, qui croit opérer sur quelque chose de réel,
opère sur des masures. Les corporations viennent
ensuite avec les municipalités. La nation ayant été
bouleversée de fond en comble, c'est de fond en
comble que vous devrez chercher à la relever.
Mais pas du tout, c'est du comble et non pas du
fond que je vois tout le monde s'occuper. »
A tous ces rêves de réorganisation M. de Serre
répondait qu'on ne fait pas un peuple, et qu'on ne
le défait pas. Sa tâche à lui était tout autre, mais
non moins difficile. 11 voulait élever pour des
siècles, en ce pays, un gouvernement libre, et il
demandait au temps son secours, sachant bien,
pour employer son admirable langage, que le
VJi l.K COMTK 1)K MONTLOSIKK
temps, jaloux, ne prend définitivement sous sa
garde que ce qu'il a lii.i-mènie fonde.
M. Guizot a écrit que, depuis treize siècles, la
France contenait deux peuples, un peuple vain-
queur et un peuple vaincu.
L'histoire de leur lutte était notre histoire. La
Hévohition avait livré et gagné la bataille décisive.
Il lui fallait son gouvernement.
La facilité avec laquelle s'était opéré le retour
de l'empereur le 20 mars avait décrié la première
restauration. D'un autre côté, les hommes d'État
avaient été frappés, durant les Cent-jours du ré-
veil des sentiments et de l'esprit de la Révolution.
C'était à ce peuple, divisé, méfiant, ne voyant
dans les garanties de justice et de liberté que des
armes à employer pour se défendre contre l'ancien
régime, que la Chaite venait d'être donnée. Le sol
politique, si longtemps le domaine du privilège,
avait été contjuis |»ar l'égalité, non moins irrévo-
cahlcmenl que le soUjaulois V avait été autrement
par le peuple franc.
« Le privilège était descendu au tombeau.
Aucun elTort humain ne pouvait l'en l'aire sortir ;
la Révolution n'avait laissé debout que les indi-
vidus. Son œuvre avait été consommée par l'em-
ET LE GALLICANISME. 1!)3
pire. Nous étions devenus une nation d'admi-
nistrés sous la main de fonctionnaires • . »
C'est en cet étal que la société avait été léguée à
la Restauration. Le gouvernement représentatif
était désormais la seule protection efficace des
libertés publiques. Elles n'étaient défendues ni
par les mœurs, ni par les habitudes, ni par les
souvenirs. ]Née de la veille, sans précédents sérieux
dans notre histoire, cette forme de gouvernement,
pour s'adapter à la France, n'avait aucun emprunt
à faire au Consulat et à l'Empire. Ce n'était pas
dans ce passé qu'il fallait chercher des exemples
et puiser l'expérience de ces institutions capables,
suivant une belle parole, de rendre un long gé-
missement quand la liberté est frappée.
La vieille aristocratie française n'avait pas, de
son côté, pu oublier ses pertes, ni abjurer ses
ressentiments. Elle n'était pas préparée à accueil-
lir près d'elle les grandes existences créées par la
Révolution, et elle espérait, malgré l'évidence, que
la société entrerait dans ses anciens cadres ou
qu'elle reprendrait une forme analogue à celle
d'autrefois.
1. Discours de Royer-Collard.
13
194 LE r.OMTK DE MONTI.OSIEIJ
Knonliant dans le syslèmo (>onslitiili(inn(^l. la
Fiaiico so trouvait donc, sans le vouloir, engagée
dans une situation quasi révolutionnaire. Une
sociélé avait été faite parla Révolution. Celte so-
ciété ne savait peut-être pas, en ])olilique, ce
qu'elle voulait; mais elle savait très nettement,
alors comme aujourd'luii, co qu'elle ne voulait
pas. KUe n'était établie, il est vrai, que dans des
coustru(Uions encore incomplètes, mais les fon-
dements étaient de granit.
Ce n'est pas seulement dans les lois civiles que
l'Assemblée constituante et la Convention avaient
creusé un moule dans lequel avaient été jetées les
jeunes générations; les pratiques de l'administra-
tion, les relations sociales, le tour même des
esprits, avaient reçu les mêmes empreintes.
Ajoutons-y les intérêts nouveaux et considérables
créés par les lois agraires, et (rauiani plus faciles
à s'alarmer qu'ils avaient été l'objet des plus ar-
dentes compétitions. On jugera aloi-s de la force
de la résistance.
Plus d'un, parmi ceux qui jioussaienl le gouver-
nement à ressaisir quelques lambeaux d'ancien
régime, avaient sans doute rêvé une contif-
révdlulion désintéressée. Des âmes élevées se ren-
ET LE GALLICANISME. 195
contraient qui ne cherchaient dans le retour d'an-
ciens piivih'îgf's que la reconstitution de ce qu'on
appelait les forces sociales. «Mais bien fous, disait
le cardinal de Retz, sont les chefs de parti qui
s'en croient les maîtres et se flattent de les gou-
verner! •) N'était-ce pas se jouer d'eux que de leur
oiïrir les seules joies intellectuelles de la victoire?
L'influence, le pouvoir, les avantages sociaux,
avaient changé de mains. 11 fallait donc les re-
prendre à leurs nouveaux possesseurs.
Les écrivains les plus perspicaces virent bien
alors la nature de cette lutte décisive; et ce sont
les incident.» de cette dernière bataille qui don-
nent un caractère si dramatique à certaines
journées parlementaires. L'intérêt aurait été moins
poignant, la passion moins surexcitée, s'il ne se
fût agi que d'un débat éloquent. Croit-on quu la
jeunesse eût applaudi avec autant d'enthousiasme
Chauvelin, se faisant porter malade au Palais-
liourbon pour prendre part à un vote?croit-onque
l'expulsion de Manuel eût autant remué la bour-
geoisie française, s'il n'eût été question que d'une
infraction au Règlement ou d'un amendement plus
ou moins libéral? Croit-on que, lorsque le discours
du trône annonçait la présentation d'un projet de
196 LE COMTE DE MONTLOSlEll
loi pour met Ire un terme au morccllemenl de la
propriété foncière, l'opinion n'y voyait qu'une
thèse économique? On considéra ce projet comme
une tentative nouvelle de retour à l'ancien ordre
social, comme une attaque directe contre la
France moderne.
Lorsque fut apportée à la Chambre des pairs la
célèbre proposition relative au droit d'aînesse, la
majorité du pays ne s'occupa point de savoir si
elle était menaçante pour le régime constitution-
nel. Ombrageux devant une atteinte au }>rincipe
d'égalité, le parti libéral voua une implacable
haine aux imprudents qui méconnaissaient le
tempérament national.
Sans doute l'ancienne aristocratie n'était dépour-
vue ni d'esprits élevés ni de caractères généreux;
maisellc s'était brouillée avec la France, et, si elle
avait voulu chercher des points d'appui contre l'au-
torité royale, en faveur de sa propre indépendance,
le vide se serait fait autour de ses prétentions,
alors même qu'elle aurait eu de son côté toutes
les fiertés. C'était la démocratie entière, et à sa
tète la bourgeoisie, qui repoussait un assaut dont
rimpuissancen'étaitpas un seul instant douteuse.
« Loin de vous montrer si inquiets de l'intluencc
ET LK GALLICANISME. l'J?
de la classe moyenne, écrivait le plus autorisé de
ses chefs, adoptez celte influence !Aidcz-Ia à
s'étendre, à se constituer; c'est ce qu'elle cher-
che; qui la servira en ceci sera son maître. Elle
est assez haut pour ne plus descendre, pas encore
assez pour fournir à la société cette véritable,
cette légitime aristocratie dont l'une et l'autre ont
besoin. Voyez l'ardeur avec laquelle les jeunes
gens de cette classe se précipitent vers les études
sérieuses, vers les professions qui procurent la
considération, les nombreuses clientèles, et pla-
cent les hommes à la tête de l'ordre social!
Emparez-vous de cette ardeur, élevez seulement
le but où elle aspire ! »
On n'écouta pas celle voix ; et cependant le
changement qui s'était opéré dans les esprits
s'accentuait chaque jour. Il était si éclatant, qu'il
arrachait à M. Royer-Gollard ces paroles, qui
eurent un si profond retentissement:
<( On ne viole pas impunément les mœurs pu-
bliques. Quand l'état d'une société est fixé et qu'il
est manifeste, il est la conduite de la Providence
sur cette société, et la soumission lui est due
comme à tout ordre établi. »
Les hommes distingués qui représentaient les
198 1. K COMTK HE MONTl.OSlKll
idées de la classe moyenno ne repoussaiciU pas
les supériorités, les iiilluonces de naissance; ils
voulaient que les lois leur oiïrissenl les moyens
de les exercer librement ; mais ils voulaient
aussi que les lois leur imposassent la nécessité
constanle de se léi>itimer, sans usurper le droit
d'aulrui et sans déshériter l'avenir. Le beau
monde n'avait à présenter, comme théories poli-
tiques, que le pouvoir absolu de M. de Bonald, ou
le dogmatisme hautain de M. de Maistre.
La réconciliation ne fut pas dès lors possible.
Le parti ultra-royaliste commit, on outre, la faute
de s'épurer constamment. Il repoussa jilus d'une
fois les neutres dans les ranas ennemis. Celte
manie avait commencé avec la Révolution. Depuis
Coblenlz, où ceux qui étaient arrivés le lundi se
réunissaient à l'hôtel des Trois-Coiironnes pour
siffler ceux qui arrivaient le mardi, lesquels sif-
flaient à leur tour ceux qui n'arrivaient qm; le
mercredi, jusqu'au retour à Paris, où ces mômes
émigrés calculaienl le dévouement par le plus ou
moins de retard qu'ils avaient mis à rentrer, ils
s'isolaient dans une pureté rigoureuse.
Ils semblaient ignorer que, après vingt-six ans
d'événements extraordinaires, s'il n'v avait eu
ET LE GALLICA^MSME. 199
que les purs, dil Fiévûc, ({ui cussenl le droit de
lever la main, il eûl été trop facile de les conipler.
On aurait compris que la pensée de substituer le
gouvernemenl anglais à la Charte eut passionné les
familles nobles.
La publication posthume des Considérations
sur les principaux événements de la Révolution
avait été un événement. Avec sa large culture
intellectuelle, avec son esprit philosophique,
madame de Staël avait bien vite jugé les difficultés
qui compliquaient l'existence du gouvernement
de la Restauration. Dans ses conversations avec
une des l'emmes éminentes qui avaient ouvert
un salon politique, dans ses épanchements avec
SCS amis, B. Constant, Chateaubriand, elle don-
nait les conseils les plus clairvoyants. A mesure
que l'ombre descendait sur sa vie, sa raison
s'illuminait comme une haute cime. Le souvenir
de son père, sa plus sincère passion, avec Dieu
et la liberté, les pensées qu'elle lui avait entendu
exprimer, lui revenaient avec la vivacité des
impressions de sa jeunesse. L'exemple des ins-
slilulions de l'Angleterre et de son opiniâtre
résistance au génie de Bonaparte, lui avait in-
spiré une adoration qui s'ajoutait au culte pour la
eCO LE COMTE DE MONTLOSIER
mémoire paternelle. Son livre fut traversé par ce
double courant.
Madame de Slaél pensait que l'essai de la
constitution anglaise valait la peine d'être tenté.
Le système étant admis, il importait d'y con-
former les institutions et les usages ; car il en
est, pensait-elle, de la liberté comme de la re-
liai ion, toute hypocrisie révolte plus qu'une abju-
ration complète. Le gouvernement représentatif,
ainsi compris, lui paraissait inconciliable avec le
droit divin. Toutes les disputes des Anglais avec
les Stuarts étaient provenues de cette inconsé-
quence. C'était une combinaison politique et non
un mouvement populaii-e qui avait rétabli les
Bourbons. Pourquoi dès lors un appel à la nation
n'aurait-il pas sanctionné l'œuvre de la force?
Telle était l'opinion de madame de Staël.
Quant aux émigrés qui attendaient des dédom-
magements de l'ancienne dynastie, poui les biens
qu'ils avaient perdus en lui restant fidèles, tout
en reconnaissant que leurs plaintes étaient natu-
relles, l'auteur des Cousidcrations croyait avec
sagesse qu'il fallait venir à leur secours sans porter
atteinte à la vente des biens nationaux. 11 fallait
leur faire comprendre ce que les protestants
ET LE GALLICANISME. 201
avaioni compris sous Henri IV. Ils devaient consen-
ti f, i)Our le bien de l'État, à ce que le monarque
adoptât les intérêts dominants dans le pays.
L'iniluence de ces idées sur la jeunesse fut vive,
et nous nous souvenons d'avoir entendu raconter
par un grand magistrat que, étant étudiant et lisant
tout haut à un groupe d'amis quelques pages de
ce beau livre, des larmes montèrent aux yeux,
lorsqu'il arriva à ces lignes : « La liberté ! répé-
tons son nom avec d'autant plus de force que les
hommes qui devraient au moins le prononcer
comme excuse l'éloigncnt par flatterie ! Répétons-
le, car tout ce que nous aimons, tout ce que nous
honorons y est compris... Sans doute, il faut des
lumières pour s'élever au-dessus des préjugés,
mais c'est dans l'Ame aussi que les principes de
la liberté sont fondés ; ils font battre le cœur
comme l'amour et l'amitié; ils ennoblissent le
caractère. »
C'était un noble temps que celui-là! Tous les
hommes qui avaient grandi dans ce milieu enthou-
siaste, désintéressé, plein de foi à l'idéal, gardèrent
jusque dans leur extrême vieillesse je ne sais quelle
flamme qui préservait en toute chose de la vulga-
rité!
■20-J LE COMTi: lu; MONTLOSIER
Pour juger de rimportancc de la polémique
engagée à propos des Considéralions, il faut se
niellre sous les yeux les Observations que crut
devoir publier M. de Donald. Plaçant sur la sel-
lette la Révolution, l'attaquant violemment dans
son origine, dans son but, niant ses causes, allant
jusqu'à justifier les droits féodaux, l'auteur de la
Législation primitive rend bien exactement dans
ce pamphlet les pensées et les sentiments du parti
de l'ancien régime. Critiquant amèrement l'An-
gleterre et ses institutions, attribuani à l'invasion
des doctrines étrangères la ruine de ce qu'on appe-
lai! les principes politiques et religieux, M. de
Donald ne voyait pas la liberté dans le jugement
par le jury, dans le vote de l'impôt, dans la liberté
de la presse, dans la participation des députés au
pouvoir législatif; il la faisait consister unique-
ment dans l'admissibililé aux fonctions publiques.
L'égalité devant la loi lui jtaraissait avoir existé
avant la Révolution, et le peuple français était plus
heureux alors qu'il ne l'avait jamais été.
Tout est à lire dans cette apologie passionnée
du passé.
L'aversion du château pour la constitution an-
glaise n'avait-elle pas inspiré au comte d'Artois ce
ET LK GALLICANISME. 203
mol connu : J'aimerais mieux scier du bois que
d'être roi aux conditions du roi d'Angleterre? cl
cetaulre mot, plus tard, au moment de donnera la
Charte une interprétation funeste: En Angleterre,
les ministres gouvernent ; en France^ c'est le roi.
La condition qui faisait le plus défaut pour l'ac-
ceptation complète du système qui fut la force
de l'Angleterre, c'était toujours une aristocratie.
Notre seconde Chambre ne pouvaitêtrelaChambre
des lords. L'aristocratie française avait été non
point une puissance politique, mais une préémi-
nence sociale. Il y a longtemps que ces vérités
presque banales ne sont plus discutées.
La formation d'un corps électoral dont tous les
membres seraient, en vertu d'un droit, appelés
à nommer directement les députés, fut le champ
clos où la classe moyenne et ceux qui combat-
taient son avènement se rencontrèrent. Les lois
électorales sont des lois essentiellement politi-
ques, celles qui caractérisent le mieux la nature
du gouvernement.
La doctrine de la révolution avait été celle de
la souveraineté du peuple. Elle avait, en fait, pris
naissance lors de l'élection des députés du tiers
en 1789. Chaque Français concourut par déléga-
■20i l.K r.OMTi: 1>K MONTI.OSIEIÎ
lion à rexpression des vœux transmis par les
cahiers. C'est au nom de la nation que les députés
parlèrent; c'est en elle que fut placée la source
(le tous les pouvoirs, à la Constituante comme à la
Convention.
Qu'entendirent par les mots « souveraineté du
peuple » les publicistes ou les orateurs qui s'en
portèrent les défenseurs sous la Ilestauration?
était-ce l'exercice constant et direct du pouvoir
par les citoyens? Les plus chauds partisans du
principe n'y songeaient pas. Le peuple, à leurs
yeux, était incapable d'exercer par lui-même la
souveraineté. Ils lui réservaient seulement le droit
(le la déléguer.
En donnant la Charte à la France, Louis XVIIl
avait accepté la révolution; mais la Charte avait
placé la France dans une situation autre qu'en 80.
On ne prenait pas les électeurs dans la nation en-
tière; on les prenait dans une classe de citoyens
réunissant des conditions déterminées. Ce fut
dans la classe moyenne que le corps électoral
chercha sa représentation ual nielle, la présom-
])linn de capacité ayant été attachée à une certaine
conlrihulion.
Les lh('oriciens firent reposer la base de cette
ET LE (; AL lu; A M S. ME. 205
présomption de capticilé dans la distinction entre
la représentation des personnes et celle des in-
térêts. Deux éléments existaient dans la société;
l'un, matériel, était l'individu; l'autre, moral,
était le droit résultant des intérêts légitimes. Avec
le premier, c'était la majorité des individus qui
était le souverain; avec le second, c'était la repré-
sentation des intérêts. La capacité d'élire les dé-
putés résultait du fait que l'électeur possédait les
intérêts généraux. La capacité n'était pas le droit,
qui était antérieur, mais elle était la condition
sous laquelle s'exerçait le droit.
Tels étaient, dans leur forme philosophique et
abstraite, les principes que l'orateur le plus au-
toi'isé opposait à la doctrine de la souveraineté du
peuple.
Ces idées furent adoptées par la majorité de la
classe moyenne. C'est par l'élection à la Chambre
des députés qu'elle intervenait régulièrement dans
les affaires publiques et qu'elle y faisait sentir son
influence. On peut juger alors de l'importance que
prirent les discussions sur la loi électorale et la
septennalilé.
Un point fondamental créa un dissentiment ab-
solu entre les royalistes libéraux et la phalange
-20G L E C 0 M T K I) K M 0 N T L 0 S I K II
des doLti'inaires. Toute attaque à réyalilé des
électeurs portait un cachet de contre-révolulion
qui détruisait l'effet et le crédit des améliorations
constitutionnelles. Le classement des électeurs en
deux parties, dont l'une avec le privilège du dou-
ble vote, ne pouvait que perpétuer l'exaspération
de la bourgeoisie.
Montlosier crut naïvement que ses projets au-
raient pu opposer une digue aux doctrines libé-
rales. Il eût échoué comme les ultras de 1815.
Mais il vit juste quand il annonça que, les préten-
tions des royalistes ardents et qui entouraient le
roi se heurtant contre l'influence des classes
moyennes, une autre révolution était inévitable,
si une transaction n'intervenait pas. Le moindre
conflit entre la couronne et l'opinion prenait les
proj)ortions d'un changement de régime. La dé-
mocratie, en montant, minait sourdement l'édi-
fice, jusqu'à ce qu'un jour vînt où, comme la mer,
elle passerait au-dessus.
Mais le nom de Montlosier n'eût été connu (jue
des érudits et des curieux, s'il n'eût été mêlé
avec éclat à une autre lutte dont les échos ne se
sont pas alTaiblis.
Ce pays a consei'vé surtout ce qui se rattache à
ET L t: C.ALLICANIS.ME. 207
la puissance ecclésiastique une susceptibilité ex-
traordinaire. L'influence relif;ieuse est une force
que l'ancien régime considérait comme sienne.
Il ne s'apercevait pas que l'apparence même d'une
alliance avec la contre-révolution suffisait pour
rendre le clergé suspect et bien vite odieux à tous
ceux qu'il ne subjuguait pas.
Un autre principe régnait en fait depuis trente
ans; il avait passé dans la législation : c'est que la
vie religieuse et la vie civile sont absolument dis-
tinctes.
La Charte, en- déclarant une religion d'État,
avait créé une situation pleine de périls. La liberté
de conscience, la plus susceptible de toutes les
libertés, était sur ses gardes. Non pas que les
cultes non catholiques reconnus eussent à redouter
une atteinte sérieuse dans la manifestation de
leurs actes; non pas que le gouvernement eût
menacé de retirer le traitement à leurs ministres ;
mais la France était pleine d'hommes qui, étran-
gers même aux communions dissidentes, voulaient
cependant conserver sur les matières religieuses
la liberté de leurs actions et de leurs pensées.
N'y eût-il pas de dissidents, le droit restait le
même et l'intérêt n'était pas moindre. L'esprit du
208 Lt COMTK DE MONT LOS I Eli
clergé, ses doctrines, les reyrels ([u'il Liardail
de son ancienne puissance, son ardeur à recon-
quérir une partie du terrain, étaient une source
d'alarmes.
« Janiais cependant le pouvoir séculier n'avait
été si bien posé et si bien armé pour maintenir sa
suprématie. Le principe de la séparation absolue
de la vie civile et de la vie religieuse avait plus
fait à ce sujet que toutes les pragmatiques et tous
les arrêts du parlement. Le grand problème qui a
tant lassé les rois et les peuples modernes, le pro-
' blême de l'indépendance de l'autorité temporelle,
est sinon résolu, du moins bien avancé par là. Le
gouvernement peut encore avoir à traiter avec le
clergé, il n'est plus contraint en aucun cas de subir
sa loi ou d'acheter très chèrement son aveu. »
Ainsi s'exprimait, en octobre 18:21, un des hommes
les mieux placés pour donner de sages conseils,
un de ceux qui élaienl des mieux préparés par l'é-
lude et par les croyances à traiter ces délicats pro-
blèmes. « J'hésite à en [)arler, disait-il, de peur
d'être mal compris et de ceux qui se hâteraient
d'api»rouver mes paroles et de ceux qui seraient
enclins à les accuser. Les choses saintes ne se
laissent pas toucher aisément, et toute fausse in-
ET LE GALLICANISME. 209
terprélatioli me serait odieuse, quelle qu'en fut la
tendance. >
Ces lignes de M. Guizot, si empreintes de respect,
n'en ont que plus d'aulorilé.
On avait reconnu qu'il ne serait pas prudent de
lemettre en question les dispositions du concor-
dat; l'augmentation du nombre des évèchés, leurs
changements de circonscription, l'accroissement
de l'allocation portée au budget pour les dépenses
du culte, étaient des mesures qui ne touchaient
en rien le spirituel de l'Eglise. Mais les méfiances
s'éveillèrent à ki lecture du rapport sur le projet
de loi relatif aux peM5ioM5 ecclésiastiques. La com-
mission accusait les ministres d'indifférence pour
la religion; le concordat était attaqué ; le rappor-
teur, M. de Bonald, soulevait les questions les
plus graves et les plus difficiles.
Les droits de l'Etat et ceux de l'Église devaient
nécessairement se poser dans la discussion.
Ce fut Royer-Collard, une des âmes les plus re-
ligieuses qui se soient rencontrées, qui formula
les vrais principes. Us se résumaient en peu de
mots. Le prêtre restera dans le temple et n'en
sortira point pour troubler l'Etat. La liberté de
conscience est irrévocablement établie par la
11
ilO LK COMTK l»K M ONi I,(IS 1 1 1;
Chai te. La religion callioliquc a cessé d'être exclu-
sive; elle n'est même pas dominante. Ses mi-
nistres ont perdu la vie politique, qui a son prin-
cipe dans le droit de propriété. Ainsi que la
société elle-même, ils soni dissous en individua-
lités. Le motclergé n'est plus qu'une dénomination
ecclésiastique; dans le sens de la loi, il est vide de
sens.
Répondre à une pareille auloiité était diliirile;
mais on avait compté sans les iaules. La loi sur le
sacrilège fut la plus grave. En punissant de la-
peine de mort et même de la mutilation le cou-
pable, en l'assimilant en certain cas au parricide,
cette loi excita le plus vif mécontentement. L'o-
pinion y vit l'influence croissante du parli (|u'on
appelait la Congrégation.
La religion et la société civile, leur natuie et
leur indépendance respective, étaient de nouveau
remises en question. On évoquail du j)assé ce vieux
préjugé que la loi a une croyance religieuse, et
que la vérité en matière de foi est de son domaine.
« C'est sur la vérité légale du dogme, disait le
grand orateur, que sont construits les échafauds
du sacrilège... El pourquoi seulement le sacrilège,
quand, avec la même autorité, l'hérésie et le blas-
ET LE GALLICANISME. 211
phème frappent à la porte?... De même que dans
la politique, on nous resserre entre le pouvoir
absolu et la sédition révolutionnaire ; de même
dans la religion, nous sommes pressés entre la
théocratie et l'athéisme. Nous n'acceptons pas
cette odieuse alternative. »
Qu'on juge de l'écho que trouvaient d'aussi
hautes paroles ! Il était donc avéré qu'en matière
religieuse comme en politique, un parti voulait
retourner en arrière.
Montlosier, quand les questions se posèrent, se
porta, avec toute la vigueur de son tempérament,
du côté des opinions de sa jeunesse. Dès 181G, il
avait été effrayé des maladresses du clergé. IL
écrivait à M. de Barante, le 5 janvier :
« Les prêtres se regardent comme Dieu... Est-il
convenable que des prétentions semblables s'é-
lèvent en ce temps-ci ? Ils périront et feront périr
la nation et le roi avec eux. Je désire que ce peu-
ple-ci revienne à Dieu ! mais il se donnera plutôt
au diablequedesedonnerauxprêtres... Le peuple
français peut subir toute espèce de servitude, il
ne subira pas celle-là : celle-là rendra odieuse la
famille régnante et entraînera sur elle la malé-
diction des Stuarls... »
il-2 LE COMTE DE MONTLOSIER
:29 février 1810. — >i Le clergé cherciie à éten-
dre tant qu'il peut sa juiidiction. Mon frèie, au-
trefois seigneur, aujourd'hui maire de Sainl-Ours,
a engagé au mariage deux jeunes gens qui vivaient
librement. Les jeunes gens se sont présentés à la
municipalité et ont voulu de là aller à l'église. Le
curé n'a pas voulu les recevoir. 11 n'a pas seu-
lement exigé la confession, mais que ces jeunes
gens fissent une sorte de pénitence publique en
se séparant publiquement pendant un certain
temps. L'évèque approuve le curé. L'un et l'autre
y voient un moyen d'accroître leur importance.
Nos ancêtres ont mis beaucoup de soins à prévenir
cette sorte de prétention. Le refus de sacrement a
été une cause criminelle et susceptible de décret
de prise de corps. J'en ai vu moi-même des exem-
ples. Un curé ayant refusé d'administrer l'eucba-
ristie à une fiile d'assez mauvaise vie, et cela sans
insultes, ayant feint seulement de roul)lier,
fut décrété d'ajournement personnel par la
sénéchaussée de Clermont. »
Nous rencontrons là toute une théorie qui fut
longtemps commune à beaucoup d'esprits, et
({u'une étude plus réfléchie des conditions de la
liberté cl des rapports de l'Église avec l'Etat doit
ET LE GALLICANISME. 213
faire écarler.Emprunler à l'ancien régime, à un
temps où la société n'était pas sécularisée, où la
vie civile et la vie religieuse étaient à ce point
mêlées, que le roi était un évêque du dehors, em-
prunter des exemples de mainmise sur le prêtre
quand il croyait devoir refuser un sacrement,
a été considéré comme une œuvre libérale. Les
consciences protesteraient aujourd'hui, nous le
croyons, contre cet appel au bras séculier. Bien peu
de libéraux, sous la Restauration, comprirent du
reste la liberté religieuse. Sous la monarchie de
juillet elle-même, des préventions obscurcirent
celte idée ; ne nous en étonnons pas ! Dans l'échelle
des conquêtes morales, les idées de tolérance et
de justice sont les plus difficiles à atteindre.
ISous continuerons à relever, dansla correspon-
dance des années 1818 et 1820, les appréciations
de Montlosier sur le caractère du mouvement
religieux.
3 janvier 1818. — « Je tiens d'un marguillier
de la cathédrale de Clermonl qu'on y prépare
jusqu'aux fonts baptismaux à l'effet de renouveler
tous les baptêmes laits par les prêtres jureurs et
constitutionnels. Les mariages sont placés dans la
même catégorie. Les divisions de ce qu'on appelle
214
l.K C.OMTK 1)K MONTI.OSlEll
la société s'ajoulcronl à ces mouvcnienls. Les
divisions n'ont jamais été plus animées. »
Quand on étudie avec un amour sincère du pays
riiisloire de France depuis quatre-vingts ans, on
est presque à chaque moment saisi d'angoisse.
Aucune nalion n'a plus souffert de ses divisions et
n'a plus grandi dans les larmes. Aucune, avec des
qualités généreuses, n'a plus semé la route de
haines intérieures, inoubliables. 11 lui a fallu plus
que du ressort pour ne pas succomber dans de
pareilles souffrances.
On sait quelle importance prirent les missions
pendant la Restauration. Leur action fui 1res
active et dépassa, en plus d'une ville, les limites
d'un zèle qui aurait du rester religieux.
Montlosier, qui vit les missionnaires à l'œuvre
en Auvergne, écrivait le H avril 1818:
« Les missionnaires continuent à faire foule;
j'ai été lesenlendre. Aucune espèce détalent; en
revanche, insolents et dominateurs au delà de ce
que vous pourriez croiie. 11 y a parmi cuxALFayel,
très couru par les dames... La municipalité avait,
par délibération, choisi un emplacement })0ur la
croix de la mission. M. Hauzan (un des chapelains
du (lieu Mars) a dit qu'il la voulait dans la rue
ET LE GALLICANISME. 215
des Gras, et que, si elle n'était pas là, il n'y en
aurait pas. Il a envoyé, ces jours derniers, des
ouvriers pour creuser l'emplacement. Les mis-
sionnaires avaient chargé l'évêque de Clermont
de prononcer la formule du renouvellement des
vœux du baptême. « Plus haut, prélat! » lui a dit
l'un deux. « Pontife du Seigneur, plus majes-
» tueusement, plus lentement ! » hii a dit l'autre.
Malgré cela, et peut-être à cause de cela, tout le
monde s'y précipite. »
2 juin 1818. — « Nos missionnaires ont mis le
feu partout. Qu'on nous envoie la peste de Mar-
seille si l'on veut, mais qu'on ne nous envoie plus
de missionnaires!... Nous commencions à être
tranquilles ; aujourd'hui, nous sommes plus divisés
et plus aigris que jamais. »
A mesure qu'on s'éloignait des premières années
de la Restauration, la présence d'une faction, pour
employer l'expression de Royer-Collard, se mani-
festait dans le oouvernement. Sans doute, un vé-
rilable esprit religieux se réveillait; mais, pour
qui aurait voulu rélléchir, cette disposition des
esprits, loin de faciliter le retour vers des idées ou
des formes jadis étroitement unies à la icligion,
s'y refusait au contraire avec énergie.
210 LF. COMTt: DE MONTLOSIF, l",
Monllosicr, avec ses àpretés et ses Iii/aiii'iies,
avec le goût qu'il avait toujours eu pour les t'tudes
ihéologiques, avait gardé vis-à-vis du cleriié et
des congrégations les opinions qu'il exprimait
en 1789. 11 n'était pas favorable au maintien du
budget des cultes. Sans vouloir revenir aux dîmes,
il pensait que le clergé devait être propriétaire de
biens déterminés, dont l'importance aurait cepen-
dant pu être limitée. Ce n'était pas un voltairien.
Après avoir lu les Considérations sur la Révolution,
il avait copié, en les soulignant, ces lignes de ma-
dame de Staël : Le jour où Von cessera de réunir
ce que Dieu a sépare, la religion et la politique, le
clergé aura moins de crédit et depuissance, mais la
nation sera sincèrement religieuse. A Randanne,
chaque soir il lisait à ses valets de ferme un cha-
pitre de Vlmitation; mais il y avait toujours eu en
lui du vieil esprit de légiste vis-à-vis de l'Eglise.
Très lié avec son compatriote et son cousin
l'abbé de PradI, ({tTil Irailail jilnlôl en homme
d'État qu'en archevêque, échangeant avec lui les
livres nouveaux, Monllosicr racontait volontiers
une anecdote qui permettait d'apprécier l'esprit
du jeune clergé comparé à celui du clergé d'avant
la Révolution.
ET LE r.ALLICAMSME. 217
L'abbé de Pradt venait de lire l'ouvrage de
M. Guizol, Des moyens (V opposition el de gouver-
nement; il le louai l devant le curé de son village
et lui en citait des passages. Le curé les attaqua
violemment ; l'archevêque les défendit; le curé lui
interdit l'entrée de l'église et le menaça de l'en
chasser au besoin. L'évêquc de Clermont, à qui
l'on en référa, désapprouva heureusement le curé,
et l'archevêque put faire ses pâques.
Montlosier fut bientôt conduit non-seulement à
prendre une part active dans la lutte, mais à la
diriger. C'est la période de sa vie qui a donné le
plus d'éclat à son nom.
Pour comprendre son attitude vis-à-vis des
jésuites, il faut ne pas oublier aussi qu'il appar-
tenait à une province où les plus honorables fa-
milles avaient été jansénistes, à une province qui
avait presque peuplé Port-Royal. Le jansénisme
n'était pas seulement une théorie nouvelle sur la
grâce, il était surtout une réaction contre les
doctrines, la discipline et l'influence de la célèbre
compagnie. Aussi les animosités entre les deux
partis furent-elle ardentes et perpétuelles. Avant
de parler du Mémoire à consulter, il élait néces-
saire de bien constater les origines.
vu
Le comlc de Monllosier et les luîtes religieuses fous la Restau-
ration. — L'école ultramontaine. — Le Mémoire à consulter et
l'école gallicane.
La Restauration n'a pas eu seulement l'honneur
d'apprendre à la France les conditions véritables
du régime constitutionnel: elle a présenté aussi
l'émouvant spectacle de la tentative faite par un
gouvernement, peu confiant, il est vrai, dans cette
<3euvre, pour replacer le clergé français sur le
terrain de la déclaration de IG8'2. Si cette tentative
a échoué, ce ne fut certes pas la faute de l'homme
dont nous faisons connaître la vie et les œuvres.
Instigateur passionné et convaincu de celte lutte,
il en supporta lui seul presque tous les coups.
550 m: COMTK I»K MdNTl.OSiK.i; .
résolu (|u'il était ;'i pousser jus(iu'aii\ dernières
conséquences ses principes gallicans.
Le comte de Monllosier avait soixante-dix ans;
il vivait de plus en plus dans sa retraite do Han-
danne, occupé à défricher et à planter, venant de
temps à autre à Paris ranimer sa verve, entrete-
nant une active correspondance avec le monde
élevé de l'opposition, dévorant tout livre de con-
troverse qui paraissait, n'étant indifîérent à rien
el ayant gardé en lui-même un foyer d'ardeur
batailleuse qui s'étendait aux plus petites choses.
Une querelle, aujourd'hui oubliée, de l'académie
des belles-lettres de Glermont avec le préfet du
Puy-de-Dôme, M. d'AUonville, l'avait un instant
occupé tout entier.
A mesure que l'âge croissait, il se passait en lui
un phénomène souvent observé. Il revenait aux
f(»rles impressions de sa jeunesse, à ce qu'il était
au moment suprême de sa vie publique, quand il
siégeait à la Constituante et quand il entendait la
voix érialanle de Mirabeau. Comme la majeure
partie du tiers état et de la noblesse d'alors, il
gardait vis-à-vis de l'Église autant do liberté que
de respect.
L'amienne société française, moitié sceptique.
ET LE GALLICANISME. 521
moitié dévole, mélange de contradictions inexpli-
cables en théorie, avait trouvé dans le galli-
canisme une sorte de modiis vivendi qui lui
suffisait. Au fond, pour tout esprit impartial, c'était
moins une religion qu'une manière de gouverner
la religion. Peu soutenable en principe, on peut le
concéder, le gallicanisme était un moyen de
remédier aux tentatives d'empiétement du clergé,
une sorte de transaction entre la puissance civile
et la puissance ecclésiastique.
Lorsqu'on s'est bien pénétré du vieil esprit fran-
çais, qui peut s'étonner de la persistance avec
laquelle des chrétiens sincères, d'une austérité
irréprochable, repoussèrent dès lors l'influence
de doctrines autant politiques que religieuses? Les
anciens parlements avaient, en disparaissant, légué
sur ce point leurs traditions aux esprits modérés
de la Révolution ; plus d'un membre de la magis-
trature nouvelle devait à son tour les recueillir;
toute une corporation laïque, l'Université, devait
essayer de les perpétuer et les commenter par ses
éludes historiques et par son enseignement.
Monllosier, qui songeait à écrire ses Mémoires
et qui se nourrissait exclusivement des idées qui
avaient guidé son éducation, répondait, plus qu'il
•J-i-2 LE COMTE DE MdNTLOSIEH
nt^ le pensait lui-même peut-être, aux passions du
temps, lorsqu'il commença une guerre qui fut le
plus i;rand effort individuel pour relever, sans
concessions et dans toute son étendue, le système
religieux que les légistes et l'ancienne royauté
avaient conçu et fait accepter à la nation.
Pour se rendre compte avec équité de l'état des
amcs dans ces mémorables années du règne de
Charles X, il faut lire, non pas les historiens
libéraux et les livres ou les journaux qui défen-
daient la Révolution, mais les Mémoires de M. de
la Rochefoucauld duc de Doudeauville, les pre-
mières œuvres de Lamennais, les papiers de
Yillèle, les ouvrages de M. de lîonald, les discours
des membres du côté droit à la tribune des deux
Chambres, la collection du Drapeau blanc et de la
Quotidienne ci VHisloire de la Restauration, par
Alfred iNeltemenl
Cliailes X était très honnêtemeni leslé le comte
d'Arlois. Suivant son mot célèbre à Lafayette, il
n'y avait que deux personnes en France qui
n'eussent pas changé, l'ancien commandant des
gardes nationales et l'émigré de 1790.
Son avènement, sa piété bien connue avaient
rendu plus exigeante cette majorité qui attachait la
ET LE GALLICANISME. 223
plus haïUe importance à la question religieuse. Elle
étaitdevenue la première des questions politiques.
Des voix s'élevaient dans la droite pour qu'on fit
entrer le catholicisme dans la législation. C'était le
temps où M. de Marcellus s'écriait : Nous sommes
gouvernés par des lois impies! C'était le temps où
M. Duplessis-Grenédan demandait que la religion
de l'Etat obtînt dans nos codes la place qui appar-
tient à la vérité divinement révélée, qu'on rendît
aux prêtres les registres de l'état civil et qu'on
remît dans leurs mains l'éducation de la jeunesse.
Le ministère venait de céder au courant en pré-
sentant la loi du sacrilège. Cette guerre contre les
origines et les tendances de la France démocra-
tique, cette guerre, la plus inintelligente et la plus
inopportune, qui devait compromettre tant d'es-
pérances, arrêter le renouveau des croyances et
des sentiments religieux, était vigoureusement
déclarée.
C'était donc vrai. La Révolution, comme dit
M. Guizot, était beaucoup moins finie qu'on ne le
pensait. Elle se réveillait, provoquée et remise en
crédit par des tentatives tantôt souterraines,
tantôt arrogantes. Il fallait que les fautes fussent
bien lourdes pour que le duc de Doudcauville
2Î4 I.K CO.MTt DK MONTLOSIKK
écrivîl(lS mai H85) :« Certes, je ne suis pas
suspect, par mes principes du moins et par mon
respect comme par mon allachement pour tout
ce qui lient aux vérités religieuses, seules et uni-
ques bases de l'existence sociale. Quel autre frein
imposer, d'ailleurs, aux passions des hommes?
Mais, sire, daignez m'en croire, le jour où l'on dira
que le roi est mené par le clergé (et l'on ne parle
déjà (jue irop de son influence), rien ne sera plus
possible. Sans doute le clergé est un auxiliaire
puissant et sou ministère est sacré; mais, en se
laissant conduire par lui, on le perdrait, on se
perdrait soi-même. »
Plusieurs faits venaient encore aggraver une
situation déjà grave. Le gouvernementavait intenté
deux procès de tendance, l'un contre le ConslUu-
tio7iiiel, l'autre contre le Courrier français. Les
motifs allégués poui- les poursuites étaient des
outrages au catholicisme et à l'Eglise. Mais les
motifs réels étaient la dénonciation d'une ligue
ayant poui- but rasservissemenl de la puissance
civile à la puissance ecclésiasti({ue et le triomphe
de l'ultramontanisme.
Les associations j)ieuses, qui s'étaient fondées
avant même la Restauration, durant la captivité
ET LK GALL ICANISMK. 225
du pape Pie YII, s'étaient fondues dans une société
générale, sous l'influence d'une fervent chrétien
devenu ministre, Matthieu de Montmorency. A la
différence d'une autre association ayant pour but
unique des pratiques de dévotion et créée par l'abbé
Legris-Duval, la première, àquil'amide Ballanche
et de Chateaubriand prêtait son autorité, était
rapidement devenue une société politique. On la
désignait sous le nom de la Congrégation. Elle
avait des ramifications profondes en province, de
nombreux organes dans la presse et des appuis
au parlement. « Les hommes pressés d'arriver aux
honneurs y entraient comme dans une route qui
pouvait conduire à la fortune. » Ainsi parle un des
écrivains dont l'ardent dévouement à la cause
royaliste ne peut être contesté.
La religion servant à l'avancement des fonction-
naires, quel texte pour les déclamations des
partis ! Jamais elles ne furent plus «violentes : les
uns signalaient avec passion au pays, susceptible
et inquiet à l'excès, les périls dont la société
moderne était menacée par un pouvoir occulte qui
débordait les véritables pouvoirs constitués dans
'État. Les autres s'élevaient avec une ardeur non
moins vive contre ce qu'ils appelaient l'impunité ac-
15
226 LE COMTE DE MONTLOSIEK
cordée à la propagation des doctrines irréligieuses.
Ce fut pour le barreau une étonnante période
de popularité. L'opinion publique, pendant ces
années extraordinaires, tut conduite par des
avocats; même sous la monarchie de juillet, ils
n'atteignirent pas à ce degré d'influence politique,
tant ils correspondaient alors aux instincts et aux
méfiances, aux colères et aux froissements de la
bourgeoisie française.
Quelle devait être la surexcitation des classes
moyennes, lorsqu'on entendait un homme de la
gravité, de l'éducation, du caractère de M. le duc
de Broglie, s'écrier à la Chambre des pairs :
'( Parlons à cœur ouvert. Il y va de bien d'autre
chose. Cette loi (il s'agissait du projet sur le droit
d'aînesse) n'est pas une loi, c'est une déclaration
de principes, un manifeste contre l'état actuel de
la société, une pierre d'attente, le préliminaire de
vingt autres lois, qui, si votre sagesse n'y met
ordre, vont fondre sur nous, tout à coup, en ne
laissant ni paix ni trêve à la société française, telle
que les quarante dernières années nous l'ont laite.
Ce qu'il est question de ressusciter en ce moment,
c'est l'inégalité des conditions par amour pour
elles-mêmes, c'est l'inégalité légale entre les
ET LE GALLICANISME. 227
diverses branches d'une même famille, entre les
diverses natures de propriélé; c'est l'inégalité
en tout, à titre non plus d'exception, mais de
droit commun. La France, telle qu'elle se poursuit
et comporte, n'est plus selon le cœur de ceux qui
disposent de ses destinées. L'état de nos idées et
(le nos habitudes, l'état intérieur et domestique
du pays, a été trouvé démocratique et, partant,
ignoble, bourgeois, de mauvais exemple. »
La célébration dujubilé annoncée par un man-
dement de l'archevêque de Paris, qui s'élevait
contre les doctrines pestilentielles, n'avait fait
qu'accroître le mécontentement général. Charles X,
fidèle à ses convictions religieuses, avait cru
devoir, à la suite d'un nombreux clergé, parcourir
solennellement les rues de Paris. Ce tact, qui con-
siste à ne pas confondre l'homme et le souverain,
il ne l'avait pas eu. « Nous suivions le roi, a écrit
plus tard M. de Villèle, et pouvions bien en
juger. On aurait lu dans tous les yeux que la
population souffrait de voir son roi suivre hum-
blement les prêtres. Il y avait moins d'irréligion
que de jalousie et d'animosité contre le rôle que
jouait le clergé. »
Cette impression produite sur des générations
1-lH I.F. COMIK 1)K MONTLOSlKlt
olevôes par la Révolution, en ayant jiardc, malgré
TEmpire, le souffle et l'empreinte, tous les con-
temporains l'ont constatée.
« On ne veut aujourd'hui que des hypocrites,
écrivait à son tour le duc de Dondeauville; les
soldats sont envoyés par ordre faire le jubilé.
N'est-ce pas une absurdité? Si ce n'était que cela?
La cérémonie d'aujourd'hui m'afflige... »
Tous les moyens employés étaient directement
contraires au but qu'on poursuivait. Les nomina-
tions de Mgrs Lalil et de Clermonl-Tonnerre, comme
ministres d'État et mcmbres'du conseil privé, après
un mandement que le ministèi'e avait blâmé, étaient
auN yeux mêmes des royalistes, des fautes irré-
))arables. Les résistances provoquées étaient à la
veille de se transformer en attaque.
Au-dessus des faits, il y avait aussi une doctrine,
et à cette date des années 1825 et 1826 cette doc-
trine était représentée par un écrivain de premier
ordre, d'une opiniâtreté égale à son ignorance des
hommes et des choses humaines. C'est la raison
(l'être de ces esprits absolus et hautains. C'est la
condition de leur influence sur les imaginations.
Certes, l'école théocratique existait, lorsque parut
Lamennais. La i-éaclion contre la philosophie
ET LE GALLiCiSIS.ME. 2»
(lu XYiii- siècle et contre l'œuvre capitale de la
RévolutioD, la sécularisation de la France, avait
fait renaître chez Joseph de Maistre et de Bonaid,
cette théorie déjà ancienne que la société civile et
la société religieuse doivent être liées pa des
nœuds indissolubles, de manière que l'État et le_
catholicisme soient incorporés et ffle le sacerdoce
3oit en définitive l'arbitre suprême de toute chose.
\ .On sait avec quel éclat, avec quelle puissance et
souvent quelle supériorité de forme, ces idées
avaient été exposées et soutenues. L'originalité
de Lamennais, ce qui le sépare de ses deux pré-
curseurs, c'est quïl fut plus uUramontain que
Bonald etmoins monarchiste queJosephne Maistre.
Ronald disait que le pape n'était pas le roi de la
société religieuse; qu'il n'en était que le con-
nétable ; qu'il y avait au-dessus de lui une auto-
rité extérieure, celle du concile général. Lamen-
nais allait plusloin.
Ce n'est pas dans VE&sai sur V indifférence qu'il
faut aller chercher les conditions que Lamennais
donnait pour base à la société politique, c'est dans
sa correspondance et dans deux li\Tes qui ne sont
pas assez lus ; l'un intitulé : La religion con-
bidérée dans ses rapports avec F ordre politique et
530 LE COMTE DE MONTLOSIER
civil, et l'autre : Des progrès de la Révolulion et de
la guerre contre l" Église.
Nous ne parlerons que pour mémoire du pam-
phlet publié sous le titre de : Réflexions sur le
procès du Constitutionnel et du Couniei-.
Gomme tous les penseurs qui ont été audacieux,
comme Pascal, comme Rousseau, Lamennais avait
relativement peu lu. Beaucoup de lectures et le
développement du sens critique sont loin d'être
nécessaires pour remuer le monde.
La déclaration de 1G8-2, avec ses deux articles
essentiels, consacrant l'indépendance de la sou"
veraineté temporelle et la supériorité des conciles
généraux sur le pape, tel fut l'ennemi que le
rude Breton cribla sans cesse de ses coups.
Le trallicanisme n'était plus de taille à résister
à un pareil athlète. Il comptait plus d'adhérents
parmi les laïques qu'au sein du clergé catholique.
Les vieux prêtres et les évêques revenant de l'émi-
gration avaient sans doute gardé les traditions de
l'ancienne Église de France, dans laquelle ils
avaient été élevés ; mais le nouveau clergé, ces
jeunes abbés qui étaient rentrés dans les ordres
sous la Restauration, étaient animés d'un tout
autre esprit. La Révolution, à leurs yeux, avait
ET LK (.lALLICAÎÎlSME. 231
modilié les relations de l'Église el de l'Élut. Une
union intime et étroite avec le saint-siège était
désormais pour eux une nécessité, et une complète
liberté d'action devait être rendue au catholicisme.
La Charte l'ayant proclamé religion de l'État, les
prérogatives découlant de ce titre ne pouvaient lui
être refusées. On reconnaissait l'influence des
écrits de l'auteur des 5oirces de Saint-Pétersbourg.
C'est à ce public, préparé déjà, que s'adres-
sèrent les premiers livres de Lamennais, c'est ce
public qu'il passionna, transforma, et qui ne
l'abandonna qu'aux heures où, dans son obstina-
tion et sa colère, il rompit violemment avec
l'enfant qu'il avait élevé.
Pour résister à un si redoulable assaut, les
maximes gallicanes, au lieu des parlements,
avaient en face une magistrature imprégnée sans
doute de respect pour elles, mais se renouvelant
par des choix au gré des influences de cour, et
ne pouvant plus longtemps garder l'esprit de
corps. Au lieu de Bossuet dans l'épiscopat, elles
avaient pour défenseur Mgr de Frayssinous. La
rhétorique aimable, la parfaite convenance, le
ménagement des personnes, les qualités élégantes
et distinguées, ne pouvaient pas lutter victorieuse-
232 LE COMTE DE MOMLOSIER
ment contre la fougue, la hauteur et contre la
logique souveraine des ilioses. Le talent ne pouvait
remporter sur le génie et l'éloquence; et l'évèque
dllerniopolis, malgré deux remarquables discours
dont nous parlerons, n'était pas une barrière contre
l'ultramontanisme. On sentait que le vieux monde
ecclésiastique s'en allait, lui aussi, avecles prélats
politiques et ks abbés de cour, pour faire place à
un cleigéd'un caractère différent et se recrutant
dans la démocratie.
Les attaques à outrance de Lamennais visaient
particulièrement l'arrêt célèbre rendu par la cour
royale de Paris, le 4 décembre 1825, arrôl pro-
noncé par le premier président Séguier aans
l'affaire du Conslituiionnel, el dont les consi-
dérants signalaient les dangers d'une doctrine
religieuse menaçant à la fois l'indépendance de
la monarchie el les libertés publiques garanties par
la Charte et par la déclaration de 1082, jiro-
clamées dioit de l'Étal.
Le fond même de la doctrine de Lamennais
avait une bien aulr(; importance. Nul gouvoine-
menl n'était possible, selon lui, si les hommes
n'étaient liés par des croyances communes, fon-
dées sur la notion du devoir. La société politique
ET LE GALLICANISME. 233
ne faisait que recouvrir la société spirituelle. Si
celle-ci se dissolvait, l'autre périssait. La grande
action du catholicisme sur les gouvernements était
allée croissant durant des siècles; mais enfin la
résistance des puissances temporelles avait affran-
chi les rois de cette haute juridiction qui subor-
donnait l'ordre politique à l'ordre religieux. Il y
avait eu dès lors deux sociétés, l'une fondée sur
le devoir, l'autre sur les intérêts. C'était Louis XIV,
par la déclaration de 1G82, qui avait proclamé
cette séparation. Il avait ainsi fait du despostisme
la loi fondamentale de l'État et préparé ladissolu-
tion sociale. La philosophie et la Révolution
l'avaient achevée.
Telle est l'idée générale qui inspire la première
période intellectuelle de Lamennais. Se plaçant
au point de vue de la théocratie pure, il écarte
noslois modernes parce qu'elles sont essentielle-
ment laïques. Il lui faut le rétablissement des tribu-
naux ecclésiastiques, la suppression du mariage
civil, la peine du parricide appliquée au sacrilège ;
il lui faut surtout le privilège exclusif pour l'Eglise
de l'éducation de la jeunesse française. L'unité
parfaite des croyances a pour corollaire l'unité
de l'État; de là l'incompétence de l'État en matière
e3l I.K COMTR DE MONTLOSIKIÎ
pédafïoji^iqiic ; et, comme lisent sa propre insufii-
sance, le grand écrivain, plein de foi alors, s'adres-
sanl au comte deScnfl, s'écrie : «t Comme il serait
à désirer que Rome parlât ! Unmol d'elle tuerait à
jamais les fausses doctrines qui nous menacent du
schisme. Le temps presse plus qu'on ne croit: nous
approchons d'une crise terrible ; le moment est
venu ou jamais de la prévoir et de s'y préparer. »
Complétant sa pensée quelques jours après,
il écrit à la comtesse de Senft : « Le système de
l'intérêt continue de dominer exclusivement :
on a changé de despotisme, voilà tout; et ce sera
ainsi jusqu'à ce que les doctrines sociales aient
repris leur empire, ce qui ne saurait an-iver
bientôt et n'arrivera peut-être jamais. Nous savons
qui devrait de nouveau les annoncer au monde;
mais combien des espérances qu'on pouvait avoir
de ce côté paraissent faibles et lointaines encore! »
Le Lamennais de ISS.'Î, après le voyage à
Rome, apparaît déjà.
11 ne faudrait pas croire qu'il ait compté sur les
jésuites pour lui servir d'auxiliaires ; leurs rela-
tions avaient été de courte durée. Ils avaient
admiré cl loué le premier volume de VEssai
sur V indifférence; mais, lorsque le second parut.
ET l.K GALLICANISME. 235
leurs sentiments se modifièrent. La correspon-
dance avec le P. Godinol et le P. Manera a fait
connaître de profondes dissidences.
Lamennais, ouvrant soncœuràson amideSenft,
lui disait: « Vous voudriez que j'aimasse davantage
les jésuites; il faudrait bien des pages pour vous
développer ma pensée à leur sujet. J'estime beau-
coup la plupart d'entre eux. Ce sont de saintes
gens tout à fait propres à en sanctifier d'autres
par la direction des consciences. Voilà le seul
bien que je les crois destinés à faire. Avant de les
connaître, avant d'avoir examiné leur constitution,
en les comparant à leur histoire passée et présente,
j'en avais une plus haute idée; cela est vrai. J'étais
de bonne foi alors, comme je suis de bonne foi
aujourd'hui; seulement je sais maintenant plus
de choses et je pourrais dire le pourquoi de mon
opinion, qui est partagée même par des jésuites. »
Leur influence était rapidement devenue con-
sidérable; ils étaient rentrés à petit bruit sous
l'Empire, grâce à la protection du cardinal Fesch;
ils s'étaient, comme on le sait, cachés sous le
nom de Pères de la foi. Depuis la restauration, ils
avaient repris leurs titres, sans avoir cru devoir
solliciter une autorisation d'existence légale. Les
-236 LE COMTE DE MONTLOSIKIl
premières années s'étaient écoulées sans éclat
autour d'eux. Avec leur maison professe de la rue
des Postes et leur noviciat de Montrouge, ils
avaient pu reconstituer rapidement leur célèbre
plan d'études et ouvrir sept collèges.
Un certain nombre d'évèques étaient en in-
stance pour leur conlier la direction de. leur petit
séminaire. Mais, suivant un mot de leur historien,
les jésuites aimaient mieux se fortifier que chercher
à s'étendre. Dès 1818, leur nom allait grossissant
dans toutes les bouches. Ils venaient alors de se
mettre à la tête des missions.
Les théories conslitulionnelles, si nouvellesen-
core et si chèrement implantées dans ce pays, nV
vaient pas rencontré en eux de sympathie. A défaut
du souvenir des luttes d'autrefois, de leur tiiomphe
pendant la vieillesse de Louis XIV, des conflits avec
l'école philosophique du xviir siècle, à défaut
même des rancunes que les derniers représentanis
du jansénisme avaient gardées et répandues, les
classes moyennes sous la Restauration, jalouses et
ombrageuses, les redoutaient comme les instru-
ments les plus intelligents, les plus actifs et les
plus habiles de la politique de réaction contre les
liberlés publiques et les conquêtes de l'égalité.
ET LE GALLICANISME. 237
M. Decazes, pendant son ministère, avait
obtenu de Louis XVIII, non sans difficulté, une
ordonnance d'expulsion. M. de la Rochefoucaud-
Doudcauville, qui nous apprend le fait, en parla
à madame Du Gayla et la décida à tenter tous ses
eflbrtspour faire revenirle roi sur cette mesure. Ma-
dameDuCaylamit une grande énergie au service de
cette cause et il ne futplus question del'ordonnance.
La congrégation, durant ces années de politique
militante, avait vu son rôle grandir. De religieuse
qu'elle était, elle devenait ultraroyaliste en ac-
ceptant dans son sein les membres de la société
secrète qu'on appelait les Chevaliers de Vanneau.
Son ascendant sur la cour, sur le personnel des
administrations, sur le travail électoral, devenait
de plus en plus incontestable. Elle dirigeait la
majorité compacte qui votait pour le ministère
Villèle à la Chambre des députés; elle imposait les
projets d3 loi sur la presse, sur le sacrilège et sur
le droit d'aînesse.
Le parti libéral était elTrayé.
La présence du père Ronsin, chargé de la
direction de la congrégation, était un acte d'une
telle importance, que l'autorité ecclésiastique elle-
même crut pouvoir apaiser les clameurs en sol-
«38 LK COMTE DK MONTLOSIER
licilanl sa retraite. Mais la presse de l'opposi-
tion était infatigable dans sa polémique vis-à-vis
de la compagnie de Jésus, et, en 182G, au moment
où nous sommes arrivés, la France, petit à petit,
se prenait contre elle d'une haine implacable et
aveugle.
II
Ce fut en lévrier 1826 quele comtedeMontlosier
publia \e Mémoire à consulter sur un système reli-
gieux et politique tendant à renverser la religion,
la société et le trône. L'efîel en fut immense, lluil
éditions successives ne suffirent point à contenter
la curiosité et la passion du public.
Le nom de Montlosier, connu de quelques-uns,
fut jeté par la renommée dans toutesles directions.
Il avait, quelques mois auparavant écrit-, dans le
Drapeau blanc, deux lettresoù il signalait les empié-
tements du clergé comme la véritable cause des em-
barras du gouvernement. Accueilli avec empressc-
mentparlesjournaux de gauche, sommé de s'expli-
quer sans ambages, il avait dans un dernier aiticle
expliquédairementsa pensée. Suivant lui, la con-
grégation dissoute, les jésuites exclus, la déclaration
ET LE GALLICANISME. '239
de 1682 enseignée, tous les embarras disparais-
saient. Il fallait, disait-il, arrêter la forme dans
laquelle il conviendrait de dénoncer ce triple péril.
Cette forme, il l'avait trouvée.
Le Mémoire à consulter est aujourd'hui trop lu
pour qu'il soit nécessaire d'en citer de longs
fragments. Dans l'introduction, Montlosier déclare
que, constamment fidèle à la véritable et légitime
souveraineté, il combattra celle des prêtres comme
il a combattu celles qui l'ont précédée. Il n'ignore
pas qu'en remplissant cette nouvelle mission, des
traverses nouvelles l'attendent. « Je ne les appelle
ni ne les repousse, s'écrie-t-il ; ce sera le complé-
ment d'une vie qui a été peu heureuse. »
Le livre est divisé en trois parties. La première ,
intitulée les Faits, traite de la congrégation, de
son importance grandissante qui remplit la capi-
tale, domine surtout la province. « Elle forme là,
sous l'influence des évêques et de quelques grands
vicaires affiliés, des coteries particulières. Ces
coteries, épouvantai! des magistrats, des comman-
dants, des préfets et des sous-préfets, en imposent
au gouvernement et au ministère. »
Le chapitre ii s'occupe des jésuites. Le vieux
gallican, un peu janséniste, leur adresse ces mots :
•21 > LK C 0 M T E D K M 0 N T L 0 S I K i;
a Parloul où il y a du iiiouvemenl, des l rouilles,
un théàlrc, on peut être sûr de voii' païaîlre des
jésuites. C'est leur aliment, leur élément. Dans
un pays comme la France, que la Révoluiion a mis
en pièces et qui s'agite au milieu des factions,
c'est là qu'on peut opérer fructueusement. Sous
Bonaparte, on n'était encore que quelque Père de
la foi, bien petit, bien humble, bien obscur. Dès
que la Restauration survient, les congrégations,
dont on a eu soin de jeter çà et là les semences,
se mettent en mouvement. Jusque-là, le nom de
jésuite avait été dissimulé; il se prononce ouver-
tement. »
On pressent quelle sera la portée el l'ardeur de
l'attaque. Le chapitre m, De V UUramontanisme,
ne contient que des redites. Le chapitre iv, De
r Esprit d'envahissement citez les prêtres, ren-
ferme la critique d'articles de journaux religieux
qui repoussaient l'intervention de la puissance
civile dans toutes les questions mixtes, sou
prétexte que la police de l'État ne pouvait com-
mander à l'Église.
La seconde partie du Mémoire s'occupe des
dangers résultant des faits signalés.
« La France entière (page 116) est im))ue de
ET LE GALLICANISME. 211
l'opinion.qu'elle est gouvernée aiijourd'liui, non
par son roi et par scsliommes d'État, mais, comme
l'Angleterre des Sliiarts, par des jésuites et par des
congrégations. Je sais rpril y a sur ce point, cliez
les uns un mouvement de douleur, ciiez d'aulres
un mouvement de dérision, chez le plus grand
nombre un sentiment de honte qu'une nation ne
peut longtemps supporter... »
« ... De tout temps (page 157) la France a ré-
sisté, non pas à l'amalgame odieux des deux auto-
rités spirituelle et temporelle, mais au moins à
ses elTets.Nous avons eu beaucoup de hontes, nous
n'avons pas encore eu celle d'un tribunal d'in-
quisition. Il est à croire que la Charte et notre
système constitutionnel, désespoir d'une certaine
classe d'hommes, continueront à nous en préser-
ver. » .
La troisième partie, qui traite spécialement de
l'action des lois, renferme, au milieu d'une phra-
séologie vide trop souvent, quelques pages pleines
de verve.
« Vous voulez inspirer en France du respect
pour les piètres? Au nom de Dieu, ne les mettez
ni dans le monde ni dans les alTaires ! Quoi
qu'ils vous disent, empêchez-les de se prostituer
ir,
•Jl-2 I. K r-OMIh: HE MONTI.OSIKH
daus les déUiils des all'aires humaines. Vous ren-
fermez vos vases sacrés dans des labernacles ;
vous ne les produisez aux regards publics, mèinc
au culte, qu'avec niénagemcnl : faites-en autant de
vos prêtres. Ne permettez pas à ces ciboires et à
ces calices d'aller parader dans nos fêtes. Les
femmes sont des fleurs : les mettre dans les af-
faires, c'est les faner. Les prêtres sont des vases
saints : les employer aux usages du monde, c'est
les profaner. »
Et, plus loin (pages 248 et 249), voulant établir
fpi'au fond la Fiance était restée une nation reli-
gieuse, et désireux peut-être aussi de faire une
avance au parti libéral, Montlosier s'exprime eu
ces termes :
« La révolution française est certainement, dans
l'ordre politique et civil, lebouleversement le plus
complet qui ait jamais eu lieu parmi les nations,
mais, en même temps,comme, au milieu des choses
visibles qui étaient emportées, la Révolution en
conservait intacte une multitude qu'on n'aperce-
vait pas, on peut dire, en employant le langage
ordinaire, qu'elle a renversé la religion et les
mœurs; mais cela n'est vrai que sous certains rap-
ports. En effet, tout en perdant ses institutions
ET LE GALLICANISME. 243
sociales, c'est-à-dire les formes visibles et quelque-
fois usées dans lesquelles son ancien esprit était
renfermé, il est de fait que la France n'a pas perdu
cet esprit. Même aux plus mauvais temps de la Ré-
volution, la France, livrée à la tyrannie d'une
classe moyenne exaspérée, a conservé les senti-
ments nobles et délicats des classes élevées qu'elle
proscrivait. Elle a conservé dans son sein, alors
même qu'elles ne pouvaient plus éclore, les se-
mences de délicatesse et d'honneur qu'elle avait
reçues des générations précédentes, comme la
terre conserve en hiver les semences qui lui ont
été confiées en automne. »
Toute la partie du Mémoire relative à la juris-
prudence est plus qu'insuffisante. Montlosier n'é-
tait pas un légiste. Il en avait l'esprit, mais il n'en
avait pas la science. Il avait cependant compris que
les cours royales étaient dans une position diffé-
rente de celle des anciens parlements; qu'elles
n'avaient ni le droit de remontrance, ni la faculté
des arrêts de règlement, ni les pouvoirs do police;
mais son savoir s'arrêtait là, et il avait grand
besoin d'être guidé dans les voies juridiques.
Api'ès avoir résumé ses griefs, qu'il nommait les
quatre calamités, la congrégation, le jésuitisme,
211 LK COMTE DE MONTLOSIER
rultrainontanismc et renvaliisscmcnt du pouvoir
par les prêtres, il qualifie ces laits de délits contre
la sùrelé de l'État, prévus et punis par les an-
ciennes lois. Il se réserve de les dénoncer aux
procureurs généraux, aux premiers présidents et
aux magistrats des cours, sauf à prendre préala-
blement l'avis des jurisconsultes. Enfin il ajoute
ce post-scriptum qui exprime toute sa bonne foi :
« Je crois aux intentions pures des personnes
que je combats; tout ce que je leur demande, c'est
qu'elles veuillent croire aux miennes. Si j'obtiens
cette justice, je la regarderai presque comme une
grûce. Je remercierai alors mes adversaires; je
remercierai aussi celui qui s'est réservé la gloire
dans le ciel, mais qui a iiroinis la paix sur la terre
aux hommes de bonne volonté, »
Il terminait comme un croyant, et il l'était si sin-
cèrement, qu'à l'approche de la semaine sainte, il
témoigna au curé de l'église d'Aydat, sa paroisse,
le désir de se confesser et de gagner ses pâques.
L'évèque de Clermont venait de fulminer en chaire
contre le Mémoire une sorte d'excommunication.
Le curé d'Aydat refusa d'admettre Montlosier au
tribunal de la |)énitence. Ce dernier lui écrivit
alors une lettre dans laquelle il proleste de la sin-
ET LF, GALLICAN.SME. 245
cérilé de sa foi cliréliennc et de sa croyance aux
vérités révélées.
« Si cet ensemble de motifs, ajoute-t-il, ne me
juslifie pas auprès de vous, peut-être au moins il
m'excusera. Dans tous les ras, veuillez me plaindre
si vous ne me trouvez pas excusable et m'accorder,
ainsi que vous me l'avez promis, quelque part dans
vos bontés et dans vos prières. »
Nous n'avons donc point' devant nous un libre
penseur; nous nous en apercevrons de plus en pi us
au fur et à mesure que nous pénétrerons le vrai
caractère de celte polémique.
Quelle que fût la droiture de la conscience, ce
livre n'en occasionna pas moins un éclatant scan-
dale dans le monde royaliste. La presse religieuse
accabla d'outrages le vieux constituant, comme on
l'appelait, et alla jusqu'à mettre en doute l'exis-
tence de sa raison. Le ministère, irrité, proposa
au roi, qui y donna avec difficulté son adhésion,
une mesure de colère.
On se rappelle que Mon il osier était encore atta-
ché au ministère des Affaires étrangères. Il tou-
chait en cette qualité une subvention annuelle.
C'était l'empereur qui, sous cette forme, avait
voulu l'indemniser de la confiscation du Cour-
îlfi LL COMTE DE MONTLOSlKli
ricr de Lomlrcs. — Celle subveiilioii lïil suj)-
primée.
Le 31 mars I82G, le baron de Damas éciivail à
Monllosier la lellre suivante :
« Monsieui' le eomle, il a élé juiié à propos
de vous dispenser du soin que vous avez pris jus-
qu'à présenl d'adresser au ministère des Affaires
étrangères vos observations sur les principaux
ouvrages politiques et sur ceux d'administra-
tion intérieure qui vous étaient envoyés du
ministère. Les envois cesseront en conséquence
à dater de ce joui'. — A dater de la même époque,
vous cesserez également de recevoir le traite-
ment de six mille francs qui vous étaitpayé sur l'ar-
ticle des dépenses accidentelles du ministère et
qui, depuis le 1" janvier dernier, avait été imputé
sur le fonds dévolu aux traitements du service
intérieui. »
Celte lettre, que Montlosier rendit publique,
produisit la i)lus proi'ondc impression. Son nom,
déjà porté aux nues par le })arti libéral, fut
presque un cri de ralliement; dia» un airangea le
personnage à sa guise, peu le comprirent. Les
passions politiques, quand elles s'emparent d'un
liommc, le Iransformcnt au gré de leurs rêves et
ET LK (.ALLICANISME. Hl
de leurs colères. Quoiqu'on fiil près duxviir siècle,
on ne savait plus combien avaient été nombreux
ce« chrétiens de l'ancienne France, appartenant à
la haute bourgeoisie ou à la noblesse de robe, qui,
même sans être jansénistes par les croyances, l'é-
taient par la rigidité et l'originalité de leur carac-
tère et par la violence de leurs haines contre ce
qu'ils appelaient l'esprit romain. La Hévolution
avait tellement bouleversé les âmes qu'elle les
avait pour toujours assouplies.
Un grand nombre de brochures, la plupart
anonymes, furent lancées contre i\Iontiosier. Un
membre de la Chambrri des députés, le vicomte de
Saint-Ghamans, un publiciste, M. Saintes, la com-
tesse de Bradi, publièrent des réfutations du
Mémoire. Une seule mérite de n'être pas oubliée,
celle que fit paraître M. de Bonald. Il était déjà
l'auteur d'une apologie de laSociété de Jésus. Les
rétlexions que lui inspira le Mémoire à consulter
exigeaient une réponse de Montlosier. Elle ne se
fit pas attendre.
« Il y a, disait-il, une grande partiedes opinions
politiques et religieuses de M. de Bonald que je
ne puis combattre, car je les partage. Dès le pre-
mier moment de mn_ rentrée en France, j'ai eu le
2 18 I. K C 0 M T F. l» K M 0 N T 1, 0 S I i; W
bonheur do me trouver d'accord avec; lui sur les
grandes question? du divorce, du mariapc, de la
famille, sur rinslilulion de la noblesse, sur l'ex-
cellence el la prééminence de la religion catholi-
que, ainsi (pic du gouvernement monarcliique. Sous
ce rapport, je désire depuis longlenii)s une occa-
sion de me lier avec lui. Quand je me suis aperçu
qu'il était dans la coterie des prêtres, qu'il parta-
geait et favorisait leur système d'envahissement;
quand je me suis aperçu qu'il était Romain presque
autant que Français; que presque toute sa monar-
chie était dans le pape, presque tout son Evangile
dans le rituel; quand je me suis aperçu qu'il cou-
vait, avec beaucoup d'autres, l'œuf que depuison a
vu éclore, j'ai continué sans doute à voir en lui
un ami de la religion et de la monarchie, mais,
puisqu'il faut le dire, Tauii le plus hostile, le plus
dangereux et le plus funeste, d
Ces quelques lignes, si nous les rapprochons
desexirails que nous avons donnés, placent sous
leur vrai jour les convictions à la fois nobiliaires,
royalistes el religieuses de Monllosier.
Leministère, bien que irrité, crut devoir prendre
une attitude nouvelle. L'école religieuse, repré-
sentée par Mgi" de Frnyssinous, était dans une
ET LE GALLICANISME. 219
situation fausse. Elle voulut, par des actes, lémoi-
gner son existence.
L'ouvrage de Lamennais, De la religion, consi-
dérée dans ses rapports avec V ordre politique et
social, était venu à point pour motiver les tem-
pêtes soulevées par Montlosicr.
Il fut décidé que l'écrit de l'éloquent ultramon-
tain serait poursuivi devant les tribunaux ; comme
si l'État pouvait enjoindre à tous de professer les
mêmes sentiments, et comme s'il n'y avait pas une
véritable antinomie entre une foid'ÉtJtet la liberté
de religion établie par la Charte; mais ces inconsé-
quences ne frappaient alors que peu d'intelligences
élevées. On résolut ensuite de solliciter de l'épis-
copat une déclaration qui témoignerait aux yeux
de tous que les évêques français n'acceptaient
pas les doctrines de Lamennais. Enfin l'évêque
d'ITermopolis, à propos de la discussion du budget
des affaires ecclésiastiques, devait faire un exposé
général des doctrines de Bossuet et de Fleury.
Apres une admirable plaidoirie de Berryer, qui
débutait, Lamennais fut condamné à trente francs
d'amende.
Il faut lire sa correspondance pour juger de
l'exaltation de son esprit. « Je comparaîtrai,
2:.0 LE COMTE DE MOMLOSIER
rcrivail-il le l***" avril 1810, au ronile de Senfl,
je cornparaîlrai sans crainte, ou plutôt avec une
jrrande joie, pane que c'est le prêtre qui se pré-
• sentera pour parler en prêtre. >
Et, quelques semaines plus tard, dans une lettre
à la comtesse, il ajoutait: « Jamais on ne relèvera
Tancien édifice, et, sous presque aucun rapport,
il ne serait à souhaiter qu'on le relevât. >
Le procès n'avait satisfait personne, pas plus
les amis que les ennemis, et le condamné ne fil
que s'opiniàtrer davantage dans ses doctrines,
alors si peu libérales.
La déclaration épiscopale provoquée par 1»*
gouvernement n'eut pas plus de succès.
Quatorze archevêques ou évêques présentèrent,
le 12 avril, une adresse au loi. .Mais les temps
étaient tellement changés, que la plupart des ad-
hésions s'arrêtèrent à l'article premier des quatre
propositions de l'assemblée du clergé de 1682,
celui qui consacrait l'indépendance du pouvoir tem-
porel. Quant aux articles qui mettaient l'autorité
des conciles généraux au-dessus de celle du pape,
bien que la majorité de l'épiscopat se crût encore
gallicane, elle n'osa pas y adhéier formellement.
Lamennais avait bien tort de désespérer; il avait.
tT LE GALLICANISME. 2."1
plus qu'il n'espérait, créé et organisé un parti
rêvant avec lui l'idéal d'une société purement
catholique, se serrant de plus en plus autour de
Rome et rejetant bien loin la consécration d'une
religion nationale et particulière.
Arriva enfin à la Chambre des députés la discus-
sion du budget des cultes.
L'évèque d'Hermopolis venait de faire réim-
primer son livre : les Vrais principes de VÉglise
gallicane, où l'infaillibilité du souverain pontife
était surbordonnée, en matière de doctrines, au
consentement de l'Église universelle. Un député
qui avait une certaine notoriété et qui était
suspect de jansénisme, M. Agicr, s'était élevé
contre les congrégations et les tendances nou-
velles du catholicisme. Mgr de Frayssinous prit
la parole et prononça deux discours très étendus
qu'il faut lire en entier si l'on veut connaître à
fond cette bataille, dont nous voudrions raconter
avec sincérité les incidents. Ce sont des modèles
d'éloquence ecclésiastique, avec une onction et
une mesure que nos discussions politiques ne peu-
vent plus comporter. C'était la dernière fois que
la tribune française devait entendre, d'une bouche
aussi autorisée, un exposé aussi méthodique de
2o2 LE C.O.MTK l)\. M ON T LOS I K II
questions si iiiiporlanles i)(»iir l'avenir religieux de
noire pays.
« Sans dissimuler ma pensée, déclara dès le
début l'orateur, je ne dirai rien qui ne doive être
dit, et j'ose me eroire aussi ineapablc d'exagéra-
tion que de pusillanimité. »
Il parla d'abord des doctrines gallicanes, celles
de l'ancien clergé de France, si renommé dans le
monde entier par ses lumières, celles de l'antique
Sorbonne, cette école de théologie la plus célèbre
di' l'univers, cellesde la magistrature dansce qu'il y
avait eu de plus vénérable par la science et la
gravité des mœurs. Il affirma que l'Evangile s'adap-
tait à toutes les formes de gouvernement qu'il
trouvait établies, et qu'il avail sanetifié les répu-
bliquss comme les monarchies.
Jusqu'à cet exorde, la Chambre, tout en prêtant
une attention bienveillante, ne s'était pas passion-
née. Mgr d'IIermopolis, examinant si, comme on
l'en accusait, l'esprit de domination et d'envahisse-
ment du clergé se trouvait dans les influences se-
crètes, vint à parlei'de la congrégation. Il en retraça
l'origine et l'histoire. Il fit une distinction entre
ru'uvre de l'abbé Legris-Duval et l'association poli-
tique des Chevaliers de l'anneau : il ne nia pas, sans
KT LE GALLICANISME. 253
le constater pourtant, que des intrigants avaient
pu se mêler dans les rangs de la congrégation.
Mais, pour lui-même, l'évêque attesta qu'il n'avait
jamais senti le joug de cet empire mystérieux.
11 entretint ensuite la Chambre," de plus en plus
attentive, des missions intérieures. Il reconnut
qu'à mesure que le clergé ordinaire se multiplierait
et qu'il y aurait un nombre sufiisant de pasteurs,
on pourrait voii' successivement diminuer les
missions, qui enrayaient les esprits susceptibles.
Le premier discours, très habile, se terminait par
une déclaration politique sur les craintes des liLé-
rauxdevoirle clergé reprendre les registres de l'état
civil. « Ce n'est pas là, dit le représentant officiel
du gallicanisme, ce que les curés peuvent revendi-
quer comme leur appartenant en propre : la loi est
parfaitement maîtresse d'en charger qui elle veut. »
Cette séance du 25 mai n'avait pas suffi au
ministre des aff;iires ecclésiastiques pour expri-
mer toute sa pensée.
La chambre attendait qu'il donnât son opinion
sur le rôle et rinfluence de la compagnie de Jésus.
Le chapitre II du budget des cultes permit
àl'évêque d'Hermopolis de compléter son discours.
Ayant l'intention de discuter l'accusation portée
254 LK C.OMTK I) K MO N T LOS 1 KK
coiilrc lo clergé de subir l'espiil ultramonUiin,
il < rul ulili' lie rappeler rexposilion île la docirine
de l'Église calholique par Bossuel, afin qu'on
n'essayai pas de se prévaloir des libertés de
l'Église gallicane pour la détarber du saint-siège.
Il ajouta (jue les Français })rofessaient certaines
maximes qui leur étaient plus particulières, con-
signées dans la déclaration de 1082; que ces
opinions n'avaient jamais altéré leur respect filial
pour l'Eglise romaine; qu'elles étaient seulement
le fondement de certains usages et d'une certaine
jurisprudence canonique.
Avec une souplesse d'argumentation remar-
quable, l'orateur expliqua les impressions diffé-
rentes du jeune clergé par l'abus que la Révolu-
lution et Bonaparte avaient voulu faire de ses
libertés ; qu'il fallait dislinguer entre l'article qui
consacrait l'indépendance des souverains et les
trois autres qui portaient sur des faits tbéolo-
giques; que le temps ferait le reste et qu'enverrait
s'établir insensiblement, comme autrefois, l'uni-
formité de docirine sur ces matières.
Au milieu des rires de son auditoire, Mgr de
Frayssinous s'écria : (( Mais n'est-il pas un obsta-
cle insurmontable à la propagation de ces saines
ET LE GALLICANISME 255
doctrines? N'avons-nous pas au milieu de nous ce
que nous appelons les jésuites? »
Il ne voulut pas approfondir tout ce qui concer-
nait la Société de Jésus. Il se borna à quelques
réflexions sur la part qu'elle avait dans l'éduca-
tion de la jeunesse. Il réduisit l'influence de la
compagnie à la direction de sept petits séminaires
où elle avait été appelée par les évêques, el, pour
faire taire les alarmes, il promit le rétablissement
de l'ancienne Sorbonne.
Ces paroles si graves et qui, si on les pénètre,
portaient en elles et dans leur désir de conciliation
tant de découragement, lurent aussitôt relevées.
Le plus redoutable des députés de l'opposition,
celui qui })ûrtait dans toute question ses admira-
bles instincts d'homme d'affaires et de gouver-
nement, Casimir Perier, prit acte delà reconnais-
sance officielle de la congrégation, dont l'existence
avait été si souvent niée, et, dans une séance
suivante, il constata que, de l'aveu du ministre des
cultes, sept grands séminaires se trouvaient sous
la direction d'une société qui n'était pas autorisée.
A la Chambre des pairs, lorsque le budget fut
débattu, ce fut M. Laine qui souleva de nouveau
la question de légalité. Par l'élévation de ses
er.f. L E C 0 M TE DE M (l N T L 0 S 1 I : lî
crovaiKCs, par rausléiilc de son caractère,
M. Laîné avait une inconleslablc aulorilé sur ses
collègues. Après avoir rendu hommaj^e àl'évèque,
qui saurait luainlenir, couiine d'Aguesseau, des
règles ([uil enseignait comme Fleury, ii exprima le
regret de n'avoir pas la même sécurité au sujet
d'une congrégation fameuse. Toutefois il écartait
ses craintes, à cause de l'espoir qu'il puisait dans
le discoursdu ministre, que lesjésuites ne seraient
rétablis, s'ils devaient l'être, que par une loi. Qui
dit loi, dit discussion et publicitc.
L'incident n'aurait ])as eu })lus d'éclat, si Mgr de
Frays^inous,dans une réplique, après avoir essayé
de diminuer l'importance des établissements di-
rigés par des jésuites, n'avait dit qu'ils étaient
tolérés. Ces mots furent effacés dans le compte
rendu officiel et les phrases suivantes y furent
seules maintenues :
« Nous ignorons quelle sera, particulièrement
en Europe, la destinée de cette société. Chose
unique, je crois, dans les annales des ordres mo-
nastiques, après avoir été, je ne dis pas réformée,
mais détruite par un pape, elle a été rétablie par
un autre pape, Pie VII, de vénérable et sainte mé-
moire. Doit-elle de nouveau prendre racine dans
ET LE GALLICANISME. 257
les divers États qui l'ont reconnue? ou bien, après
être sortie du tombeau, doit-elle y rentrer? C'est le
secret de la sagesse divine. Mais, si jamais il était
question de s'occuper d'elle législativement, c'est
alors qu'il faudrait approfondir les choses en se
dépouillant de tout préjugé et de toute passion. »
La défense du gallicanisme parut insuffisante à
la majorité de la haute chambre, et ce mot toléré,
prononcé si imprudemment et si imprudemment
retiré, amena à la tribune M. Pasquier. C'était \e
dernier représentant des anciennes traditions
quelque peu jansénistes de ce grand parlement de
Paris, dont il avait été membre.
Une proposition de dégrèvement était à l'ordre
du jour; mais M. Pasquier introduisit comme acces-
soire la question débattue la veille. Il s'étonna qu'on
pût tolérer l'existence d'une société qui ne pouvait
être autorisée que par une loi, et, sans vouloir suivre
l'évêqued'Hermopolisdans les régions où il s'était
élevé, il termina en disant « que, s'il essayait d'en-
trevoir l'utilité dont pourrait être un jour le réta-
blissement légal des jésuites dans notre pays, il
demanderait quels services l'Etat et la religion en
avaient reçus ».
Ainsi s'exprimaient, en 183G, les défenseurs de
17
858 LE COMTE DE MONTLOSIEI".
l'ancienne Eglise de France et ceux qui y étaient
restés attachés autant par habitude d'esprit que par
tempérament.
Le nouveau clergé ne les écoutait pas.
Ce fut la bourgeoisie et spécialement les avocats
et les magistrats, ses guides et ses lumières, qui
menèrent hardiment le combat. Le Mémoire à con-
mller était devenu leur chose propre. Le barreau
de Paris s'était mis en rapport avec les barreaux
de province.
Monllosier écrivait de Randanne (-21 mars 182G)
à son correspondant habituel :
<i Ce n'est pas tant le grand succès qui m'occupe,
encore que j'y sois peu accoutumé, que la sphère
de ces succès. Je les désirerais surtout aux Tuile-
ries. C'est là qu'est le bien, c'est là qu'est le mal.
M. Billecoq pense que les avocats n'ont point à
délibérer sur le Mémoire : tout en m'approuvant
au fond, il blâme mon titre. M. Dupin, au contraire,
me mande qu'il y a chez lui une réunion de qua-
rante-cinq avocats, qu'on a i)Osé diverses ques-
tions au nombre de cinq, pour lesquelles on a
nommé autant de rapporteurs chargés de faire les
recherches législatives destinées à éclairer la dis-
cussion. Il ajoulL-: «Les délibérations seront graves,
ET LL C. ALLICANlSMli. 259
> profondes el, je l'espère, sans passion, avec un
» égal respect, un égal amour pour la religion, la
» patrie et le prince. Ces trois intérêts seront tou-
» jours présents à nos esprits. »
» Quand ces délibérations me parviendront,
j'agirai en conséquence. Cependant, avant de faire
aucune démarche, il importe, à ce que je crois, de
produire et mon ouvrage et la consultation de MM.
les avocats de Paris et des autres cours royales, et
d'avoir ainsi une masse d'avis liés et motivés dans
toutes les parties, sur toute la surface du royaume.
Avec ces forces, il faudra voir de quelle manière on
peut aborder soit les Chambres, soit le gouverne-
ment, soit les cours royales. Veuillez avoir un œil
attentif sur ce qui se passe; voir, si vous pouvez,
M. Dupin et M. Billecoq, en conférer avec vos amis,
tels que MM. Mole et Pasquier, afin de faire ce
qu'il faut et ne faire que ce qu'il faut. Ce n'est pas
assez d'avoir un appui parmi les hommes de loi et
les hommes d'État. M. Billecoq m'annonce dans sa
lettre que j'en aurai dans le clergé, et plus là, dit-
il, que parmi les hommes du monde. »
Et, dans une autre lettre, datée du 4 avril de la
môme année, nous prenons quelques exUaits
dignes d'intérêt :
260 LK COMTE DE MOMLOSIEH
« Mon ouvrage faisant grande iiiiiieiir, on rl.iil
à délibérer quel parti l'on prendrait, lorsque l'é-
crit de l'abbé Lamennais est venu compliquer l'iif-
faire. La première pensée a été de nous tra-
duire ensemble en cour royale, après une saisie.
C'est alors, dit-on, que le nonce du pape est inter-
venu. Prévoyant que l'affaire de son protégé était
plus véreuse que la mienne, il a pressé, insisté,
et enfin obtenu qu'on abandonnerait les pour-
suites contre l'abbé; il s'en est suivi qu'on a
abandonné la mienne. Cependant, comme il est
arrivé bienlôt des adresses de divers prélats et
que, d'un autre côté, les diverses chambres de la
cour royale, émues par les assemblées des avocats,
ont délibéré si elles ne poursuivraient pas d'office
l'ouvrage de l'abbé, le ministère, excité pai- les
évêques, qui à leur protestation de fidélité joi-
gnaient beaucoup, de plaintes de moi, a jugé à
propos, par un arrêt du conseil des minisires, de
me rayer des affaires étrangères et de donner
ainsi satisfaction au nonce et aux évèques, el, en
même temps, de faire poursuivre l'abbé devant les
tribunaux. Selon moi, il doit être acquitté ou con-
damné à la peine la plus légère; car, d'un côté il
n'a aucun office de prêtre ; de l'autre côté, il n'en
ET LE GALLICANISME. 261
a aucun dans l'instruction publique. Il rentre
ainsi, comme simple individu, dans la catégorie
générale des Français à qui la Charte a accordé
la liberté de la presse. C'est vers les collèges, les
séminaires, les universités, les recteurs, inspecteurs
et professeurs qu'il faudrait tourner sa sévérité et
sa surveillance. C'est ce qu'on ne fait pas, c'est ce
qu'on ne veut pas. Je reviens à la soustraction de
mon traitement. Ne vous en alarmez pas. Mes af-
faires avaient été prévues en conséquence. Quand
vous serez ici, si vous venez me voir, je pourrai
encore vous donner une omelette.
» P.-S. — Mandez-moi tout ce que vous savez,
si la consultation des quarante-cinq avocats de
Paris se conduit comme il me paraît. Elle pourra
fournir un second volume, à la tête duquel je
mettrai environ cent pages de nouvelles observa-
tions, en réponse générale à toutes les critiques. »
Les avocats s'étaient en effet réunis. M. Dupin,
malgré son aventure de Saint-Acheul, avait pris
l'initiative. Il rédigea la plus importante des con-
sultations et la soumit à la signature de ses con-
frères. Au nombre des adhésions, nous lisons celle
de la plupart des hommes du palais qui devaient
jouer un rôle sous la monarchie de juillet : Persil,
e62 LE COMTE DE MONTLOSIER
Mérilliou, Barllio, Philippe Dupin, Delan^le, Lan-
juinais, Porlalis, Plougoulm; puis celle de M. Hér-
iter père. MM. Derville ctRenouard, bien connus
par leur caractère libéral autant que par leur haute
raison, n'adhérèrent qu'avec des réserves. M. Isam-
berl, avocat à la cour de cassation, fort ardent dans
ses convictions, avait proposé une consultation
particulière, à laquelle se joignirent MM. Bou-
chené-Lefer, Crivelli, Dutrone et Charles Lucas.
Pour ne citer que les manifestations les plus
importantes des barreaux de province, nous rap-
pellerons celle des avocats de Bourges et de Li-
moges. Tous reconnaissaient, avec d'intéressantes
distinctions, le droit de M. de Montlosier à une
dénonciation solennelle.
La vigueur avec laquelle les principes de la
déclaration de 1G82 étaient défendus par les
hommes de loi témoignait une fois de plus de la
nature même du gallicanisme. Plus ils s'atta-
quaient avec véhémence à ce qu'ils nommaient,
comme Montlosier, le jésuitisme et le parti prêtre,
plus la majorité du clergé semblait refuser de les
suivre sur le terrain religieux, qui cependant avait
été réservé toujours dans les termes les plus res-
pectueux.
ET LE GALLICANISME. 203
Deux jeunes avocats, qui devaient figurer plus
tard avec honneur dans nos assemblées républi-
caines, M. Dupont (de Bussac) et- M. Guichard (de
l'Yonne), se séparèrent alors des théories que
M. Dupin avait savamment extraites de l'ancienne
législation romaine. Ils discutèrent avec bon sens
et courage toutes les exagérations doctrinales et
censurèrent sévèrement les définitions de la liberté
qu'on avait tirées plaisamment du Digeste. Leurs
opinions politiques n'étaient pourtant pas dou-
teuses; mais les armes employées étaient, à leurs
yeux,rouinées; la Charte, en proclamant la liberté
des cultes et de la presse, avait, suivant eux,
permis de penser et de raisonner librement, même
en matière religieuse. La déclaiation de 1082, qui
imposait au catholicisme des restrictions, leur
semblait ^^rtuellement abrogée, et les remèdes
proposés par leurs confrères ne leur paraissaient
ni sûrs ni efficaces.
Cette exception nous a semblé digne d'être si-
gnalée à une époque et dans un milieu où les pas-
sions n'admettaient pas de nuances.
VllI
La Dénonciation à la cour d'appel de Paris. — Pétition à la
chambre des pairs. — Les ordonnances du 16 juin.
Monllosier, soutenu par le barreau, n'hé-
sita plus à dénoncer aux cours royales le sys-
tème religieux et politique qu'il avait déjà
signalé. La Dénonciation fut publiée à la fin de
Juillet 1826. Le volume contenait, comme préface,
des observations sur le dernier écrit de M. de
Bonald.
Nous voyons, dans sa correspondance, queMont-
losier se préoccupait toujours des critiques de l'au-
teur de la Législation primitive. Gomme leurs
provinces, l'Auvergne et le Rouergue, ils avaient
entre eux des affinités dont ils ne se doutaient point.
Avec la verve troublée et fumeuse des pays de
montagne, tous les deux étaient les moins alhé-
266 LE COMTE DE MONTLOSIER
niens des esprits, mais run, plus fort, plus in-ic-
nieux et plus écrivain que l'autre.
Nous n'aurions à rappeler que les conclusions
de ce second acte d'accusation, si nous ne trou- .
vions dans l'exposé quelques pages qui caracté-
risent encore les luttes religieuses de ce femps-là.
Parmi les attaques véhémentes dirigées contre
lui, celle qui avait peut-être le plus touché Mont-
losicr était l'accusation de haine irréfléchie conlrele
clergé. Les dénominations dont il se servait, celle
de« parti prêtre » qu'il avait inventée, n'avaient pas
été toujours du goût de quelques-uns de ses amis.
La société de la Restauration était, en efTet, chré-
tienne dans le sens le plus élevé du mot.
« D'où cet esprit de haine contre la religion,
répondait Montlosier, faisant allusion à la mémo-
rable séance de la Constituante, me serai l-il venu?
Au milieu d'une assemblée égarée, lorsqu'il a fallu
défendre le prêtre, il a été pour moi un objet de
vénération. Il me semble que je leur ai porté à "
tous défense et protection dans ma vie politique,
lendresse et respect dans ma vie privée. Depuis
que je suis dans ce désert de Randanne, si par
hasard un prêtre se présente dans ma chaumière, il
n'est pas accueilli seulement comme un hôte, mais
ET LE GALLICAN' ISME. 267
comme un père et un ami. C'est une fête pour
moi et pour toute ma tribu. Enfin, je suis peu
célèbre, sans doute; mais, s'il m'est arrivé d'avoir
une part de cette famosité dont on dit les hommes
publics si empressés, je la dois à la défense de ce
même autel qu'on m'accuse aujourd'hui d'atta-
quer. »
Tous les chapitres de la Dénonciation ne seraient
qu'un résumé du Mémoire, si l'auteur n'y tirait
parti pour s'en emparer comme autant d'aveux,
des déclarations de l'évêque d'Hermopolis à la
tribune des deux Chambres. Les conclusions
juridiques avaient été révisées par M. Dupin. Mais
la passion qui circule dans ces pages, passion non
moins vive que par le passé, indique bien que le
vigoureux vieillard n'avait rien perdu de sa sève.
Le 9 avril, à la cathédrale de Clermont, dans un
sermon qui a été publié, l'évêque avait apostrophé
Monllosier; cet incident n'était pas fait pour
calmer son ardeur.
La Dénonciation s'adressait au président, aux
conseillers membres de la chambre d'accusation
et à tous messieurs les conseillers à la cour d'appel
de Paris. La forme est à la fois archaïque et
solennelle. P^videmment l'écrivain avait, malgré
-jr.S LE COMTE DE MONTLOSIER
lui, des réminiscences du langage des anciens
parlements.
L'acte fut déposé en double, le 1 G juillet, au
greffe et au parquet.
Aux faits déjà connus Montlosier ajoutait,
comme attentatoire aux droits de la couronne
et aux lois de l'État, l'adresse au roi signée
par plusieurs évêques, parce qu'elle ne men-
tionnait pas la déclaration du clergé de 1682 ;
il dénonçait aussi l'omission de l'enseignement
des quatre articles dans les écoles et séminaires.
Il concluait en disant qu'il était d'autant plus
urgent de pourvoir à ces scandales que, dans
plusieurs occasions et notamment dans des man-
dements, les autorités ecclésiastiques avaient paru
ou dédaigner, ou môme censurer des arrêts de la
cour.
L'honneur judiciaire était ainsi foit habilement
en"^af'('
Montlosier était accouru à Paris pour payer de sa
personne dans la bataille. La presse libérale l'aiguil-
lonnait en lui donnant d'enthousiastes louanges.
Le IG août, la cour royale tint à huis clos une
assemblée générale des chambres pour délibérer
sur \a Dénonciation. La troisième chambre civile,
ET LE GALLICANISME. 269
la cour d'assises el la cour d'appel de police cor-
reclionnelle, avaient terminé ou suspendu leur
audience à onze heures. Tous les magistrats pré-
sents à Paris, au nombre de cinquante-quatre, se
réunirent dans la salle d'audience de la première
chambre, sous la présidence de M. Seguier. Le
procureur général, M. Jacquinot-Pampelune, assis-
tait à cette réunion. L'audience de la première
chambre civile n'eut pas lieu. Circonstance singu-
lière, le fils de l'ancien ami de Montlosier à l'As-
semblée constituante, M. de Cazalès, nommé juge
au tribunal de Provins, devait prêter serment.
Cette formalité fut ajournée au lendem.ain. Une
multitude de curieux attendait avec impatience la
sortie des membres de la cour et cherchait, en
épiant, soit les physionomies, soit les paroles
échappées aux magistrats, à deviner le résultat
des délibérations.
L'arrêt avait été rendu aux deux tiers des voix.
On en connaît les termes bien souvent reproduits.
La cour visait l'arrêt du parlement de Paris
du 9 juin 1760, les arrêts conformes des autres
parlements du royaume, l'édit de Louis XV de
novembre 1765, l'édit de Louis XVI de mai 1777,
la loi du 18 août 1792 el le décret du 3 messidor.
270 LE COMTE DE MONTLOSIER
Elle déclarait son incompétence; mais, on sait
que, dans les considérants, elle déclarait aussi que
l'état de la législation s'opposait formellement au
rétablissement de la Société de Jésus; « que les
édits et arrêts étaient fondés sur l'incompatibililé
reconnue entre les principes professés par la com-
pagnie et l'indépendance de tout gouvernement,
principes bien plus incompatibles encore avec la
Charte constitutionnelle ».
Quant aux autres faits dénoncés, quelle que
pût être leur gravité, la cour disait qu'ils ne con-
stituaient ni crimes, ni délits, ni contraventions
dont la poursuite lui appartînt.
L'opinion publique se déclara satisfaite. Le gou-
vernement était mis en demeure par la magistra-
ture. Montlosier crut devoir écrire, en septembre,
au minisire de l'intérieur, chargé de la haute po-
lice. Il disait, dans celte lettre, que les faits s'ag-
gravaient chaque jour, (jut; de toutes paris il lui
arrivait les informations les jtlus précises. « Des
évoques, et parmi eux plusieurs très respectables,
proclament aujourd'hui avec éclat le rétablisse-
ment d'un ordre que, jusqu'à présent, ils avaient
cru devoir couvrir d'un voile mystérieux. A cet
égard, les précautions ont été portées au point
ET LE GALLICANISME. 271
qu'en ce moment même où des jésuites sont au
collège de Billom, dont ils ont pris possession
comme jésuites, M. 1'- ministre de l'instruction
publique n'a encore reçu aucune information de
leur présence. »
Cette lettre resta sans réponse.
Montlosier eut alors recours au droit de pé-
tition. C'est à la Chambre des pairs qu'il s'a-
dressa le 26 décembre 1826.
L'opposition y était en majorité.
La session venait de s'ou\Tir sous de fâcheux
auspices. L'agitation des esprits ne faisait qu'aug-
menter; elle tenait au fond même de la situation.
Le Cabinet, en déposant le projet de loi sur la presse,
que Chateaubriand qualifiait de loi vandale, avait
porté jusqu'au délire l'irritation des deux opposi-
tions, de celle de droite autant que de celle de
gauche. Benjamin Constant et le Drapeau blanc
parlaient le même langage.
La pétition de Montlosier débutait ainsi :
c Nobles pairs, depuis longtemps. Vos Seigneu-
ries ont pu être informées de l'existence d'un
vaste système, tendant sous de belles couleurs, et
peut-être avec les plus honorables intentions, à
renverser la religion, la société et le trône. »
278 LE COMTE DE MONTLOSIER
Après avoir expliqué qu'il avait épuisé tous les
moyens de réparation établis, qu'il avait consulté
les légistes; après avoir analysé l'arrêt de la cour
de Paris, le pétitionnaire, faisant usage du droit
inscrit dans l'article 22 de la Charte, croyait de-
voir comme chrétien, comme royaliste et comme
citoyen, adresser aux pairs quatre vœux : la dis-
solution des établissements de congrégation et de
jésuites, l'enseignement dans toutes les écoles el
séminaires de la déclaration de 1682, la nomina-
tion d'une commission chargée do rechercher les
anciennes lois du royaume pour que la liberté
de la religion de l'État fût protégée, enfin l'amé-
lioration des dispositions législatives de manière
à atteindre et punir les faits signalés dans le Mé-
moire.
La pétition était précéj^ée d'un véritable com-
mentaire; elle était fondée principalement sur la
faveur obtenue par les livres de Joseph de Maislrc
et de Lamennais, sur cet aveu de Mgr de Frays-
sinous que, si les évoques étaient gallicans, les
jeunes prêtres, en sortant du séminaire, deve-
naient ultramonlains, et enfin, sur la crainte de
voir le parti prêtre se saisir du pouvoir au mé-
pris des libertés de l'Kglise gallicane. Les réiù-
ET LE GALLICANISME. 273
bres articles n'étaient pas des questions purement
théologiques; ils étaient éminemment politiques.
« C'étaient des garanties que la sagesse de nos lois
et de nos magistrats avait regardées comme néces-
saires. »
Après avoir parlé des dissentiments des juris-
consultes sur la valeur des lois existantes, Mont-
losier discutait cette objection d'un journal reli-
gieux : « Vous êtes mécontent de votre religion,
pourquoi n'en changez-vous pas? » Il répondait :
« Je suis chrétien, je veux continuer à l'être : je
veux aller à l'église remplir mes devoirs religieux;
et pourtant je ne veux ni pour moi, ni pour ma
femme, ni pour mes enfants, subir vos insultes,
vos lubies et vos caprices. »
Plus d'un libéral lui proposait aussi de se con-
vertir au protestantisme; même réponse : « Chan-
ger de religion! Certes, si on proposait à quel-
qu'un de ces messieurs qui m'offre ce parti de
changer lui-même d'opinion, il répondrait que
ce n'est pas facile; il est encore moins facile de
changer de religion ; si l'opinion tient au mou-
vement libre de la pensée, la religion tient au
mouvement libre de la conscience. Oui, nous vou-
lons être chrétiens, mais selon les préceptes de
18
m \.\: (.(tMTK DE MONTLOSIKU
l'Kglijc, et non selon les lubies d'un ecclésiaslique
imberbe, dressé conime ils le sont tous aujoui-
d'iiui dans les séminaires. »
Toutes ces eilalions, qui mettent en relief
l'homme, sont aussi le [dus complet témoignage
de sa sincérité.
Le comte Porlalis fut nommé rappoiteur de la
commission chargée d'examiner la pétition Mont-
losier. Personne dans la Chambre haute n'avait
l)lus d'autorité en pareille matière. Le rapport
écartait trois des propositions, soit parce que la
législation était suffisante, soit jtar respect du
principe de la séparation des pouvoirs. Mais il
retenait tout ce qui concernait les établissements
de congrégation ou d'ordre monastique. Après
avoir affirmé que la Société de Jésus existait de
fait, Portails s'exprimait ainsi : « Si cette société
est reconnue utile, elle doit être autorisée; ce qui
ne doit pas être possible, c'est qu'un établissement,
même utile, existe de fait, lorsqu'il ne peut avoir
aucune existence de droit. Ce n'est pas la sévérité
des lois que votre commission invoque, c'est le
maintien de l'ordre légal. Les tribunaux se sont
déclarés incompétents; l'administration seule peut
procurer en celte partie l'exécution des lois. »
ET LE GALLICANISME. 275
La commission proposait de renvoyer au pré-
sident du conseil des ministres la pétition, mais
en ce qui touchait seulement l'établissement en
France d'un ordre religieux non autorisé par la
loi.
Le débat s'engagea dans la séance du 18 jan-
vier 1827; il dura deux jours.
Les conclusions du rapport furent vivement at-
taquées par le cardinal de la Fare, le duc de Fitz-
James, Mgr de Frayssinous, le comte de Donald et le
vicomte Dambray. Elles furent non moins énergi-
quement appuyées par MM. de Choiseul, Laine, de
Barante et Pasqiiier.
L'opinion publique était très émue. On a lu les
discours qui furent de part et d'autre prononcés.
Celui de M. de Fitz-.James, incisif, mordant, cher-
chant des analogies dans l'histoire d'Angleterre,
revendiquant le droit commun, contenait un por-
trait de Montlosier avec cette anecdote souvent
reproduite depuis : « Cet homme bizarre, nous
l'avons tous connu en Angleterre. Un jour, il con-
voqua ses amis pour leur l'aire lecture du der-
nier des plans de contre-révolution sortis de son
cerveau; et voulez-vous savoir quel était un des
moyens qu'il voulait employer contre le jacobi-
27(5 LK C.OMTP: DE MONTLOSIER
nismc? Il ne se proposait })as moins que de réunir
en armée tous les capucins de l'Europe et de faire
entrer processionnellement en France celle ar-
mée, portant la croix pour étendard. »
Le spirituel conteur fit sourire la noble Chambre
sans rencontrer beaucoup de crédulité. On atten-
dait la réponse de Montlosier.
Le discours de M. de Bonald, vigoureux comme
toujours, sobre, sans finesse, ne fit aucune con-
cession. Le vicomte Dambray s'efforça de distin-
guer entre l'existence civile des jésuites, reconnue
par une loi, et la présence individuelle des mem-
bres de la corporation, soumise à Vordinaire pour
élever la jeunesse.
La Chambre ne fut pas étonnée de voir M. de
Choiseul prendre la parole: c'était presque pour
lui une question de famille. Il rappela les senti-
ments religieux des évéques qui avaient été de
ses parents, l'opinion du ministre dont il portait
le nom.
M. Laine défendit Montlosier contre les attaques
de M. le duc de Fitz-James; il défendit aussi le
droit public de l'ancienne France et remercia iro-
niquement le cardinal de la Fare, qui avait in-
voqué les dispositions de la Charte. Aux yeux de
ET LE GALLICANISME. 277
M. Laine, les jésuites n'étaient pas de simples ci-
toyens; c'étaient les membres actifs d'un ordre
à qui l'on prodiguait les encouragements et les
privilèges, comme la faculté de diriger les études
à la suite desquelles se conféraient les grades et
comme la dispense de la rétribution universitaire
pour des collèges déguisés sous le nom de petits
séminaires.
Quelque remarquable que fût ce discours, il
n'amena pas le ministre à la tribune. Ce fut M. de
Barante qui l'y détermina. En orateur ingénieux
et en politique habile, il ramena la question à ce
point : « Les jésuites ont-ils pu être autorisés par
le seul consentement de l'administration? Mais
cette administration permet certaines réunions
et en interdit d'autres. Elle ne permet pas aux
piétistes d'Alsace de se réunir; elle interdit à une
secte protestante de s'établir à Saint-Étienne; ail-
leurs, elle ne permet pas même à la communion
calviniste d'assembler ses fidèles. C'est le règne
de l'arbitraire. Puisqu'il n'existe pas de droit com-
mun, la législation spéciale a dû conserver toute
sa force. Comme communauté, il a fallu à la So-
ciété de Jésus une autorisation; comme corps en-
seignant, elle jouit d'un privilège. En supposa-nt
e7S LE COMTE DE MONTLOSIER
que l'administralion ait pu se croire un pouvoir
assez grand pour autoriser ce privilège, il faut
qu'elle rende compte de l'usage qu'elle a fait de
son pouvoir. Ce n'est ni dans l'intérêt de l'in-
struction publique, ni dans l'intérêt de la morale.
Est-ce dans l'intérêt de la politique? Quand le
pouvoir les appelle en auxiliaires, ils font bientôt
de lui un instrument. »
Telle fut en substance l'opinion de M. de Ba-
rante; on le savait l'intime ami de Montlosier :
aussi sa parole fut-elle avidemment écoutée.
Le ministre des affaires ecclésiastiques crut
alors devoir intervenir. Il s'enferma strictement
dans le sujet traité par l'honorable pair qui
avait parlé avant lui. Après avoir présenté avec
élégance et modération une apologie des jésuites,
il déclara que sans doute, dans l'état de la légis-
lation, une maison de jésuites ne pouvait être au-
torisée que par une loi, mais que rien ne s'oppo-
sait à ce que des prêtres français exerçassent des
fonctions que leurs évêques croyaient devoir
leur conférer. Mgr de Frayssinous, en terminant,
demanda à la Chambre de passer à l'ordre du
jour.
M. Pasquier,donl l'esprit d'une lignée vraiment
ET LE GALLICANISMIi. 279
française était toujours prêt, improvisa une de ces
répliques dans lesquelles il excellait. Son argu-
mentation très serrée consistait à dire que, si le ré-
tablissement des jésuites était un bienlait, le mi-
nistère n'avait qu'à proposer une loi, que, jus-
que-là, cet établissement était une infraction à la
législation et que la tolérance dont la Société
de Jésus jouissait était plus dangereuse qu'une
franche autorisation.
La Chambre des pairs, à une grande majorité,
refusa de passer à l'ordre du jour et vota le renvoi
de la pétition au ministre.
De retour à Randanne, après quelques semaines
de séjour à Paris chez la duchesse de Montebello^
avec qui il était lié, Montlosier prit connaissance
de ces débats. Il ne partagea pas la joie de ses
amis quand il lut leurs éloquents discours et quand
il apprit le résultat qu'on avait obtenu.
Il fut d'abord tout entier à une polémique avec
le duc de Fitz-James.Non content de son discours
agressif, le noble pair avait écrit au Journal des
Débats une lettre non moins violente. Montlosier
crut devoir adresser à trois de ses amis, au général
Becker, à M. Laine et au baron Prospei de Barante,
une réponse à l'accusation lancée contre lui ; nous
280 LE COMTE DK MONTLOSIER
on donnerons les parties les plus intéressante?.
« Randannc, 8 février 18:27.
» La conduite de M. le duc de Filz-Jaines avait
déjà excité mon étonnement ; sa lettre au Journal
des Débats, qui vient de me parvenir, m'étonne
plus encore. Un liait de celte lecture a particuliè-
rement appelé mon intention : M. de Monllosier
me comprendra sans doute... Je puis vous le dire
et vous me croirez sûrement, je parle toutes les
"langues que peut parler M. de Filz-James, quelque
idiome qu'il lui plaise de choisir. Mais les guenes
publiques et les guerres privées ont aussi leur
droit des gens. Dans l'intérieur de la Chambre des
pairs, je sais tout ce que je dois comme pétition-
naire à M. le duc de Fitz-James. Là, s'il énonce un
reproche et que ce reproche porte sur ma })étition,
il est dans son droit, je suis son justiciable. Hors
de la Chambre et hors de ma pétition, il n'en est
pas de même. En fait d'honneur et de devoir, je
pense, sans trop m'enorgueillir,que mon opinion
a autant d'autorité que la sienne. A cause de mon
âge avancé, on ne voudiait pas se donner le torl
de me provoquer on espère m'engager moi-même
ET LK <;ALLIC.VNISME. 281
à des provocations. Dans quelque temps, nous ver-
rons cela ; aujourd'hui, je ne donnerai pas dans le
piège. Attaché, comme je le suis, à une grande
cause, à laquelle lient, selon moi, le salut de la reli-
gion, celui du roi et de la France, c'est avant tout
de cette cause que j'ai à m'occuper.
>) J'ai traversé, sans m'émouvoir, toutes les
haines de la Révolution ; j'ai traversé de même
celles de Londres et de Coblentz ; je saurai en tra-
verser d'autres. Je ne veux pas terminer cette lettre
sans vous dire un mot de mon fameux plan de
contre-révolution par les capucins. Le noble pair
qui a produit cette allégation à la tribune ne l'a
point abandonnée dans sa lettre au Journal des
Débats. Il y a insisté de nouveau. Je vous ai dit
que je ne comprenais pas M. de Fitz-James; ici,
c'est moi-même que je suis tenté de ne pas com-
prendre. Voltaire a dit :
Souvent au plus grossier mensonge
Se mêle un peu de vérité.
» Je cherche dans ma pensée et dans tous mes
souvenirs ce peu de vérité. J'ai eu beau interroger
ce qui me reste de mes anciens amis de Londres
en 1794; M. de Fitz-James avait à peu près alors
^82 LE COMTE DE MONTLOSIER
dix-sept ans. Il y a quelque apparence que, lié
comme je l'étais avecles personnes les plus graves,
ce n'était pas aux jeunes gens de dix-sept ans
que j'allais conlier, quelque absurdes qu'ils pus-
sent être, mes plans de contre-révolution. Alors
comme aujourd'hui, plein de respect })Our les
prêtres pieux, pour les moines pieux, plein d'aver-
sion pour les prêtres et les moines politiques, en-
tendant souvent par les étourneauxde ce temps-là,
comme par les étourneaux de ce temps-ci, prôner
la nécessité de refaire la France par des légions de
jésuites, il a pu m'arriver de demander la préfé-
rence pour des légions de capucins. Que quelque
chose de semblable, entendu de travers, se soit
logé de travers dans déjeunes tètes de grands
seigneurs qui rôdaient quelquefois autour de
nous, cela est possible. C'est pourtant ce que je
ne puis en aucune manière ni affirmer, ni con-
trôler.
» Vous pouvez faire tel usage qu'il vous plaira
de celte lettre. »
Les amis de Montlosier la communiquèrent en
effet; et, pourparlerle langage du Constilulionnel,
cette capucinade dont on avait voulu se servir pour
ridiculiser le vieux lutteur tomba dans le domaine
ET LE GALLICANISME. -283
des commérages. Mais le fond même du débat
restait entier. Montlosier le sentait bien.
« Dans ce prétendu succès, écrivait-il le 17 mars
à l'un de ses amis, rien n'est complet. Sans ce qui
cause et accompagne les jésuites, je m'occuperais
fort peu d'eux. La pensée de M. Portalis a été ou a
paru être dans une violation de formes. Certaine-
ment c'est quelque chose que cette violation. Tou-
tefois, si la France était composée comme les États-
Unis, ou même comme tel État schismatique ou
protestant, je ne mettrais pas beaucoup de zèle à
cette question des jésuites.
» Les jésuites ne sont pour moi qu'un indice,
mis en évidence, de cet envahissement général du
parti prêtre. Le général Sébastiani a seul bien vu
cette question, quoiqu'il l'ait traitée, suivant moi,
hors de propos et inconsidérément. On croit que le
parti prêtre a toutes ses racines dans les faiblesses
d'un roi pieux : ce n'est pas vrai. 11 a ses racines
dans la politique aussi bien que dans la religion.
Si vous en exceptez M. de Damas, M. de Doudeau-
ville et M. de Clermont-Tonnerre, les ministres ne
tiennent pas par religion à ce parti; ils y tiennent
par politique. Tandis que le ministère et le roi
sont ainsi engagés, les deux partis de l'opposition
281 LK r.O.MTK DE MONTLOSIER
ont-ils des vues bien arrêtées sur Tintéiiour de la
France? Nullement. Je vous citerai en première
ligne M. de Labourdonnaie. J'ai causé deux l'ois
avec lui. 11 a de M. de Yillèle sous le nez; voilà
tout. Tout ce qui se passe dans la sphère de cet
horizon de haine l'occupect l'agite. Chateaubriand
et Ilyde de Neuville ne me paraissent plus guère
en avant. Agier, concurremment avec eux, voulait
absolument me faire supprimer le mol parti
prêtre; Hyde de Neuville en était surtout fâché...
» Il n'y a de force politique que dans le clergé,
parce qu'il n'y a que là des combinaisons politiques.
Cette combinaison est très forte; elle est très liée.
Vous avez beau parler de dédain et de dégoût;
pendant longtemps encore, la France subira tout.
Cela durera jusqu'à une commotion (jui éclatera
par accumulation de fautes, au premier moment
où les circonstances, déterminant quelque parti
extrême, détermineront en même temps une résis-
tance extrême. Je ne pourrais vous dire à quel point
je voudrais écarter cet horrible avenir... Il faut
sauver le roi ; il faut sauver aussi M. le Dauphin et
M. le duc de Bordeaux. >)
El, quelques semaines après, dans une autre
lettre non moins prophétique, nous lisons :
ET LE GALLICANISME. 285
« J'ai pour pensée première que la monarchie,
la religion et la société sont en danger. La cause
de ce danger est dans une désaffection générale,
déterminée par plusieurs motifs, dont le principal
est l'accroissement d'action qu'on cherche à don-
ner au clergé. »
Le ministère vivait péniblement, et trois de ses
membres les plus importants, MM. de Villèle, Cor-
bière et de Peyronnet, avaient, à l'ouverture de la
session de 1828, remis leur démission entre les
mains du roi. Le comte Portails et M. de Martignac
entraient aux affaires. Mgr d'Hermopolis, qui con-
servait un portefeuille, consentait à ce que l'in-
struction publique fût détachée et confiée à M. de
Yalimesnil. Pouvait-il rester le collègue de M. de
Portalis, son adversaire à la Chambre des pairs sur
la pétition Montlosier? La présence de Mgr de
Frayssinous dans le cabinet fut, en effet, prompte-
ment jugée impossible. Il était remplacé par un
autre évêque, non moins gallican que lui, mais
ayant moins d'autorité et moins d'esprit politique,
Mgr Feutrier, évêque deBeauvais.
Pressentant sa chute, l'évêque d'Hermopolis avait
pu trouver une dernière occasion de défendre de-
vant la Chambre des députés, non plus, celte fois, la
586 LE COMTE DE MONTLOSIER
compagnie de Jésus, mais le clergé français. C'était
à propos de raiigmentation du traitement des des-
servants. Rappelant une allocution de Pic VU, pro-
noncée en 1805 en plein consistoire et dans la-
quelle le vieux pontife célébrait l'Église de France
en lui donnant la qualification d'Église gallicane,
Mgr de Frayssinous ajoutait : « Que penser de quel-
ques esprits singuliers qui repoussent jusqu'à cette
dénomination, lancent des anathèmes contre nos
évoques et la Sorbonne, et ne craignent pas de re-
garder comme ennemie et presque comme séparée
du Saint-Siège une Église que le Saint-Siège chérit
et préconise comme une des plus belles portions
de la chrétienté? Ce n'est pas avec des exagérations,
mais avec du bon sens, que se règlent les affaires
humaines. »
Ce furent les derniers effo4'ts de l'évêque d'IIer-
mopolis; il avait compris mieux qu'aucun de ses
collègues les difficultés de concilier en France l'an-
cienne et la nouvelle société religieuse depui< la
Révolution ; et, s'il ne réussit pas dans cette tenta-
tive au-dessus de ses forces, aucun autre que lui
n'en a mené le deuil avec plus d'élévation et de
convenance.
Monllosier espérait beaucoup du nouveau nii-
ET LE C.ALLICANISME. iHl
nislère. Les communications qu'il envoyait au
Constitutionnel en témoignent. Ses vues particu-
lières devaient pourtant encore éprouver un
<3chec.
Le comte Porlalis, en cela fidèle aux conclusions
de son rapport, s'était empressé, le 22 janvier
1828, de nommer une commission chargée d'exa-
miner les moyens d'assurer, dans toutes les écoles
secondaires, l'exécution des lois du royaume. Au
nombre des commissaires figuraient M. Dupin et
M. Laine, à côté de Mgr de Quélen, archevêque de
Paris.
Cette mesure ne satisfit pas Montlosier; il con-
seillait, dans ses lettres nuConstitutionnel, la mise
en accusation des anciens ministres. M. Labbey de
Pompières devait s'en inspirer dans sa proposition
à la Chambre des députés. En attendant, pour ré-
pondre à la création de la nouvelle Association
pour la défense de la religion catholique, formée
sous la présidence du ducd'IIavré, avec le concours
de M. de Bonald, de M. Duplcssis-Grenédan, le
Constitutionnel, sous l'inspiration de Montlosier,
annonçait l'organisation d'une association pour la
défense des libertés gallicanes et du droit public
des Français.
288 LE r.OMTK DK M 0 N T LOS 1 F. 15
Aucune parole ne saurait peindre l'agilation
grandissante des esprits. Il faut lire les journaux
de ce temps-là pour s'en rendre compte. On atten-
dait avec anxiété le rapport de la commission dite
des écoles secondaires ecclésiastiques.
Ce rapport, adressé au roi, parut le 28 mai.
Malgré les protestations de Mgr de Quélen, parlant
au nom do quatorze évêques, Charles X signa les
deux ordonnances du 16 juin, dont l'une fut
conlre-signée par le garde des sceaux seulement
et l'autre par Mgr Feutrier.
La première soumettait au régime universitaire
les écoles secondaires ecclésiastiques qui existaient
à Aix, Billom, Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Mont-
morillon, Saint-Acheul et Notre- Dame- d'Auray;
elle excluait de l'enseignement ou de la direction
dans une maison d'éducation quiconque n'affirme-
rait pas préalablement par écrit qu'il n'appartenait
à aucune congrégation religieuse non autorisée. La
deuxième ordonnance, non moins célèbre, organi-
sait les petits séminaires pioprcment dits, en fai-
sait des écoles exclusivement destinées aux élèves
qui se destinaient au sacerdoce, prescrivait à
quatorze ans le port du costume ecclésiastique,
limitait à vingt mille le nombre des écoliers, et,
ET LE GALLICANISME. -J89
comme dédommagement de cette limitation, ac-
cordait une somme de 1,200,000 francs pour des
bourses.
La colère que ces ordonnances suscitèrent dans
la presse religieuse fut tellement vive, que le parti
libéral crut avoir définitivement gagné la partie
engagée. Montlosier pensait, au contraire, que ce
n'était qu'un leurre. Il voulait adresser une nou-
velle pétition aux Chambres. M. de Barante l'en
détourna, d'autant mieux que d'autres pétition-
naires, notamment un ancien jésuite exclu de la
compagnie, l'abbé Martial Marcet de la Roche-
Arnaud, avait saisi la Chambre des députés.
Ce fut une occasion pour l'évêque de Beauvais
de s'expliquer. — Le lapporteur, M. de Sade, avait
fait remarquer notamment que ce n'était ni par les
jésuites ni par leurs disciples, qu'on pouvait s'at-
tendre à voir professer les doctrines de l'Église gal-
licane; que c'était pour soutenir et propager des
principes tout différents qu'ils avaient été institués ;
que, si ces principes venaient à s'accréditer dans le
clergé, il était à craindre de voir s'altérer l'union
entre les fidèles et les ministres de la religion. Les
conclusions du rapport écarlaiciil par l'ordre du
jour la pétition sollicitant une nouvelle loi contre
ilM» LE C 0 M TE DE M 0 N I L 0 S | E li
les jésuites, et elle renvoyait les auteurs aux mi-
nistres compétents. M. de Conny, au nom de la
droite, avait demandé qu'on n'établît pas contre
une classe de prêtres français un i)rivilège d'op-
pression. Le nouveau ministre de la marine,
M. Ilyde de Neuville, n'avait guère répondu que
par des lieux communs. Mais, MM. de Montbel et
Sainte-Marie ayant soulevé la question de la liberté
de l'enseignement, Mgr Feutrier, que le parti ullra-
royaliste couvrait d'outrages, prit la parole. 11
s'attacba à écarter tout ce qui ne touchait point
aux ordonnances, il protesta contre les accusations
de proscription et affirma qu'il était permis à un
prêtre jésuite de prêcher et d'exercer les fonctions
de son ministère.
Nous ne signalerions pas ces nuances, si ces dé-
bats n'avaient pas été les derniers efforts faits à la
tribune par un membre de Tépiscopat pour dé-
fendre une école religieuse que le clergé abandon-
nait peu à peu.
La protestation contre les ordonnances du
16 juin continua, quand vint la discussion du
budget; mais le terrain se rétrécit de plus en plus
en 1820, et, quand éclatalarévolutionde juillet, les
luttes religieuses j)rirent un tout autre caractère.
ET Lt GALLICANISME. 291
Les survivants du gallicanisme se comptèrent
alors ; mais ils n'eurent plus leur ancienne influence
et ce fut sur des questions de liberté, et particu-
lièrement dans le domaine de l'enseignement, que
les éloquents champions de l'Église portèrent dé-
sormais toute leur action.
Nous avous dit que Montlosier était convaincu
qu'on déviait de la ligne qu'il avait tracée. Ses
lettres témoignent de ses sentiments.
« 5 juin 1828.
» Cette affaire des jésuites a pris depuis quelque
temps à la Chambre des députés; elle est signée de
l'abbé Marcet. Je ne puis en aucune manière m'ac-
coler ni au pétitionnaire, ni à la pétition. Ma péti-
tion à moi n'embrassait pas seulement les jésuites ;
elle embrassait les congrégations, l'ultramonta-
nisme, en un mot, le parti prêtre tout entier avec
ses débordements. »
(' 28 juin.
» Pour moi, les jésuites sont tout à fait acces-
soires, car ils ne font partie que du parti prêtre, où
i92 LE COMTE DE MONTLOSIEK
s'adresscnl tous mes traits... J'espère que vous
n'êtes pas dupes des deux ordonnances; les jésuites
sont plus ancrés que jamais... »
0 K! juillet.
» Les deux ordonnances dont toul le monde rai-
fole me paraissent la chose la plus insuffisante, la
plus incomplète qui se puisse concevoir. Vous avez
vu le mandement de l'évcque du Puy. Ce n'est rien
en comparaison du mandement de l'archevêque de
Paris. Concevez-vous une telle argumentation?
C'est un fond de dépravation, un vice radical d'or-
gueil et de doctrine. »
« 28 août.
» On a fait tout pour les écoles, maisrien pourles
jésuites. Le texte du parti de la congrégation est
tout simple. Les j ésuites sont licitement en France ;
la preuve, c'est que vous ne les poursuivez pas.
S'ils le sont illicitement, vous êtes accusables de
ne pas les poursuivre. »
Montlosier fil un dernier appel à roi)inion pu-
blique; il j)ublia un nouveau l'actum intitulé : De
ET I,E G.VLIJCANISMK. 293
Coriijine et des prorjrèf^ de Ja pni.'isance ecclé-
siastique en France. C'était encore une évocation
désespérée delà déclaration de 1682, une défense
de la conduite des anciens parlements, enfin une
critique des deux ordonnances de juin. L'opiniâtre
vieillard se répétait un peu. Aussi le public resta-
t-il sourd et le livre n'eut pas de succès. Sans être
découragé, Montlosier se réfugia plus que jamais
dans ses rêveries solitaires. Il avait essayé de re-
prendre près du comte Portails son affaire d'in-
demnité qu'on lui avait supprimée. Le roi ne lui '
avait pas pardonné, et Montlosier put s'en aper-
cevoir.
Madame la dauphine s'était rendue au Mont-
Dore en juillet 18:^7; elle devait traverser Ran-
danne à son retour. Montlosier écrivit à M. le mar-
quis de Vibraye, gentilhomme de la chambre, de
service ce mois-là, pour faire agréer ses offres
d'hospitalité. Le marquis de Vibraye ne voulut
même pas les transmettre. Montlosier attendit
alors au passage avec sept paires de bœufs attelés
à sept charrues, six cents moutons, et cinquante
vaches. La dauphine s'inclina en traversant la
route, mais ne s'arrêta pas.
Pendant que le dernier défenseur convaincu des
204 LE COMTE DE MONTLOSIER
libertés gallicanes attaquait, comme nous venons
de le voir, les ordonnances de juin, cet autre
esprit allier ((ui, plus que personne, avec sa
plume, avec ses conversations, avait renversé
la vieille Église de France, M. de Lamennais
écrivait de son côté à Berryer, le 28 juin 1818,
dès la nouvelle de la nomination de la com-
mission des écoles ecclésiastiques :
« On parle de libertés religieuses garanties par
la Charte ! La liberté religieuse de qui ? Des pro-
testants ? Que leur importent nos écoles ecclésias-
tiques? Elles sont, je crois, terriblement secon-
daires pour eux. Des catholiques? C'est donc en
vertu de la loi que vous voudi iez, vous gouverne-
ment, leur prescrire des articles de religion ? »
A la comtesse de Senft, le 28 janvier 1828, il
disait : « Le rapport de Portalis et l'ordonnance
rendue sur ce rapport sont une déclaration de
guerre à l'Église. »
Enfin, dans une lettre au marquis de Coriolis,
Lamennais ne ménageait plus rien :
" M. Portalis s'eflbrce d'apaiser la grosse faim
du libéralisme en lui jetant, avec les congré-
gations enseignantes et les écoles diocésaines, une
bonne et solide espérance de schisme. Car, bien
ET LE GALLICANISME. 295
que le rapport du garde des sceaux ne parle expli-
citement que des petits séminaires, ce sont surtout
les grands qu'il menace, sans les nommer; à moins
qu'il n'ait su ce qu'il disait, ce qui peut, au reste,
se supposer comme autre chose. Quoi qu'il en soit,
je regarde cette pancarte signée « Portalis, » et plus
bas» Charles, » comme une déclaration de guerreau
clergé. Il me paraît difficile qu'on rentre après
cela dans l'état de paix. La Révolution n'aban-
donnera pas l'espoir qu'on lui a donné. Ce qu'elle
veut avant tout, ce que voulait aussi M. de Mira-
beau, décathohciser la France: elle n'y parviendra
pas. Mais elle parviendra, avant peu d'années, à
établir politiquement le schisme. »
Cette forte et sombre imagination prenait ses
visions pour des réalités. Le schisme n'était pas à
craindre; il faut être croyant pour être hérétique.
Sans doute les légistes comme M. Dupin défen-
daient en théorie et au besoin devant les tribunaux
les libertés gallicanes; mais la plupart ne possé-
daient plus cette flamme religieuse qui animait les
anciens parlementaires luttant avec leur foi contre
la cour de Rome. Ceux-là, comme on l'a dit,
avaient formé, pendant quatre ou cinq siècles, une
sorte de comité permanent de salut public calho-
506 LE COMTE D K MONT LOS IKK
lique. Sans eux, peut-être, la France, au xvrsiècle,
eût été en partie calviniste; mais, parleur énergie
à combattre les empiétements du pouvoir ecclé-
siastique, ils avaient calmé les impatients et donné
satisfaction à l'esprit français frondeur et inquiet.
Monllosier, par certains côtés de son caractère
énergique et hardi, leur ressemblait. 11 échoua
cependant dans ses tentatives; c'est qu'il se
trompa d'époque. Il vivait dans son cerveau avec
une société chimérique, empruntant à l'ancien
régime les lambeaux de sa robe mise en mille
pièces et voulant les ajuster sur les épaules de la
société nouvelle. La Révolution avait créé l'indi-
vidu, le laïque, et elle n'avait assigné à. l'État
d'autre fonction que celle de faire respecter les
droits de chaque citoyen. Lamennais et de Maistre
avaient bien compris qu'il devait alors s'opérer au
sein de l'Kglise une concentration de force et de
résistance inconnue depuis le moyen Age. L'édu-
cation de Monllosier, ses antécédents, ne lui
avaient pas donné cette perspicacité que le génie
supplée. Avec une bonne foi incontestable, il était
resté ce qu'il était à l'Age de trente-cinq ans.
IX
Le Globe et l'école libérale.
Une autre école se fondait, représentée par un
jiioupe de jeunes écrivains, philosophes, littéra-
teurs, publicistes, apportant, dans l'examen de
toutes les questions qui passionnaient les généra-
tions au milieu desquelles ils vivaient, un souffle
de rénovation vraiment libéral. Ils étaient une
douzaine d'hommes, tous destinés à jouer dans
leur pays un grand rôle et à laisser un nom,
Tiiéodore Jouffroy, Rémusat, Tanneguy-Duchâtel,
Vitet, Dubois, et nous en oublions. Ils avaient créé
le Globe.
Chacun des actes de Montlosier, de même que
charune des publications de Lamennais, avaient
été l'objet des appréciations indépendantes de cet
298 LE COMTE DE MONTLOSIER
imporlant journal. Ne satisfaisant souvent per-
sonne, au milieu des colères et des surexcitations,
applaudi ou injurié tour à loui- par les violents dr
droite et de gauche, il n'en continuait pas moins
son œuvre, supérieure à son époque. Celte reven-
dication du gallicanisme, aussi bien que le
triomphe prochain des doctrines ullramontaines,
avait été jugée par les écrivains dont nous par-
lons à un point de vue peu compris et si digne
pourtant de l'être, celui de la liberté. Dès les pre-
miers moments du combat, dès la })ublication du-
livre de Lamennais De la religion considérée dans
SCS Rapports avec Vordre politique et civil, ils lui
avaient dit : « Vous aurez beau faire; vous pourrez
réorganiser la discipline; mais ce n'est pas seule-
ment avec un changement de méthode que vous
ferez une révolution dans les idées; il faut des
hommes' supérieurs; il l'aul de la foi. »
La liberté pour tous, môme pour les jésuites, tel
élail leur i ri. Il n'élail besoin ni d(3 prosciiplion,
ni d'arièt de judicalure pour vaincre l'influence
de la compagnie de Jésus : il fallait des livres et la
neutralité du pouvoir. L'Église, n'ayant plus l'es-
poir d'imposer ses croyances par le glaive, se ré-
duirait naturellement à la lutte intellectuelle, et
ET LE GALLICANISME. 299
les inimitiés qu'elle excitait seraient apaisées ou
seraient convaincues d'injustice.
D'après l'opinion de ces vrais libéraux, durant
ces années de transition où rien du passé ne con-
venait et où l'on ne savait rien de ce que donnerait
l'avenir, les jésuites ne pouvaient manquer de re-
paraître. L'introduction de leurs exercices dans la
vieille Église de France était encore plus une né-
cessité du malaise des croyances religieuses que le
résultat de leurs pratiques et de leurs menées. 11
fallait contempler ces variations sans s'en irriter
ni les craindre".
Lorsque parut le Mémoire à consulter l'école
philosophique, comme on l'appelait, fit plus d'une
critique à Montlosier, tout en lui sachant gré de
son courage. En tenant pour vrais tous les faits
révélés par lui, le Globe concluait seulement que le
pouvoir politique officiel n'était plus soumis aux
mêmes influences.
Si la direction des affaires gouvernementales
avait passé aux mains des amis du clergé, elle avait
été fort réduite par la prépondérance toujours
croissante que les classes moyennes avaient acquise
dans la gestion des affaires. Parce que les jésuites
dominaient la société sous Louis XIV, c'était une
3W l K C. 0 M T F. n F M (1 N T L 0 S I F R
erreur de croire que cela fut possible même sous
Charles X; le monde avait changée. Que fallait-il
donc faire pour se débarrasser du jonp: d'un parti
impopulaire? Le signaler, disait M. Dubois. Quant
aux arrêts des parlements, qu'ils dorment dans les
greffes dos tribunaux avec les lois de colère! Il y
aurait mauvaise grâce à répondre aux arguments
par la censure et aux ergoteurs par la prison. C'est,
en effet, un péril plus grand qu'on ne pense que
d'emprunter à une civilisation que chaque jour on
proclamait défectueuse et tyrannique des garanties
qui coûtent tôt ou tard plus cher que ce qu'on veut
sauver. L'inconséquence de Montlosier était de se
récrier contre l'Eglise, qui, disait-il, invoquait le
droit séculier et se prenait au corps au lieu de
s'adresser à l'cspiit; et, quand, au contraire, il
s'agissait de la noblesse, de devenir à son lour plus
intolérant que les prêtres. 11 ne lui suffi.sait pas que
la France reconnût le mérite des hommes distin-
gués et obéît librement à l'ascendant de la raison
et du talent; il fallait au gentilhomme féodal une
hiérarchie matérielle, un culte des rangs, une
aristofi-atie d'état.
Aussi la bataille que livra Montlosier ne fut-elle
pas vraiment populaire dans le sens que nous don-
ET Lb; GALLICANISME. 301
nons aujourd'hui à ce mot. Les échos n'en reten-
tirent pas au dehi des oreilles de la bourgeoisie.
Quand la Dénonciation succéda au Mémoire à con-
sulter, les principes du Globe furent encore plus
blessés. L'ullramontanisme était une opinion
comme le gallicanisme, comme je protestantisme
et le déisme ; le droit de s'associer pour le triomphe
de celte doctrine était inviolable, comme celui que
M. Dubois et ses amis réclamaient pour la libre
propagation de leurs doctrines philosophiques. La
magistrature n'était et ne pouvait être juge que des
actes. Est-ce qu'elle avait un rôle à prendre dans des
querelles de science théologique et de divergence
de principes? est-ce que les vieilles lois qui blessaient
encore ses prérogatives sacrées n'avaient pas été de
fait abolies par la charte nouvelle? Ainsi pensaient
les quelques adeptes éclairés qui s'étaient placés
courageusementau-dessusdespassionsdumoment.
Montlosier ne sentait pas assez, nous l'avons
souvent fait remarquer, qu'il n'y avait plus de
place pour le système des castes et des corpora-
tions. Pour ceux qui avaient bien lu son ouvrage
Delà monarchie française, s'il poursuivait avec tant
de rigueur le prêtre moderne, c'est qu'il voyait en
lui un clerc rebelle au donjon; c'est qu'il voulait
oOl LE COMTE DE MONTLOSIEi;
faire prévaloir, même après la {{rvolulion, une
sorte de privilège seigneurial.
Le jugemenl porlé par le Globe icnail, au cou-
Iraire, aux seuls principes qu'il avait pris mission
de faire prévaloir en toutes choses, en science poli-
tique comme en littérature el en religion, c'est-à-
dire la liberté pour tous. Il était facile, en effet,
de voir ([u'on s'éloignait peu à peu de la tolérance
et qu'on rentrait dans les anciens préjugés en in-
voquant des juges de la conscience et des tribunaux
de doctrine.
Le Courrier fra)içais, dans un article du 2
août 18:Î0, avait posé comme axiome, que là
où il va une religion d'État, l'État est juge. N'était-
ce pas concéder avec ce système qu'un gouvemo-
ment pouvait faire des confessions de foi et être
juge des opinions? C'était en vertu de ce faux prin-
cipe que Lamennais avait été traîné devant les tri-
bunaux comme prévenu d'ullramontanisine. Il ne
devail jtas y avoir pour la loi de vérilé religieuse
unique. La loi n'était pas alliée, comme on l'avait
dit; mais elle était neulie, indifférente en ma-
tière de dogme. La guerre de doctrine, qu'a-
vaienl l'ail (3 les })liilosophes du xviii" siècle, avait
été bien anlrcmeiit mortelle à l'intolérance que
ET LE GALLICANISME. 303
l'appel aux inquisilions d'Etal et aux textes
d'une législation surannée. Alors même qu'on
croyait triompher matériellement des croyances
ultramontaines sur lesquelles s'appuyaient l'entou-
rage de Charles X et une partie de la droite de la
Chambre des députés, il fallait revenir, en dernier
ressort, à la discussion, à la lutte des idées. Autre-
ment, n'était-ce pas manquer de confiance dans
les progrès de l'esprit humain?
A mesure que la dispute se prolongeait sur les
jésuites, la liberté religieuse gagnait enfin du ter-
rain dans les âmes. Le droit d'association, si dif-
ficile à conquérir, se dégageait; qu'il s'agît de car-
bonari ou de jésuites, de prêtres ou d'ouvriers, on
arrivait, dans le milieu éclairé dont nous parlons,
à ne plus considérer comme devant tomber sous le
coup de la loi que le complot politique et les in-
fractions de police. 11 y avait loin de cette doctrine
aux accusations de Montlosier, dont les plus fortes
ne roulaient que sur des actes de foi.
C'était, il faut bien le reconnaître aujourd'hui,
un tout autre esprit qui inspirait, le 17 mai 1828,
M. Tanneguy-Duchàtel, quand il écrivait :
« Le principe fondamental des gouvernements
représentatifs, c'est la liberté de la pensée et de
304 Lb) COMTb: I) H M ONT Lit SI Eli
tous ses modes de puLlicalion; la prédicalion reli-
gieuse est libre; aucune autorité n'enchaîne la
science ; la discussion politique ne reconnaît d'autre
limite que les bornes imposées par le besoin de
protéger les droits des citoyens et de inainleiiir la
tranquillité de l'État. Pourquoi donc, tandis que
partout ailleurs la liberté règne, l'enseignement
seul est-il esclave? »
Adversaire déclaré de tout ce qui pouvait rame-
ner la France en arrière, ne voulant rien conserver
des régimes abolis par les Droits de l'Homme et par
la Charte constitutionnelle, le Globe avait été sou-
vent impopulaire; souvent il avait effrayé même
ses amis en proclamant les droits d'ennemis qui
ne respectaient pas les droits des autres; mais il
voyait clairement que la cause de l'avenir ne pou-
vait être désormais que la cause de la liberté. Elle
était tôt ou tard le seul remède efficace au mal et
c'était elle qu'il fallait fonder à jamais.
Lorsque la pétition de Montlosicr fut discutée à
la Chambre des pairs, toul en rendant justice à la
vigueur avec laquelle le noble vieillard poursuivait
une guerre qu'il croyait juste, M. Dubois, au nom
de ses collaborateurs, avait été sensible au reproche
de niaiserie prodigué aux partisans sincères et
ET LE GALLICANISME. 305
consciencieux de la libcrlé. II n'avait pu se décider
à accepter ce qu'il considérait comme une injure
tant qu'on ne lui aurait pas prouvé rationnellement
que le droit commun ne devait pas être le but de la
société moderne. Lorsque la décision de la Chambre
des pairs sur cette question des jésuites, qui avait
valu au Globe tant d'inimitiés, fut connue, il pu-
bliait le lendemain ces lignes courageuses :
« Nous ne nous croyons pas battu; nous avons
soutenu un principe éternel. Quelques écrivains,
qui nous ont combattu avec plus d'amerlume que
de raison, nous reprochent aujourd'hui avec une
sorte de triomphe l'argumentalion du cardinal de
la Fare.« Voyez,» nousdisent-ils,((c'estvousquilui
» avez fourni des armes ! » A cela nous répondrons :
Tant mieux! C'est quelque chose de voir, à la face
du pays, un cardinal défendre le principe de la
liberté de tous les cultes, et la pourpre romaine se
chercher un abri sous les dogmes politiques de
Franklin et de Jeflerson. »
Yoiià cinquante ans que ces lignes ont été pu-
bliées; elles sont plus vraies que le premier jour.
Le gallicanisme, comme croyance générale, a dis-
paru. La libcrlé plus complète des cultes a modifié
essentiellement les anciens rapports de l'Kglisc et
30G 1. E COMTE DE M 0 M L 0 S 1 E U
(le l'Élat. En échange de la protection temporelle
que les princes lui accordaient, l'Eglise les faisait
en quelque sorte participer à son pouvoir. L'asso-
ciation des deux puissances, comme disait Bossuet,
semblait demander qu'elles exerçassent les Ibnc-
tions Tune de l'autre.
Où est maintenant le roi évèque du dehors et
défenseur des canons? La logique l'a emporté par
la force des choses, l'orthodoxie religieuse devait
fatalement se confondre de plus en plus avec l'ul-
tramontanisme. C'était là sa pente et sa nécessité.
Lamennais l'avait bien compris.
Cette lutte terrible entre la Révolution et le ca-
tholicisme, dont Montlosier avait éloquemment
prédit les phases diverses, ne peut plus être portée,
quoiqu'on le veuille, sur le terrain de la déclara-
lion de 1682. L'enjeu de cette guerre qui remplira
la fin du siècle est bien autrement important. La
solution définitive, s'il nous était permis d 3 dire
notre pensée, ne peut être qu'une solution libérale.
Hors d'elle, nous ne voyons que ténèbres et confu-
sion. Un des grands esprits de ce temps a essayé
vainement, par un corps de doctrines, de récon-
cilier la société civile et la société ecclésiastique.
Sa doctrine religieuse, diamétralementcontraire à
tT LE GALLIC.AMSMP:. 307
celle de Lamennais, ne pul enlanier le public indif-
férent. Celle médiation fut repousséc. Ces péri-
péties emplirent plus d'un cœur droit de troubles
profonds etde déchirements douloureux. Les reven-
dications passionnées des principes gallicans [ ar
Montlosier n'ont été que les prolégomènes de (es
dissensions intestines où s'usèrent tant de forces
morales.
Nous avons essayé d'écrire un chapitre de celle
histoire avec impartialité. Sans vouloir pressentir
quels seront les incidents nouveaux de ce conflit
si redoutable pour le caractère de ce pays, nous
pouvons affirmer quelaliberlé seule pourra signer
le traité de paix. La démocratie française est assez
forte et sera assez éclairée pour le ratifier.
X
Derniers écrits de Moiillosicr. — La révolution de Juillet.
Piien ne s'oublie si vite que l'histoire contem-
poraine. N'y a-t-il pas, au milieu de nous, nombre
d'hommes à qui l'histoire grecque ou romaine est
plus familière que celle de nos cinquante der-
nières années? Ainsi pensait-on déjà en 1830.
Que ne dirions-nous pas à notre tour? Les pre-
miers temps de la monarchie de Juillet, période
pendant laquelle elle combat, gagne la victoire et
s'assied, sont mal étudiés. Peu de documents,
peu de mémoires intéressants et bien écrits, si
nous en exceptons ceux de M. Guizot, ont été pu-
bliés. Les débats parlementaires, rapprochés des
articles des journaux importants, sont encore la
meilleure source d'informations.
: 1(1 i.K (.oMTi: i»i: mon tlosilk
(jui aurait csé prédire, dans ces débuts du rè^nc
de Louis-Pliilippc, le triomphe absolu, à dix-
sept années de là, des docliines démocratiques,
aurait passé presque pour un visionnaire. Cepen-
dant le germe était rai»idement sorti de terre et
poussait des floraisons. Déposé au fond des mœurs,
il s'était développé; les fautes de la branche aînée
des Bourbons l'avaient réchauffé. Le travail de nos
premières assemblées délibérantes avait bien pu
être suspendu ; mais il n'avait pas été termine. La
révolution française s'était passée à conquérir un
ordre social nouveau, l'Empire à le défendre, le
parti royaliste à réagir contre lui. Cette réaction
venait heureusement de finir : les principes vitaux
de la fin du xviii'' siècle n'étaient plus en péril ;
mais une lâclie autrement difficile et délicate s'im-
posait désormais aux hommes politiques : adapter
ces principes aux faits, concilier la pratique gou-
vernementale avec l'étal des mœurs et desopinions.
Tous les esprits élevés de la bourgeoisie s'ef-
forçaient alors théoriquement d'établir des ana-
logies entre la fondation de la dynastie nouvelle
et celle de la maison de Hanovre. C'était à qui com-
parerait la révolution de Juillet à celle de 1688. On
rêvait de r('iinir la solidité do la monarchie avec
ET LE GALLICANISME. 311
les libertés de la république. Rapprochant les
Bourbons des Stuarts, on voyait, dans chaque race
royale, la représentation d'une des grandes idées
qui dominent les événements pendant un espace
de temps, et qui se retirent et tombent, quand les
races royales ne s'aperçoivent pas que le monde
entier a changé autour d'elles.
Nuls plus que les doctrinaires n'avaient l'ima-
gination pleine de la révolution de 1688, de son
succès, du beau et libre gouvernement qu'elle avait
fondé. Ces hommes distingués avaient, dans leur
prévoyance et dans leur force, trop de confiance.
Ils étaient plus préoccupés des vues de leur esprit
que de l'état réel des choses.
M. Guizot le reconnut. 11 signala plus tard les
différences entre la constitution de la société en
Angleterre, ses moyens de gouvernement, ses
points d'arrêt sur la pente des révolutions, et la
démocratie française, sans traditions libérales,
prête à mettre, dans le choix du souverain, l'élec-
tion à la place d'un contrat, et qui venait d'arra-
cher dans trois jours, au prix de son sang, une
charte nouvelle, sans avoir passé par une lente et
progressive éducation politique.
Si, pendant cette sorte de trêve qui succède tou-
,\\i l.K C(t.Mrt hi: MONTLOSlKl;
jours aux violentes commotions sociales, la joie
populaire ne fut pas troublée; si les classes
moyennes crurent, de bonne foi, avoir atteint leur
double but, l'égalité civile dans l'ordre social et le
véritable système représentatif dans l'ordre poli-
tique, les intelligences clairvoyantes et baules ne
se firent pas des illusions de longue durée. Parmi
les fds de la révolution, liés à ses intérêts, pleins
de ses pensées, bien peu savaient quand il fallait
lui résister sans la trahir, commander sans op-
primer, être à la fois des hommes de gouvernement
et des hommes de leur temps.
La suppression de l'hérédité de la pairie dé-
montra, d'une façon éclatante, que les régimes de
caste et de robe avaient à jamais disparu, et que
le régime nouveau devait être établi pour durer
sur le bien-être le plus général, et sur la partici-
pation plus complète des citoyens à l'administra-
tion des affaires.
Armand Carrel avait jilus raison qu'on ne le
croyait, quand il disait : « La victoire deJuilletest
un commencement et non une fin. » Celte fin de-
vait être, en elîot, la participation de tous aux
aiïaires de tous.
La forme même du gouvernement n'était pas
ET LE GALLICANISME. 313
alors véritalilemenl en question : la monarchie
représentative, avec une direction démocratique,
paraissait pouvoir s'alTermir.
Le prince appelé à réaliser cet accord était
éclairé et spirituel. Il tenait du xviii' siècle,
dont il élait resté l'élève, deux sentiments : l'amour
de la paix et l'horreur de la peine de mort. Mais, si
la société civile, au milieu de laquelle il était
appelé à régner, était complètement faite, la so-
ciété politique n'était qu'ébauchée. Quelques efforts
qu'on eût pratiqués pour ramener la démocratie
française en arrière, elle avait tenu bon. Mais elle
avait encore à se convaincre que les gouvernements
doivent être estimés à raison de la liberté qu'ils
donnent, et que cette liberté doit être préférée à
toutes les formes de gouvernement. Notre bour-
geoisie, comme l'écrivait en 1833 M. Royer-Gollard
à M. de Barante, était un corps fort respectable
et conduisant bien ses propres affaires, mais qui
n'avait pas encore les volontés suffisantes, pour
gouverner définitivement les affaires publiques.
Montlosier fut prompt à reconnaître la dy-
nastie de juillet. Dès 1827, avec une sagacité
que nous avons souvent signalée, il jugeait,
du fond de sa retraite, les périls de la monar-
3U LE COMTE HK MONTl.OSIEU
chic légilimc el prédisait l'avenir en ces ternies :
« Au moment présent, M. le duc d'Orléans est un
danger : ma pensée est d'en faire une ressource. Au
train dont vont les choses, si on les laisse aller, il ne
faut pas croire que ce sera seulement le roi ; ce sera
bien aussi el M. le dauphin, et M. le duc de Bor-
deaux qui seront emportés. Ce qui convient aujour-
d'hui à M. le duc d'Orléans, c'est de demeurer uni
à sa famille et à la légitimité, de redresser les
écarts du gouvernement, si cela est en son pouvoir,
d'attendre ensuite, du temps et de la volonté de la
Providence, les éventualités qui peuvent un jour
lui donner la couronne. Telles sont, mon ami, les
pensées qui sont dans ma tête; si elles vous pa-
raissent justes, je serais heureux que vous et vos
amis pussiez les adopter.
« Quand je parle de vos amis, j'ai toujours en
idée M. Pasquier, M. Mole, M. le duc de Droglie.
Ce sont pour moi des puissances. Ménagez-moi et
conservez-moi quelques bontés auprès d'eux. Je
me fais bien vieux; je ne puis faire vingt pas sans
me leposer et sans être essoufflé. Les trappistes
disent : « Mon père, il faut mourir! » — Va pour
mourir, en attendant, amitiés à vous et aux vôtres
jusqu'au dernier soupir. »
ET LK CALLICANISME. 315
Monllosier eut, du reste, occasion de connaître
'en personne le duc d'Orléans. Cet arrêt à Ran-
danne que madame la dauphine n'avait pas voulu
faire en revenant des eaux du Mont-Dore, le duc
d'Orléans ne l'avait pas refusé. 11 avait marqué
le désir de connaître les travaux agricoles de
l'auteur du Mémoire à consulter ; il avait sur-
tout désiré connaître les volcans d'Auvergne,
€t Montlosier s'était empressé de lui servir de
;guide. Qu'on juge alors des dispositions favo-
rables que les fautes de la Restauration fai-
saient naître dans l'imagination du solitaire
•de Randanne, sur le rôle possible de la branche
cadette !
Les trois années qui précédèrent la révolution
•de Juillet avaient été dures pour lui. Après avoir
vainement sollicité auprès de Portails et du
comte de la Ferronnays le rétablissement de sa
pension comme attaché aux affaires étrangères, il
s'était mis au travail plus ardemment que jamais.
Il avait bien voulu « faire la révérence, suivant sou
expression, mais pas jusqu'à terre ».
Grâce à l'infatigable obligeance de M. de Ba-
ranle, il avait traité avantageusement de l'impres-
sion de ses Mémoires et d'un autre livre écrit par
:llf. I.K C.OMTfc: l)K MONTI.OSlF.n
lui (luiaiil rôiniiiralion, el (ju'il avait inlilulé /('s
Mystères de la rie humaine.
En moins de dix-huit mois, les doux premiers
volumes des Mémoires avaient été composés avec
entrain. Ils comprennent, avec la jeunesse de
Montlosier, toute la période de l'Assemblée con-
stituante, et s'arrêtent au départ pour l'armée de
Condé. Le manuscrit d'un troisième volume est
entre les mains de son petit-fils, et nous avons fait
à ce dernier document de considérables em-
prunts.
Dans deux lettres de septembre et décembre
18:28, nous trouvons des renseignements sur les
sources où Montlosier puisa pour venir en aide à
ses souvenirs.
« Je vais reprendre mes Mémoires; j'ai bien
senti l'excellent conseil que vous me donnez : le
tableau de la société avant la révolution, l'ail,
comme vous le dites, con </ more, est une chose im-
jioilanl(! de toute manière, surtout pour donner
une idée de cette grande et épouvantable cata-
strophe. Il sera délicat de jtailer de l'Assemblée
constituante, où j'ai été quelque chose, mais i)cu
de chose. Je lis les Mémoires de Perrière; il me
faut ceux de Lamelh, avec ceux de Bertrand de
ET LE GALLICANISME. 317
Mollevilie el de Bouille. Vous ne croirez pas que
mes souvenirs s'eiracent, et j'ai besoin que quel-
que chose me ies retrace. Je n'ai conservé aucune
note, excepté VArt de constituer les peuples, jo
n'ai gardé ni mes discours ni mes })amphlets. .le
suis tout peiné à me ressouvenir de moi-même,
dans un sujet que tant d'écrivains ont déjà par-
couru. »
Les Mémoires parurent dans les premiers mois
de 1830, ils sont précédés d'une intéressante In-
troduction qi;i est à lire. « Ma vie entière, dit Mont-
losier, va se trouver en présence du lecteur. » Et
il esquisse dans deux pages son existence si mouve-
mentée, si mêlée aux événements de son siècle.
Qui n'avait.-il pas connu, depuis Voltaire, Tur-
got et Franklin jusqu'à Louis-Philippe et Casimir
Pericr !
Les années en s'allongeant avaient modifié ses
jugements sur plus d'un de ses contemporains. Il
avait commencé par avoir de l'aversion pour tous
ses collègues de la Constituante qui, dans le prin-
cipe, avaient accepté le doublement du Tiers et la
réunion des Trois Ordres, Mou nier, Malouët, Lally,
Virieu, Clermont-Tonnerre. C'était même plus que
do l'aversion qu'il avait manifesté contre Adrien
.118 i,b: coM ri; m; monti.osikk
DiiporI, conlit' les Lamelli cl tout le parli consli-
tulionucl du lôtéiiauche de l'Assemblée. « Ce bon
Malouët, écrit-il, si respectable à tant d'égards et
qui dans la suite a été particulièrement mon ami,
il faudrait voir comme je l'accueillis quand il vint
à moi, le lendemain du serment du jeu de Paume ! »
L'honnèlcté de tous ces esprits d'élite, leur bonne
foi, s'étaient imposées à Montlosier à mesure que
les passions se calmaient, et il avait rendu son es-
time et son arnilié à plus d'un des survivants de
cette grande Constituante, à ceux-là mêmes qui
passaient pour avoir le plus influé sur la conduite
et les résolutions de l'Assemblée.
Mai.ss'il avait modifié ses opinions sur certains
hommes d'État, Montlosier avait conservé vis-à-vis
d'une portion du clergé la ténacité de ses haines.
Il reproduit dans la préface de ses Mémoires, la
distinction que nous avons eu souvent l'occasion-
de signaler dans ses œuvres, entre le prèlie poli-
ti(pie et le prêtre simjjle clirélien; il i)rotesle tou
jours de son mépris pour l'un et de son affectueux,
respect pour l'autie.
C'est ainsi que Montlosier explique son attitude
courageuse en 1790, quand il llélrit les persécu-
tions religieuses et les violations de la conscience.
tr LE GALLICANISME. ;j|9
Ces Mémoires, qui contiennent peu de faits nou-
veaux, eurent une certaine vogue quand ils pa-
rurent. Ils méritent encore d'être lus, malgré les
incorrections et les inégalités d'un style souvent,
prétentieux et heurté. Le spectacle des événements,
qui se déroulent est si grandiose, l'acteur qui ra-
conte ses émotions est si saisissant, qu'on est en-
traîné malgré soi par la vigueur et qu'on ne
songe plus à la perfection de la forme.
Montlosier croyait, au contraire, offrir au pubJic
une œuvre littéraire irréprochable en imprimant
les Mystères de la vie humaine, lien avait, durant
son séjour ù Londres pendant l'émigration, lu
quelques chapitres à ses meilleurs amis, à Malouët,
à Mallet-du-Pan. Il avait, après l'achèvement de
l'ouvrage, communiqué plus tard les portions
principales à l'Académie des belles-lettres de
Clermont, dont il était devenu président. L'écri-
vain n'avait recueilli que des éloges. Le livre ne
réussit pas et nous comprenons son insuccès.
L'exposé qui sert de préface à cette œuvre ou-
bliée est étrange et curieux à reproduire :
« La vie humaine étant une dépendance de la
vie générale dont elle fait partie, il m'est indispen-
sable de traiter de la vie générale. Comme il se
:ii{) I. K en m r i-; [> k mon r i. o s i k i;
trouve dans l'univers, au milieu de beaucoup
d'autres systèmes, un système planétaire particu-
lier dont le soleil est le centre et la terre une par-
celle, l'action continue qui part de ce centre et ([ui
compose la radiation solaire, en même temps le
mouvement régulier et uniforme de tous les astres
subalternes autour de ce centre, indique un prin-
cipe d'action continue sur tout le système. C'est ce
dont je parlerai souvent dans cet ouvrage sous le
nom de principe solaire
» En second lieu, la terre étant en rapport conti-
nu avec le soleil, et ayant en rnème temps une ac-
tion continue sur tous les êtres individuels qui
sont dans son sein, à sa surface, ou môme dans l'or-
bite de son mouvement, cette action décèle un
principe particulier dont il sera question sous le
nom de principe terrestre Enlin, le
soleil lui-même et tout le système planétaire (pii
lui est subordonné ne formant qu'une petite partie
dans l'ensemble des sy^^tèmes qui remplissent l'u-
nivers, le principe d'action qui coordonne tous ces
systèmes gouverne non seulement le ciel et la terre,
mais encore tous les êtres créés. C'est ce qui sera
désigné dans cet ouvrage sous le nom de principe
céleste. Ces notions pi'éliminaircs ayant été convc-
ET LE OALMCANISME. 321
nablement exposées, je commencerai à m'occuper
des animaux et des plantes; je montrerai comment
ils se sont formés d'une combinaison particulière
de l'influence solaire et de l'influence terrestre, et
quelle est ici-bas leur destinée. Arrivant à la vie
humaine, etc. »
Nous arrêterons là nos citations; elles suffisent
pour donner une impression générale du livre. C'est
après en avoir entendu lire quelques extraits, dans
les soirées de l'émigration, que Chateaubriand
disait dans ses Mémoires d' outre-tombe :
« Outre son journal, Montlosier écrivait des ou-
vrages physico-politico-philosophiques. 11 prouvait,
dans l'une de ses œuvi es, que le bleu était la cou-
leur de la vie, parla raison que les veines bleuis-
sent après la mort, la vie venant à la surface du
corps pour s'évaporer et retourner au ciel bleu :
comme j'aimais beaucoup le bleu, j'étais tout
charmé. »
Pour un ami, c'est bien méchant; nous croyons
qu'avec son esprit si juste, si clair, se payant peu de
mots, M. de Harante ne dut pas non plus être un
admiialeur ôcs Mi/stères de la vie humaine. Ré-
sumé d'études et de rêveries de jeunesse sur la
géologie et le magnétisme, cet ouvrage ingénieux
-21
2ii LE C.OMTK DE M l» N TLOSI i: I'.
si cher à son auteur, elquiconlienl quelques pages
animées par une ardente imagination, n'aurait
pas suffi pour donner à son nom de la célébrit*}.
Il revint à ses préoccupations quotidiennes, à
l'examen des moyens nouveaux à employer pour
abattre définitivement la puissance ecclésiasti-
que.
'< La France ne veut pas se laisser saisir, répé-
tait-il; elle sérail poul-èlre fort heureuse sous la
main des prêtres. Qui sait si nous ne reviendrions
pas par là au bonheur des viiT et ix' siècles, tout
au moinçaux prospérités du. lapon et du Paraguay?
Nous avons près de nous, pour nous séduire,
l'exemple du Portugal et de l'Espagne, ainsi que
l'état glorieux des peuples de Naples, de Rome et
de toute cette partie de l'Italie soumise au pape. Ces
exemples séduisants ne nous séduisent pas. Li
France ne supportera jamais ce joug. 11 y a en elle
deux peuples : l'un tout dévoué aux prêtres, leur
portant une espèce d'idolâtrie ; l'aulic se conten-
tant de les regarder comme les ministres de la re-
ligion, et non comme la religion même.
» Les écrivain^ du Globe ne me soupçonneront,
j'espèie, d'aucune aiïeclion particulière pour les
parlements; je puis leur assuier que je n'ai aucun
ET LE GALLICANISME 3i;i
désir de leur retour; mais il me sera permis de
leur rendre justice pour les services qu'ils ont
rendus à la France. Je place en première ligne
l'opposition constante qu'ils ont montrée contre
les innovations religieuses. Les magistrats protec-
teurs ont disparu; toute protection a disparu avec
eux. »
Le ministère Polignac n'avait fait qu'envenimer
ses appréhensions. Montlosier, dans les premières
semaines de 1830, avait quitté Randanne pour venir
à Paris. 11 avait aussitôt jugé qu'on n'avait ni assez
de talent ni assez d'autorité autour du roi pour
conduire cette réaction contre 1780. On hésitait
entre la dextérité et la violence; on fondait des es-
pérances sur les fautes de la Chambre des députés;
on n'était pas sans prévoir, dans l'entourage du
château, une prise d'armes même dans Paris;
mais on comptait, pour la réprimer, sur des régi-
ments dévoués et, au besoin, sur les forces de l'Eu-
rope. C'étaient les mômes illusions qu'en 1701.
Victor Cousin, (|uc Montlosier allait voir et dont la
prestigieuse conversation l'enthousiasma, avait
encore surexcité en lui les craintes d'une révolution .
Elle éclata quand il était rentré en Auvergne. Il
se mit aussitôt en communication, avec les membres
3Î4 L !•: C 0 M r E DE M 0 N T L 0 S I E II
du nouveau gouvernement. Plusieurs élaicnl de
ses amis. Ses goûts de polémiste avaient plus que
jamais de quoi se satisfaire. Il n'était indiiïérent à
rien, malgré son grand Age. Il se passionnait pour
tout, parce qu'il s'intéressait à tout.
Deux choses le frappèrent dès le début de la
nouvelle monarchie, et il les signale dans sa cor-
respondance : l'amour de Louis-Philippe pour la
popularité et sa tendance marquée à s'occuper des
détails. « Le roi, disait-il, aime les affaires; duc
d'Orléans, ilpouvait tout faire, il en avait le temps.
Roi, il a cru que c'était de même. Il en résulte dans
le conseil des conflits dans lesquels les discussions
ne sont pas toujours libres. »
La politique extérieure à suivre par la monarchie
de Juillet n'était pas moins nettement indiquée.
« Notre position en Europe, écrivait-il à M. de
Barante, nommé récemment ambassadeur à la cour
de Sardaigne, participe de notre situation inté-
rieure : il y a deux voix en France, celle du gou-
vernement, discrète, réservée, et qui, par là même,
fait peu de bruit; celle des principes populaires, la
plus bruyante et la plus exagérée possible, afin
d'attirer l'attention et de faire plus d'elfel. Le
gouvernement a proclamé, sans réserve en appa-
ET LE GALLICANISME. 3-2.'.
renceet sans mesure, le principe de non-interven-
tion. C'est là une politique qui ne songe qu'aux
intérêts positifs du pays ; ce n'estpascelle des clubs,
pas même celle de M. de Lafayette, qui, en mena-
çant toute l'Europe de ses projectiles, a effrayé
toute l'Europe. Cette politique de clubs, avec ses
retentissementsdémagogiques, nous donne aujour-
d'hui une attitude fausse. Nous avons eu l'air de
dire à tous les peuples :« Révoltez-vous, nous vous
soutiendroas, » ou, du moins, « nous empêcherons
les gouvernements étrangers de vous opprimer! »
»0n nous accuse de ne pas tenir notre parole.
Cela nous donne un air de fausseté ou de faiblesse.
11 n'y a d'avantages pour nous dans une guerre
qu'autant qu'elle offrirait un bouleversement gé-
néral. Dans cette perspective, tout se réunirait
contre nous; car nous n'avons réellement d'espé-
rance de conquêtes que dans la Savoie, la Belgique
et la rive gauche du Rhin. L'Europe le voit comme
nous. Mais voyez où cela nous mène ! Dans ma
pensée, tout est faux dans la marche actuelle dos
cspiils,et cela non seulement dans lesdétails, mais
dans les principes. »
Cette situation extérieure, que Montlosier étu-
diait et appréciait ainsi, soumettait, dans les rues
:i-2f, LK ( (tMTK DE MONTLOSIKK
(le Paris cl dans la Clianibre des députés, la mo-
narchie nouvelle à de t^Miibles épreuves. Pour les
conjurer, il ne suffisait pas d'un esprit facile
comme Laflilte, mais sans opinions arrêtées, et
d'un laisser aller qui touchait à la mollesse.
Monllosier s'en plaignait au général Sébastian!,
pour lequel il avait toujours eu du goût. Il lui en-
voyait même, chaque semaine, depuis les derniers
événements, une correspondance ])oliti(jue auto-
grapliiée. Une occasion se présenta où il put con-
fier ses craintes au prince de Talle\ rand lui-même.
Nommé membre correspondant de la Société géo-
logique de Londres, Montlosier avait communiqué,
sous le couvert de l'ambassade française, une
note sur les éru])tions du mont Vésuve. Le
prince de Talleyrand lui adiessa la ré})onse sui-
vante :
« Monsieur le comte, en recevant votre lettre, je
n'ai pas eu besoin de recourir à la signature ; j'ai
reconnu sui-le-champ votre écriture et je me suis
senti trente ans de moins. Les expressions de votre
souvenir m'ont été fort précieuses et je vous en
remercie. Je me suis acquitté avec empressement
delà commission que vous m'avez donnée pour la
Société géologique de Londres.
ET LE GALLlCAMS.MIi. :!'27
» Tous mes efforts, depuis que je suis en Angle-
lene, ont eu pour objet de rendre la Belgique
indépendante et de maintenir la paix.
» Aujourd'hui, je me crois bien prêt d'avoir ob-
tenu ce résultat; ce que produira plus tard la tour-
mente actuelle ne regarde })as un homme de
soixante-dix-sept ans. J'ai cependant cherché
à donner à la raison un moyen de se faire jour;
et, voyant l'Europe menacée de toutes parts par
l'anarchie, j'ai cru qu'il fallait créer un pouvoir,
et les cinq grandes puissances réunies à Londres
m'ont paru devoir le former; et, quoi qu'cndisent
les journaux désorganisateurs, j'étais bien loin de
l'idée qui avait fait concevoir la Sainte-Alliance»
puisque les trois grands actes de notre réunion
ont été l'indépendance de la Belgique, le main-
tien de la paix et le principe de la démolition
des places fortes élevées par les mêmes puissances
après les Cent-Jours.
»Je ne vois d'autre raison de vous écrire tout cela
que parce que j'écris à un de mes anciens cama-
rades et un vrai Français.
» Recevez, monsieur le comte, etc.
ft r RI N C K DE T A L L E Y R A xN D. ï
Si8 L K r. 0 M T [■ n K M 0 \ T L 0 S I L 11
Pcndanl que Monllosicr redoulailpour la polili-
que cxlérioure les cflVivescences chimériques,
pcndanl qu'il blâmait dans loulcs ses lettres Talli-
tude provocante et maladroite, vis-à-vis des puis-
sances, de M. Mauguin, du général bamarqueelde
leurs amis, la scission se consommait irrévocable-
ment à l'intérieur dans les rangs de celte jeune et
brillante élite qui, en pleine possession d'elle-
même, arrivait aux affaires. S'il y eut jamais une
cohorte d'hommes d'un talent déjà éprouvé, en-
gagés dans les voies les plus diverses, ce fut celle
de ces vainqueurs de Juillet, ardents, ambitieux,
pleins de foi alors dans un avenir libéral. Une
année s'était à peine écoulée, et déjà les transac-
tions entre eux devenaient difficiles; déjà apparais-
saient d'irréparables divisions qui devaient, par
leur ténacité, rendre impraticable, à un moment
donné, l'avènement pacifique, régulier et pé-
riodique, de chaque parti au gouvernement du
pays.
L'indécision de M. Laffitte avait créé au pouvoir
des embarras et des périls. Le procès des mi-
nistres mettait la dynastie nouvelle à la merci d'une
émeute. On sait l'émotion profonde que les débats
devant la Gourdes pairsavaient excitée au sein de la
ET LK CALLICANISME. 3
population parisienne qui avait pris part à la lutte.
Montlosicr écrivait, le 28 octobre 1830, à M. de Ba-
rante :
« Il faut bien, mon cher ami, que je vous félicite
du noble et heureux succès de votre jugement de
la Cour des pairs. Je voudrais vous féliciter encore
d'avoir échappé aux derniers troubles de Paris. A
mes félicitations doivent s'ajouter ici quelques
condoléances. Il serait à désirer que, chaque fois
qu'une chose importante sera mise en délibération,
l'État et la sûreté publique ne le soient pas de
même et que les deux chambres ne soient pas
mises en jugement. C'est assurément très heu-
reux que quelques polissons d'écoliers aient voulu
venir au secours de la Chambre des pairs et as-
surer la paix publique. Faut-il qu'un tel état de
choses se conserve, et, parce que nous avons
gagné une fois la partie, faut-il que la France
et la sûreté publique continuent à être en jeu?
C'est à quoi, ce me semble. Votre Excellence
et ses puissants amis doivent pourvoir au plus
tôt. H y a un parti, à Paris seulement, qui est
enragé. Parce qu'il a défendu pendant trois jours
la ville contre l'ennemi, pour son salaire, il se croit
en droit de piller la ville. Il faut vous dépêcher,
330 l.t: COMIt I)K M(>NTLOSltK
mon cher ami, de ciôer vos municipalités et vos-
conseils généraux. Rattachez tout cela le moins
possible à votre loi électorale et à rorganisationi
de la garde nationale. Vous entrez dans tiop de
détails; il fallait, ce me semble, pour ces choses-
là, j'en excepte la loi électorale, poser des bases
générales, xiutoriser ensuite les prélets, en s'adjoi-
gnanl un renfort de conseilleis, à porter des rè-
glements d'exécution piovisoirc selon les besoins
et l'esprit des localités. Vous allez vous trouver
très embarrassé entre Télectorat ; mais on voudra
un champ large pour l'éligibilité. Vous faites pro-
bablement vos préparatifs pour Turin; défendez-
nous de l'Autriche, et adieu. »
Suivant son habitude, pour tout événement con-
sidérable de son temps, Monllosier s'était enflammé
et avait, à la hâte, préparé une brochure sur le
procès des ministres. La situation lui paraissait de
plus en plus redoutable; il appelait de tous ses.
vœux un ministère de résistance.
« Résister, disait-il, est le seul parti véritable»
le parti de salut; mais il lui faut une condi-
tion essentielle : c'est de résister non avec le seul
appareil de la force, mais avec celui de l'autorité.
Sans cela, vous renouvellerez les scènes succès-
ET LK GALLICANISME. 331
sives des Conslilutionnels, de la Gironde et de la
Montagne. »
Le cabinet du 12 mars 1831 que l'onna M. Casi-
mir Périer donnait entière satisfaction à Monllo-
sier. Le nouveau président du conseil unissait à
une volonté de tous les jours un constant respect
de la légalité. 11 possédait plus que personne ces
merveilleux instincts, qui sont comme la partie di-
vine de l'art de gouvernei-, et, dans les quelques
mois que dura son ministère, il fondait les véritables
traditions du règne. S'il ne put résoudre le pro-
blème de raccord de la démocratie et delà liberté,
il en indiqua du moins les moyens, et. quand il fut
brusquement enlevé à la France, il emporta dans
sa tombe le secret d'une énergie héroïque, au ser-
vice du bon sens le plus vigoureux, d'une honnê-
teté sans tache et du patriotisme le plus pur.
XI
M. de Montlosier, pair de France. — Sa mort. — Troubles qu'elle
occasionna.
Le ministère qui secoûstitua le 11 octobre 1832,
sous la présidence du maréchal SouU, proposa au
roi une nombreuse promotion de pairs. M. le duc
de Broglie, ministre des affaires étrangères, fit
comprendre le comte de Montlosiersur la liste, et,
comme réparation de l'injustice commise sous la
Restauration, l'indemnité qu'il avait touchée jus-
qu'en i82G, fut rétablie.
Ce l'ut sous cette forme délicate que le duc de
Broglie, ayant à le remercier de ses félicitations,
lui annonça la décision :
3o4 LK COMTE l> t MO.NiLOSIKK
« Monsieur le comte,
B Je répondrais avec plus de détails à la lettre
que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, si je
ne comptais avoir le plaisir de vous revoir pro-
chainement à Paris et de m'entretenir avec vous.
Je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis
charmé que le choix du roi, en vous appelant à la
Chambre des pairs, me donne occasion d'avoir
avec vous des relations plus fréquentes.
» J'espère que vous voudrez bien continuer les
importants travaux qui vous rattachent au minis-
tère des afl'aires étrangères; mon ancien attache-
ment me donne, j'ose l'espérer, quelque droit de
compter sur le secours de vos lumières.
V V. DR IIROC.LIE. »
Montlosicr avail eu riionneur d'approcher celte
personne l'are dont tous ceux qui l'ont connue ne
parlaient qu'avec un touchant respect, et (jui
s'appelait madame la duchesse de Broglie. Pendant
les dernières années où sa mère, madame de Staël,
revint vivre à I*aris, Montlosicr lui avait été j)ré-
tr LE GALLICANISME. 335
•sente. Il avait gardé un ineffaçable souvenir de
celte haute nature.
Madame de Broglie avait été enlevée à ce monde
choisi dans lequel elle tenait tant de place,
lorsque Monllosier vint siéger à la Chambre des
ïpairs. Peu de ses anciens amis avaicnl survécu
aux événements. L'ombre s'était étendue sur les
fortes générations de la Révolution. Chateau-
briand était debout, mais aigri, désabusé, bâillant
sa vie.
Montlosier et lui ne s'étaient jamais perdus de
■\ue depuis leurs années de misère à Londres.
Lors de son renvoi du ministère, Montlosier lui
avait fait parvenir le témoignage de son affection,
€t il avait reçu, le ilO juin 18^4, ce billet inédit :
« Je vous remercie, mon ancien ami. Si vous
^viez été à Paris, j'aurais reçu avec reconnais-
sance les conseils de votre expérience et de vos
lumières. Vos troupeaux sont moins difficiles à
gouverner que ceux que je conduisais. Il vous
reste au moins une montagne et des moutons.
Aloi, je n'ai qu'un grenier et deux chattes qui
regretteront, je vous assuie, plus que moi, le
ministère. 11 est dur de passer d'un perdreau à
une souris. — Aussi j'entre dans leurs peines.
33ti L K r. 0 M T K l> K M O N F 1. {> S 1 K i;
Au reste, vous voyez que l'on m'a mis à la porte
comme si j'avais volé la montre du roi sur la
cheminée. Si vous entendez dire cela dans votre
Auvergne, défendez-moi, je vous prie. Je vous
.assure que je suis sorti du ministère les mains
nettes.
» Conservez-moi bien votre amitié et comptez à
jamais sur la mienne.
» CHATEAUBRIAND. »
Quoiqu'il fût arrivé à l'âge où les hommes ont
besoin de repos, Chateaubriand avait recommencé
la polémique qu'il avait entreprise, sept ans aupa-
ravant, dans le Conservateur. Il se sentait rajeuni
par ses haines toujours croissantes pour M. de Vil-
lèle et M. de Corbière. C'est au milieu des luttes
soulevées par les différents projets de loi contraires
aux libertés publiques, que Montlosier était venu le
solliciter de s'enrôler avec lui pour livrer bataille
aux jésuites.
il lui écrivait le ^8 décembre 18:25 :
Ne derelinquas amicum anliquum.
« Mon cher ami, ces paroles ne sont pas seulement
ET LK G.VLLir-ANISMK. 337
d'une baille antiquité, elles ne sont pas seulement
d'une haute sagesse : pour le chrétien, elles sont
sacrées. J'invoque auprès de vous tout ce qu'elles
ont d'autorité. Jamais entre les anciens amis,
jamais avec les bons citoyens, le rapprochement
n*a été plus nécessaire.
» En vous adressant ces paroles, je n'ignore pas
qu'elles seront reçues par un cœur que l'ingra-
titude et l'injustice ont navré ; et cependant je vous
les adresse encore avec confiance, certain que je
suis qu'elles se feront jour à travers les nuées...
Oui, mon ami, la France vous doit. Il faut qu'elle
vous doive encore davantage; elle a recouvré de
vous l'amour de la religion de ses pères. Il faut lui
conserver ce bienfait! Et pourcela,ilfautla préserver
de l'erreur de ses prêtres, préserver ces prêtres
eux-mêmes de la pente funeste où ils se sont placés.
— Mon cher ami, vous et moi n'avons cessé depuis
longues années de combattre. C'est de la prépon-
dérance ecclésiastique se disant religieuse qu'il
vous reste à préserver le Roi et l'État. Dans les
anciennes situations, le mal avec ses racines était
au dedans de nous! on pouvait le circonvenir et
s'en rendre maître. Aujourd'hui, les rameaux qui
courent au dedans ont leurs racines au dehors*
2i
;l< LE COMTE DE MONTLOSIKK
Des doctrines couvertes du sang de Louis XVI el de
Cluirles I" onl consenti à laisser leur place à des
doctrines teintes du sang de Henri IV elde Henri 111.
Ni vous ni moi ne supporterons sûrement cjt étal
de choses. C'est pour m'unir à vous, c'est pour re-
cevoir de vous une a]»probalion qui m'encourage;
c'est pour vous olïrir, comme soldat, mon cœur el
mes armes que je vous écris.
T> C'est dans ces sentiments d'admiration pour
vous et d'un véritable dévouement que je vous
im])lore avec tendresse el aussi avec respect.
» COMTE DE MONTLOSIER. »
Plus sceptique, dominé par le senlimenl de son
orgueil froissé, Chateaubriand n'avait donné dans
sa répDnse que la seconde place aux préoccupa-
tions gallicanes. Les déclamations antijésuitiques
lui iiaraissaienl banales et usées. La première
place dans cette âme était à l'irascibilité.
Qu'on en juge par cette lettre :
« Mon chci ami,
s> M, de Villèle, que j'aimais sincèrement, cor-
dialement, a non seulement manqué aux devoirs
KT LE C.ALLICAM.SMli. 330
de l'amitié, aux marques publiques d'allacliemcnt
que je lui ai données, aux sacrifices que j'avais
faits pour lui, mais encore aux plus simples pro-
cédés.
)) Le roi n'avîiil plus besoin de mes services;
rien de plus naturel que de m'éloigner de ses
conseils; mais la manière est tout pour un galant
homme, et, comme je n'avais pas volé la montre du
roi sur sa cheminée, je ne devais pas être chassé
comme je l'ai été, j'avais fait seul la guerre d'Es-
pagne et maintenu l'Europe en paix pendant cette
période dangereuse ; j'avais par ce seul fait donné
une armée à la Légitimité, et, de tous les ministres
de la Restauration, j'ai été le seul jeté hors de ma
place, sans aucune marque de souvenir de la cou-
ronne, comme si j'avais trahi le prince et la
patrie : M. de Villèle a cru que j'accepterais ce
traitement, il s'est trompé, j'ai été ami sincère, je
resterai ennemi irréconciliable. Je suis malheureu-
sement né : les blessures qu'on me fait ne se
ferment jamais.
> Mais en voilà trop sur moi. Parlons de quelque
chose plus important. J'ai peur de ne pas m'en-
tend rc avec vous sur des objets graves et j'en
serais désolé! je veux la Charte, toute la Charte,
340 LE COMTE DK M 0 N TLO S 1 E 1'»
les libertés publiques dans toute leur étendue. Les
voulez-vous?
» Je veux la religion comme vous; je hais comme
vous la congrégation et ces associations d'hypo-
crites qui transforment mes domestiques en es-
pions et qui ne cherchent à l'autel que le pouvoir.
Mais je pense que le clergé, débarrassé de ces
plantes parasites, peut très bien entrer dans un
régime constitutionnel et devenir môme le soutien
de nos institutions nouvelles. Ne voulez-vous pas
trop le séparer de l'ordre politique? Ici, je vous
donne une preuve de mon extrême impartialité : le
clergé, qui, j'ose le dire, me doit tant, ne m'aime
point, ne m'a jamais défendu ni rendu aucun sei^
vice; mais qu'importe? Il s'agit d'être juste et de
voir ce qui convient à la religion et à la monarchie.
» Je n'ai pas, mon vieil ami, douté de votre cou-
rage; vous ferez, j'en suis convaincu, tout ce qui
vous paraîtra utile, et votre talent vous garantit le
triomphe. J'attends vos nouvelles communications
et j'embrasse de tout mon cœur mon fidèle compa-
gnon d'exil.
» CHATEAUBRIAND. ))
Il conduisit Montlosier à l'Abbaye-aux-Bois. Bien
ET LK GALLICANISME. 341
que Montlosier eût dit un jour à madame Récamier
qu'elle pouvait comme don Diègue, compter sur
cinq cents amis, il était, nous le savons, de ceux
qui n'avaient pas eu besoin d'être guéris. Cette
véritable magie qu'elle possédait et qui lui avait
permis si souvent de convertir l'amour en amitié,
le rude Auvergnat n'avait pas eu besoin de s'y
soustraire. Il était resté sur la réserve et n'avait
fait, pendant ses voyages à Paris, que de courtes
apparitions dans son salon, depuis un grave inci-
dent que la correspondance de Benjamin Constant
vient de nous révéler.
Durant les Cent-Jours, au moment même de
leurs meilleures relations, une querelle s'était
engagée, un soir, devant madame Récamier entre
l'auteur d'Adolphe et celui de la Monarchie fran-
çaise, sur les privilèges de la noblesse.
La discussion s'envenima, et il échappa à Mont-
losierdes paroles outrageantes. Un duel fut immé-
diatement arrêté. Montlosier fut blessé à la main de
manière à ne pouvoir plus tenir son épée ; les deux
adversaires se réconcilièrent sur le terrain. Mais
beaucoup de bruit s'était fait autour de celte que-
relle; la police de l'Empire était plus ombrageuse
que jamais ; madame Récamier, suspecte à cause de
342 LK COMTK I»K MONTI.OSIKn
sa courageuse amitié pourmadamc de Staël, pouvait
être inquiétée. Benjamin Constant était bien aise
aussi, à l'abri de l'éventualité d'une mort tra-
gique, de glisser dans des adieux solennels l'ex-
pression d'une tendresse qui pouvait s'avouer.
Deux lettres furent par lui écrites avant le duel.
L'une à l'empereur, datée du 28 mai, dans laquelle
il s'efforçait de prévenir les impressions fâ-
cheuses qui pourraient être données contre la
personne chez qui la querelle avait eu lieu. Cette
épître se terminait par ces mots :
« Je regrette, sire, d'avoir eu si peu de temps
pour vous prouver mon zèle. J'emporte au tombeau
une profonde reconnaissance, et mes derniers vœux
pour deux choses inséparables, la gloire de votre
Majesté Impériale et la liberté de la France. »
Mais la seconde lettre, celle adressée à madame
Récamier, est une dernière déclaration d'amour.
(( Si vous m'aviez seulement aimé d'une amitié
tendre, disait-il, j'aurais tout sacrifié, même l'hon-
neur. Je serais heureux, si vous m'aimiez; môme
au milieu du blAme universel, je tacherai que rien
de tourmentant ne vous atteigne. Si M. dcMontlo-
sier est tué, je réponds bien que rien ne vous
atteindra... Adieu ; je vous ai bien tendrement,
ET LK GALLICANISME. :U3
quoique bien inutilement aimée, et, si je meurs, ce
sera en vous aimant et en faisant des vœux pour
vous. Vous avez été souvent dure, et j'ai peine à
concevoir que, m'étant réduit à une simple amitié,
mon afTection n'ait eu pour vous que si peu de
valeur. Mais je vous dois de voir avec indifférence
toutes ces chances. Rien ne peut me faire souffrir
comme j'ai souffert par vous. Adieu ; je vous aime
autant que jamais. Soyez heureuse! »
C'était le tour de Montlosier. Sa lettre à madame
Récamier, datée du même jour, est celle d'un
homme du monde qui s'excuse d'avoir troublé la
paix d'un salon de bonne compagnie. La lettre se
termine ainsi :
<f En laissant de côté des imputations et des
révélations qui me paraissent inexplicables, je
dois convenir au moins que la conduite de M. de
Constant envers moi, comme homme d'honneur, a
été parfaite en tout point... Nos démêlés sont ter-
minés; il me reste actuellement à traiter avec
vous : j'en reviens pour cela à mes excuses, à mes
regrets et à ma véritable douleur d'avoir pu un
seul moment vous affliger et vous contrister. Je
vous prie de faire part de ces sentiments aux
dames qui étaient avec vous et de continuer de
:!4i LE r.OMTK 1> F. MONTLOSIER
recevoir avec volro bonté accoutumée rhomma<;c
(les respectueux sentiments, avec lesquels je suis
depuis longtemps, madame, votre très honoré cl
très obéissant serviteur. »
Lorsque Monllosicr, bien des années après cet
événement, revint à l'Abbaye-au-Bois, la société
s'y était renouvelée; Benjamin Constant venait de
mourir, ruiné et triste; madame Récamier, tout
entière au culte de M. de Chateaubriand, enchaî-
nait aux pieds de Tidole vieillie les jeunes amis
qu'elle recevait.
S'il ne fréquentait pas le monde nouveau qu'il
ne comprenait plus, Montlosier parut assidûment
aux séances de la Chambre; il prit pari à quel-
ques-unes des importantes discussions, à celle de
la loi sur l'instruction primaire, à celle du budget
de IS.'jS, à celle de la loi sur l'administration
départementale.
Esprit inculte et incohérent, il s'y montra sou-
vent confus, mais toujours fécond en ressources.
Un lien commim unit ses diverses harangues :
la crainte de l'intervention du clergé dans les
affaires civiles. L'orateur s'élevait plus particuliè-
rement contre la disposition légale qui établissait
le curé, dans chaque commune, membre de droit
KT LI-: GAMH'.AMSME. ^45
du comité de surveillance des écoles. Monlîosier
est tout prêt déjà à accuser le nouveau gouver-
nement d'entrer à l'égard du clergé dans les
mêmes voies que la Restauration.
Après la révolution de Juillet, la réaction contre
les menées et l'influence du clergé avaitcependant
■été plus que violente. Des églises avaient été profa-
nées, l'habit ecclésiastique insulté. Les débats sur
le budget des cultes en 1832 avaierU, été l'écho des
animosités qui avaient survécu à la défaite. Mo-nt-
losierne comprit pas la transformation que les évé-
nements politiques déterminèrent dansl'ultramon-
tanisme. L'Association fondée par Lamennais pour
la défense de la religion devenait l'association pour
ladéfensede la liberté religieuse, elipariicuVièvemeni
•de la liberté de V école. U Avenir était créé pour
répandre ces idées. M. Dupin essayait bien, dans ses
•écrits com.me dans ses discours, de rendre aux
maximes de l'ancienne France tout leur prestige.
11 ne pouvait rendre la vie à des croyances. Le galli-
canisme était plus civil que religieux; un parti
catholique laïque se formait et prenait pour dra-
peau ces paroles du journal V Avenir : « Nous
repoussons avec dégoût les opinions qu'on appelle
gallicanes parce qu'elles consacrent l'anarchie dans
;!i('. L K (.0 M TE l> i: M ( » N 1" 1. 0 S I K li
la société spiriliiellc et le despolisnic dans la
sociélé politique. >
Le gouvernement, par la bouche de M. Guizot,
traça les règles de sa conduite dans cette mémo-
rable séance , où l'amondement de M. Dubois
sur la suppression des bourses ecclésiastiques fut
débattu.
« Quand je repousse cet amendement, dit le
grand oraleur-en 183:2, ce n'est pas que je me fasse
illusion sur le rôle et les dispositions de la
majeure partie du clergé dans la lutte qui
s'est engagée depuis 89 pour l'établissement d'un
gouvernement libre. Je n'ai à ce sujet aucun
motif personnel d'erreur. Je sais tout ce que cette
influence a eu d'hostilité au progrès des idées et
des institutions nouvelles. Je sais ce qu'il peut y
avoir en elle de malveillance pour la révolution
de Juillet. Je comprends que la France ait contre
une grande partie du clergé des motifs fort natu-
rels de lancuncs et des raisons fort légitimes de
défiance. Ce n'est pas le point de vue sous lequel
on doit considérer la question. Ce ne sont pas les
souvenirs du passé, ce sont les intérêts et les be-
soins du présent qui doivent régler notre conduite.
> La situation du clergé est bien changée :
ET LE GALLICANISME. ^47
comme pouvoir politique, sa défaite est complète.
Le clergé n'a pas été expulsé de France avec
Charles X; mais, comme pouvoir politique, il n'a
pas moins été détrôné que lui. »
Montlosier persistait à penser que les temps pré-
sents étaient les mêmes que les temps passés. Il
écrivait à M. Dupin : « Le premier article de la
loi sur l'Instruction primaire comprend l'instruc-
tion religieuse dans les fonctions qui appartiennent
au gouvernement : c'est une erreur. L'instruction
religieuse appartient au prêtre et non à l'instituteur
primaire. » .On a depuis et souvent, emprunté à
Montlosier cette pensée, sans constater l'origine.
Non content de parler à la tribune, où l'excen-
tricité de quelques-unes de ses idées avait, il faut
le reconnaître, diminué son autorité, Montlosier
toujours inquiet sur la puissance du corps sa-
cerdotal, publiait encore en 1838 un dernier factum
intitulé : Du prêtre et de son ministère dans l'état
actuel de la France. 11 attaquait les refus de com-
munion ; il ne pouvait comprendre le droit mo-
derne, c'est-à-dire la société civile souverainement
maîtresse chez elle, comme leprêtre, libre dans son
for intérieur et dans l'Église. Sa mort devait préci-
sément être l'occasion d'une ardente polémique sur
8i8 LE COMTE l>E MON ï LOS I EU
ces droits respectifs, encore mal limités par la
liberté naissante.
Ce lut dans le mois d'octobre 1838 que Mont-
losier sentit les premières atteintes de la maladie
qui devait l'emporter.
Il était encore vigoureux, et qui le voyait passer
la tête haute, presque toujours découverte, le
corps droit, la mine résolue et fière, était
l'rappé de son grand air. L'intelligence restait plus
forte qu'éclairée, plus élevée qu'étendue. Mais la
passion, la passion intense, enflammait encore
tout son être et ranimait les organes affaiblis. L'âge
n'avait pas éteint le regard. Le courage, et le
mépris de la mort n'avaient pas baissé en lui.
C'était bien le représentant de cette race héroïque
qui montait à l'échafaud, comme elle montait
à l'assaut. Jamais il n'avait reculé devant un coup
d'épée. Sans être batailleur, il avait pris, de
l'ancienne éducation aristocratique, cette intré-
pidité et cette confiance en soi-même qui forment
les races militaires. Son énergie fit ses preuves
môme à soixante-quatorze ans.
A l'académie deClermont, dont il était président,
un bel esprit s'était avisé de faire circuler un
grossier quatrain contre l'auteur du Mémoire à
ET LE CALLICANISM E. 'M9
consulter. Un de ses parents avait répondu par
quatre lignes de prose. Monllosicr apprend celle
démarche. « Je vous remercie, dit-il à son parenl,
de ce témoignage de dévouement; mais j'ai deux
bras qui ont trent£-sept ans chacun. Ils sont encore
capables de supporter l'épée ou le pistolet. «Et déjà,
nous raconte un témoin, il courait chez l'homme
au quatrain. Des amis intervinrent, satisfaction fut
donnée.
Cette verdeur extraordinaire, ill'avait employée,
dans l'intervalle des sessions parlementaires, à
achever le défrichement des landes de Randanne.
Le dernier défenseur des idées féodales avait passé
de longs hivers au milieu des montagnes, dans une
baraque en bois qu'il avait transformée très tard
en maison rustique. C'était sur les murs de cette
ferme, sans tourelles et sans créneaux, que le
comte de Grammont, qui la visitait en se rendant
auMont-Dore, avaitgravé spiriluellementcesmots :
« Féodalité du xix' siècle. »
Cependant les signes précurseurs de l'éternel
repos se montraient. Les dernières lettres de
Montlosier Irahis'saient les pressentiments secrets
du dernier sommeil. Le 13 octobre, il écrivait à
l'un de ses plus éminents amis :
X.0 LE COMTK I» K MONTLOSIKK
« .le ne me vante pas auprès de vous de loulc
rimmensilé de loi et de croyance qui distinguent
M. (le Donald et M. de Genoude; mais vous connais-
sez en même temps le zèle dont je suis animé pour
la conservation du christianisme et surtoul du
christianisme catholique. »
Peu de jours après, il revenait à Clerinont pour
y mourir.
Le récit fidèle des dernières journées de sa vie
nous a été laissé par ses parents, par ses confidents
intimes. Ils l'ont tracé sans aigreur comme sans
récrimination. Ils en ont attesté solennellement
l'exactitude, et ils ont donné sans hésiter leur hon-
neur pour garant de la vérité.
Nous publions comme pièce justificative cet
important document, qui parut dans rAmi de la
Charte, elnousy avons puisé les détails nécessaires,
poui' essayer do montrer jusqu'à la dernière heure
la vigueur originale du vieillard.
< Je veux me conl'esser, avait-il dit, mais comme
un simple chrétien, sans controverse; mainte-
nant, je ne peux en supporter aucune. »
L'autorité ecclésiastique crut alors devoir exiger
de l'auteur du Mémoire à consulter une rétracta-
tion écrite de tout ce qui, dans ses écrits ou ses dis-
ET LE GALLICANISME. Jôl
cours, avail pu aflliger l'Église apostolique et ro-
maine, et être contraire à son enseignement sur le
dogme, la morale ou la discipline.
Des négociations s'entamèrent, et, dans le cours
des discussions, ces religieuses paroles lurent
prononcées par le moribond :
« On ne veut pas de ma confession; mais Dieu
est juste et je peux me passer de prières ainsi refu-
sées. Qu'on m'emporte dans la petite maison mor-
tuaire qui est toute prête à Randanne, qu'on y
plante une croix, pour prouver que j'ai voulu
mourir en catholique! Les pauvres femmes se si-
gneront en passant et leurs prières me suffiront. »
Les ternies mêmes de la Déclaration furent dé-
hattus au pied du lit de l'agonisant. Prêt à décla-
rer qu'il n'avait jamais entendu rien écrire contre
la religion catholique, apostolique et romaine, dans
le sein de laquelle il désirait mourir, il se refusa
avec obstination à signer toute formule imposée.
Il s'éteignit doucement, le 9 décembre, en per-
sévérant dans ces sentiments.
Son testament, dalé du 19 mars 1838, fut ou-
vert. Il contenait l'expression de sa volonté très
nette d'être présenté à l'église. La lamille résolut
de se conformer aux intentions de son chef. L'é-
35e I. K t'.(»MTE I>K MONTl.OSIEU
vèclié répondit aux démarches parmi relus foiniel.
Cependant, le lendemain, au moment où le collège
défilait sur la place, la porte de l'église des Mini-
mes fut ouverte à deux battants et laissa voir les
autels dépouillés de leurs ornements. Le ciiar fu-
nèbre continua sa course silencieuse à travers les
neiges, jusqu'au bois deRandanne,où le tombeau a
été élevé. Les paysans des montagnes, descendus
des villages voisins, s'agenouillaient respectueuse-
ment sur la route.
Cette mort, et l'attitude du clergé qu'on accusa
d'intolérance, réveillèrent dans les souvenirs le
nom de Montlosier. Le parti libéral s'empara
de la question concordataire. A la Chambre des
pairs, M. Cousin prit ia parole et signala le retour
d'une faction qui relevait la tète. « Il s'est donc
rencontré, ajouta-il, une aulorilé religieuse qui a
osé refuser la sépulture ecclésiastique au chrétien
intrépide qui défendait la religion quand elle était
menacée et proscrite. »
.M. VilIcMiain vint, dans la même séance, ajouter
le concours de sa voix éloquente à la protestation de
M. Cousin. Le garde des sceaux, M. Barthe, saisit
le conseil d'Etat d'une plainte d'abus; une ordon-
nance du ."10 décembre 1838 fut rendue. Elle ron-
tr LK G VI. LICANISM K. 353
slatait que le comte de Montlosicr était mort dans
la profession publique de la religion catholique,
qu'il avait demandé et reçu le sacrement de la
pénitence et que le seul motif de refus de sépulture
ecclésiastique avait été que Montlosicr n'aurait
pas voulu donner devant témoins une rétractation
écrite et destinée à la publicité. Le Conseil d'État
déclarait, en vertu de la loi du 18 germinal an X,
qu'il y avait eu abus.
Une polémique ardente, ne respectant pas la
tombe, s'engage dans la Presse. Un pamphlet de
Cormenin sous le titre de Défense de Vévêque de
C/erwonf vint attiser les animosités antireligieuses
et rappeler les fureurs de certains jours de la Res-
tauration. Les véritables notions libérales ne pu-
rent de part et d'autre éclairer les esprits excités.
Liberté de l'État à l'encontre du prêtre dans l'ordre
du temporel; liberté du prêtre vis-à-vis de l'État
dans l'ordre purement spirituel! Point d'empié-
tement d'un côté, point de persécution de l'autre!
Voilà ce que nous dirions aujourd'hui.
On était encore loin, il y a quarante ans, de
comprendre cette doctrine.
Le nom de Montlosicr était redevenu encore une
fois un cri de ralliement dans les querelles reli-
23
r.l LE COMTE DE MONTLOSIEIl
i^imises. Il n'a cessé de Tètre pendant la nio-
narcliic de .luillet. De nos jours, les partis l'on!
évoqué tour à tour pour l'exalter ou le calomnier.
L'heure de la justice enfin a sonné pour lui.
« 11 y a des âmes qui errent au bord du Styx. «
Nous avons essayé de recueillir une de ces âmes
agitées et inquiètes, de la faire connaître el esti-
mer, malgré ses imperfections.
Certes, Montlosier ne fut ni un écrivain ni un
grand politique; mais il fut, ce qui est aussi rare
peut-être, un caractère.
FIN
PIÈCES JUSTIFICATIVES
DERNIERS JOURS DE M. DE MONTLOSIER
(Extrait de l'Ami de la Charte.)
Les parents, les amis du comte de Montlosier doivent
à sa mémoire, à eux-mêmes, à leurs concitoyens, un récit
fidèle des dernières journées de sa vie. L'exposé qu'un
membre du conseil de l'évêque de Clermont a prétendu
faire de ces douloureux événements, dans la Gazette
(T Auvergne du 15 décembre, a rendu cette obligation
plus grande, plus pressante. En les adjurant de déclarer
si, dans cet ençosé, aucune des circonstances de cette
triste mort a été altérée o\t même racontée dans un
esprit de préoccupation et de partialité, on leur a
interdit toute réticence, et prescrit une sincérité com-
plète.
Ils vont donc remplir, dans toute son étendue, un
pénible devoir. Mais ils le feront avec une fidélité scru-
puleuse, sans aigreur, sans accusations, sans autres
réflexions que celles qui sont devenues indispensables;
358 PI fcCES', JUSTIFIC.ATIVKS.
reproduisant, autant que la chose était possible, les
paroles mêmes qui ont été prononcées; attestant, chacun
pour les faits dont il a été témoin, l'exactitude de ce
récit, et donnant sans hésiter leur honneur pour garantie
de leur véracité.
Tous les actes importants de la vie de M. deMontlosier
avaient été marqués par des signes de son attachement
à la religion catholique. On sait avec quel éclat il la dé-
fendit à l'Assemblée constituante. Les paroles,consignées
par M. de Chateaubriand dans sonGénie du Christia-
«/<??»(>, sontdepuislongtempsdevenues historiques. Plus
tard, lorsqu'il attaqua les envahissements ambitieux des
jésuites, il mit les plus grands soins à distinguer la
politique de la religion. Il voulut même commencer avec
quelque publicité, afin de mieux rendre toute méprise
impossible. Plusieurs de ses écrits ultérieurs débutent
en quelque sorte par une profession de foi. Enfin, le
13 octobre dernier, il écrivit de Randanneà l'un de ses
amis les plus éminents, une lettre dont les premières
lignes contenaient cette phrase remarquable : « Je ne
me vante pas auprès de vous de toute l'immensité
de foi et de croyance qui distinguent M. de Donald
et M. de Genoude; mais vous connaissez en même
temps le zèle dont je suis animé pour la conservation
du christianisme et surtout du christianisme catho-
lique. »
Peu de jours après, sentant les premières atteintes
de sa maladie, il revint à Clermont.Dcs lors, il comprit
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 359
que sa fin élait prochaine. Il s'en expliqua avec ses amis
d'une manière si ferme, qu'il était presque impossible de
cherchera lui faire illusion. Les progrès du mal étaient
lents mais soutenus, la famille s'alarmait, l'inquiétude
se répandait dans le public. Une sœur de la charité était
venue demander des nouvelles du malade. Pareille visite
fut faite par M. le curé de Saint-Pierre. Le dimanche,
2 décembre, M. l'évéque se présenta dans un moment
où il ne pouvait être reçu
Le même jour, à deux heures, M. de Montlosier fit
appeler M. Charolois, doyen du conseil de préfecture,
et, lui ayant parlé de ces visites : « Je suis gravement
malade, ajouta-t-il ; j'ai des devoirs à remplir. Vous
counaissez mes sentiments; je veux mourir dans la
religion de mes pères, dans la religion catholique,
apostolique et romaine. Je veux me confesser, mais
comme un simple chrétien, sans controverse; mainte-
nant je ne peux en supporter aucune. Voyez, en mon
nom, monseigneur l'Évêquc, dites-lui que s'il a la
bonté de se rendre à ma prière, je le recevrai avec
humilité, avec respect. »
Ces paroles furent rapportées par M. Charolois à
M. l'Évèque, dans l'entretien qu'il voulut bien lui ac-
corder le soir même.
M. Charolois sortit de celte entrevue le cœur pleine-
ment satisfait. Les paroles du prélat avaient été remplies
de tolérance. Il se rappelait que M. de Montlosier avait
assistés son sacre.
3r.O l'iF.r.KS Jl'STIF IC.ATIVKS.
« Je serai heureux de vous voir en Auvergne, disait
alors l'écrivain octogénaire; peut-être, à cause de mes
ouvrages, vous a-l-on fait de moi un portrait bien noir.
Vous verrez pourtant que je ne suis pas si méchant. --
Ce sera un bonheur pour moi d'être en bons rapports
avec vous, avait lépondu le nouvel évêque; mais je dois
avouer que, absorbé par les soins de mon minisière, je
n'ai pu lire aucun de vos ouvrages. »
Les derniers mots de M. Féron à M. Charolois furent
qu'il enverrait, le lendemain matin, prendre l'iieure de
M. de Montlosier.
Le lendemain, à deux heures, celui-ci disait à
M. Charolois : « Jai vu l'évêque, je ne suis pas content;
il exige de moi, préalablement à toute confession, une
rétractation que je ne peux pas lui donner. Vous savez
bien ce que je vous ai dit; je veux être confessé comme
tout le monde. »
Le mardi 4, M. l'Evêque se donne la peine de venir
rendre compte à M. Charolois de ce qui s'élait passé la
veille. Celui-ci osa lui témoigner sa douleur et même sa
surprise; car, dans la première entrevue, il n'avait été
question d'aucune rétractation.
M. l'Evêque allégua alors une décision prise, dit-on,
pendant les dernières années de la vie de M. de
Dampierre (décision restée jusqu'à présent tout à fait
inconnue et dont il eût élé convenable de publier le
texte et la date, lorsque l'on a écrit à la Gazette (VAii-
vevtjnc). Le j)rélat parla encore de sa grande responsa-
PIÈCKS JUSTIFICATIVES. 361
bilité, des regards de lou(e la France catholique qui
élaienl tournés sur lui. Enfin, il laissa prendre copie
do. cette déclaration, en ajoutant qu'il ne lui donne-
rait de publicité, après la signature, qu'autant qu'on
l'y forcerait.
Cette déclaration, a-t-on dit, portait en substance:
Je déclare rétracter de cœur tout ce que mes écrits
pourraient renfermer de contraire à renseignement
de VÉglise. En voici le texte complet que nous reprodui-
sons sans aucun commentaire :
« L'an, etc..
» En présence de M. l'évèque de Clermont et de nous
soussignés, M. ..., désirant ardemment se préparer à
une mort chétienne et obtenir de Dieu miséricorde, a
déclaré qu'il rétractait, dans toute la sincérité de son
âme, tout ce qui, dans ses écrits ou discours, avait pu
affliger VEglise apostolique et romaine, et être con-
traire à son enseignement sur le dogme, la morale ou
la discipline. »
M. Charolois s'eiïorça d'exprimer ses doutes sur le
consentement de M. de Montlosier, à faire ce qu'on exi-
geait de lui. «Le corps deM.de Montlosier est mourant, »
disait-il ;« mais son intelligence, son énergie sont en-
core vivantes et entières; il exprime à ses amis des vo-
lontés plutôt qu'il n'admet des conseils. » Néanmoins,
M. Charolois consentit à être, auprès du malade, l'in-
terprète des désirs de M. l'évèque.
Il se rendit immédiatement chez M. de Montlosier;
362 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
mais il n'eut pas à lui donner lecture de la rétractation'
dont il était ]»orlonr. A peine le niot de déclaration ful-il
prononcé que le malade s'écria : « C'est assez. Je com-
prends. On veut me faire mourir sans confession... A eux
la responsabilité. Cependant, je ne suis pas excommunié,
aucun de mes écrits n'a été mis à l'index... » Il ajouta :
« C'est assez... je vous remercie. »
M. Cliarolois rendit compte à M. l'évèque du résullat
de sa pénible mission.
M. de Montlosier exprima, immédiatement après, ses-
dernières intentions à MM. Cliarolois, Chaisemartin et
Bayle-Mouillard. & On n'a pas voulu de ma confession,,
disait-il; mais Dieu est juste, et je peux me passer de
prières ainsi refusées. Cliaisemartin me fera emporter
dans la petite maison mortuaire qui est toute prête à
Randanne. On y plantera une croix pour prouver que j'aL
voulu mourir en catholique. Les pauvres femmes se si-
gneront en passant; leur prière me suffira. »
Dès cet instant, il sembla de plus en plus résigné à
une fin prochaine. Son corps s'affaiblissait chaque jour,
l'audition devenait de plus en plus difficile, la vue était
troublée, mais l'intelligence restait ferme et entière. Son>
caractère n'était point altéré. Seulement il se manifestait
en lui un redoublement de bienveillance. Quand ses amis
étaient près de son lit, il voulait toujours avoir leur main
dans les siennes. « Il est bien temps pour vous que cela
fmisse, disait-il quelquefois. Pauvres amis, il est heu-
reux pour vous que je n'aie pas à mourir deux fois, vous
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 363
auriez trop de peine. » II s'informait avec anxiété de
lï'lat de la température, demandait s'il y avait déjà de la
neige dans les niontai,fnes. « Vous souffrirez bien, disait-
il, pour me conduire à Randanne. » Du reste, pas une
plainte sur lui-même, pas un mouvement d'impatience.
Point de forfanterie, d'affectation ni de faiblesse. Il fut
calme, ferme et ])on : on peut lui appliquer, dans toute
son étendue, la sublime expression de Bossuet : // a été
doux devant la mort.
Cependant le curé de la paroisse était revenu deman-
der des nouvelles du malade. Cette circonstance lui fit
croire qu'il trouverait là des dispositions plus bienveil-
lantes qu'à l'évèché, cl, le jeudi soir (6 décembre), cau-
sant de cette visite avec MM. Cliarolois et Chaisemartin,
il dit à ce dernier : « Je n'ai pu le revoir, mais c'est à
regret. Allez le trouver, je veux mourir en catholique,
je veux me confesser, mais sans déclaration, sans dé-
claration. » Ces paroles furent les dernières qu'il adressa
sur ce point à M. Charolois, qui ne revint auprès de lui
que deux heures avant sa mort.
M. Chaisemartin s'acquitta sur-le-champ de la mission
qu'il avait reçue. « Vous serez pleinement satisfait en
confession, disait-il, mais ne demandez pas de déclara-
lion préalable; pour trop vouloir, vous n'obtiendriez
rien. »
— Je connais M. de Monllosier, répondit le curé;
je sais qu'il est religieux; qu'il fait beaucoup de bien
en secret; j'irai le voir demain, à onze heures,
36t PIÈCES JlSTlFirATIVFS.
avec grand plaisir, cl j'ospère qu'il sera conlent de
moi.
Celle journée du lendemain, vendredi " décembre,
fui marquée par de graves et Irisles événements. Il en
est que nous aurions voulu passer sous silence; mais,
dans la lettre à la Gazette (fAuverfine, on a cherché à
faire entendre (jue le pénitent avait voulu surprendre le
prêtre. Une semblable accusation ne permet ni réti-
cence ni réserves.
A dix heures, les médecins, MM. Bertrand, Fleuryet
Peghoux, laissaient entendre qu'ils n'avaient plus d'es-
pérances. A dix heures et demie, M. de Monllosier se
trouva beaucoup plus mal, il crut sa dernière heure
arrivée, et demanda avec instance le prêtre dont on lui
avait annoncé la prochaine visite. Son fils, sa bellp-fdle
effrayés, coururent en toute hâte appeler le curé de Saint-
Pierre. Il était absent, mais un des vicaires était libre;
instruit qu'il y avait urgence, il se rendit en toute hâte
chez M. de Monllosier.
Immédiatement madame Marie de Monllosier l'inlro-
duisit, et le laissa seul auprès du lit de son beau-père.
Aprèsy être resté assez longtemps, il sortit, et, trouvant
quelques personnes dans la pièce voisine, s'écria en
joignant les mains : « Quel excellent homme! que je suis
heureux de l'avoir confessé, d'avoir été choisi pour cette
belle mission! » Il ajouta aussi quelques paroles qui ne
pouvaient laisser de doute sur son esprit de tolérance et
de bonté.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 365
II ([uitta la maison, et on le vit se dirij^er du côlé de
révcché. Trois quarts d'heure après, il revint, causa un
instant avec le malade, puis parla pour la première fois
à la famille d'une déclaration dont il apportait la for-
mule écrite. Aucune copie n'en a été laissée; cependant
ceux qui l'ont lue croient ne faire aucune erreur grave
en la reproduisant ainsi :
a Devant nous soussignés..., M. de Montlosier, comte
et pair de France, a déclaré qu'il rétracte tout ce qu'il
peui y avoir dans ses écrits de contraire à l'Eglise catho-
lique, apostolique et romaine, qu'il vénère, et dans le
sein de laquelle il veut vivre et mourir en enfant sou-
mis. »
Suivant le jeune prêtre, M. de Montlosier consentait
à lire celte pièce en présence de ses amis, qui devaient
la signer ensuite.
Cette formule fut communiquée simultanément à
M. François de Montlosier et à sa femme, à M. le comte
de Raynaud, à M. Galien de Kaynaud; tous s'inquié-
taient de quelques-unes des expressions. M. le comte
G. de Raynaud demandait que le mot pourrait fût
substitué au mot peut. Il ajoutait que les amis de
M. de Montlosier ne signeraient jamais une déclara-
lion pareille; lui-même s'y refusait dès lors formelle-
ment. En ce moment, M. Chaisemartin entra, et madame
Marie de Montlosier le pria d'appeler M. Bayle-Mouil-
lard.
L'o^)inion de celui-ci était arrêtée à l'avance. Il lui
<;6 n KC.Ks .1 isTii-n: vTiv i:s.
semblait qu'au pieJ iluii lit de mort tout devait se passer
entre le clirétieu et le prêtre; que le mystère conveuail
également au pardon et au repentir; enfin, il no voyait
aucune utilité à faire faire, on présence de témoins, une
déclaration que l'on avait pour ainsi dire promis de tenir
secrète. Mais aussi il était décidé à suivre pour règle de
conduite la volonté de M. de Montlosier. Certain que
la puissante intelligence de son vieil ami était encore
pleine de force, il pensait que son unique devoir était de
connaître, de respecter et de faire exécuter ses dé-
cisions.
Il savait depuis longtemps que M. de Montlosier
n'avait jamais voulu sciemment écrire contre la religion ;
que, si certaine opinion hétérodoxe s'était glissée dans
ses écrits, c'était en quelque sorte à son insu, et qu'il
attachait à ce fait la plus grande importance.
Or, la déclaration présentée à M. Bayle-Mouillard
semblait contenir une reconnaissance formelle d'hérésie;
plusieurs expressions étaient ambiguës; quelques anté-
cédents lui faisaient penser que le mot de rétractation
blessait l'esprit du malade; surtout il craignait que le
vague de cette formule ne permît à quelques personnes
de l'étendre aux écrits contre les jésuites, chose que
M. de Montlosier n'eût jamais tolérée.
Resté seul avec M. le vicaire, il s'efforça de lui expliquer
avec convenance quelques-unes de ces raisons. Vaine-
ment le jeune prêtre assurait que M. de Montlosier avait
accepté cette formule. « ^'en croyez rien, répétai '
P 1 KG i: s .11 s T I I' 1 C. A r I V k s , 367
JI. Dayle-Mouillard ;aujouririiui, sa fatigue, dit-on, est
grande; il peut avoir mal entendu, mal compris; soyez
sûr que, lorsqu'il la connaîtra bien, il la repous-
sera. »
Néanmoins, sur la foi du vicaire, chacun avait répété
à M. Bayle-Mouillard que M. de Montlosier consentait
À faire une déclaration dont il serait, en quelque sorte,
lionne procès-verbal par ses parents et ses amis; qu'un
rendez-vous, pour cela, était indiqué à cinq heures, que
la confession n'avait eu lieu que sous cette condition.
Ne pouvant parler au malade,alors très fatigué de la crise
du malin et de sa confession; ignorant que, après celte
l'onfession, le prêtre s'était absenté, et n'avait parlé
qu'une heure plus lard de la déclaration, M. Bayle-
Mouillard crut ce qu'on lui assurait; et convaincu que
son devoir se bornait désormais à prévenir toute équivo-
que dans la déclaration promise, et à la mettre d'accord
avec les intentions réelles de M. de Montlosier, il prit la
plume, et traça la formule suivante :
« Je déclare que je n'ai jamais entendu rien écrire
contre la religion catholique, apostolique et romaine
dans le sein de laquelle je désire mourir.
» S'il m'est échappé quelque doctrine opposée à ses
dogmes ou à sa morale, je la répudie comme contraire
à- mes intentions passées et présentes. »
« SiM.de Montlosier adopte une déclaration écrite,
<'e sera celle-là, ajouta M. Bayle-Mouillard. » Le fils,
les parents, M. Chaisemartin, à qui elle fut immédiate-
3G« l'IÈC.KS J l STiriC.ATl VES.
meut roiniminiquée, élaicnldu même avis; M. le vicaire
la trouvait aussi très satisfaisante, cependant il hcsilail
et semblait embarrassé. L'hésitation, l'incertitude ces-
sèrent, lorsque M. Bayle-Mouillard, comprenant la cause
de cette anxiété, engagea le vicaire à communiquera ses
supérieurs la formule nouvelle. Avant de se retirer ,
MM. Chaisemartin et Bayle-Mouillard voulurent pour-
tant saluer leur ami. Ils le trouvèrent souffrant, affaissé,
ne s'arrêtèrent point, ne firent aucune (jucstion. Néan-
moins il leiir dit d'une voix très oppressée : « Je me suis
confessé au vicaire... Il a été content de moi, et moi de
lui..., très content. Je lui ai promis de déclarer que je
suis bon catholique... devant vous... ce soir, à cinq
heures... venez... »
Ces paroles firent croire à ceux qui les entendaient
que M. de Monllosier avait promis, en effet, comme on
le leur avait dit, une déclaration attestée par ses amis :
il n'en était rien cependant. M. de Montlosier avait com-
pris qu'il ferait une profession de foi, qu'il la ferait de-
vant quelques témoins; mais jamais il n'avait entendu
qu'il en serait dressé procès-verbal.
Les détails qui précèdent, ces formules écrites se rat-
tachent à la confession de M. de Montlosier; mais ils
sont surtout nécessaires pour faire comprendre la scène
déplorable qui a terminé cette journée, scène dont nous
ne pouvons parler sans douleur.
A cin(i heures, tous ceux qui avaient été convoqués
étaient réunis,à l'exception de M. Cliarolois,qu'oii litaver-
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 309
lir de nouveau. MM. de Raynaud, M, François de Mont-
losier, sa belle-mère et safemnie, MM. Bayle-Mouillard et
Chaiseniartin étaient avec M. l'abbé, qui paraissait salis-
fait, et ne disait mot; tout à coup il entra dans la chambre
du malade, et, quelque temps après, les autres personnes
présentes y furent appelées. Avant de se rendre à cette
invitation, on crut devoir faire prévenir le malade de
l'absence de M. Charolois; sans doute, à celte nouvelle,
il voulut attendre encore, car le vicaire revint auprès des
pa ents assemblés. « Tout va bien, dit-il en rentrant,
M. le comte adopte la déclaration; la déclaration, à la-
quelle il n'y a presque rien de changé. » A ce mot de
changement, la surprise se peignit sur toutes les figures.
Quoi ! changer, sans mot dire, une déclaration adoptée
en commun, sauf l'approbation des supérieurs; la com-
muniquer clandestinement, pour ainsi dire, à un malade
fatigué; faire appeler subitement près de son lit ses
amis, ses parents, sans les avoir avertis à l'avance; s'y
prendre de manière à rendre toute observation ou diffi-
cile ou impossible! Ces réflexions furent faites au jeune
prêtre avec modération, mais avec force, a Je ne peux
assister à la lecture de cette déclaration altérée, qu'après
en avoir pris connaissance, dit M. Bayle-Mouillard. Où
est-elle? — Sur la table de M. de Montlosier. Je vous
prie, d'ailleurs, de croire que je n'ai rien fait sans l'ordre
de mes supérieurs. »
M. le vicaire rentra dans la chambre du malade, et,
sur ce qui s'y est passé, nous sommes réduits à des con-
21
370 IMÈCES JUSTIFICATIVES.
jeotures. M. deMontlosier avait-il lu la déclaration ainsi
laissée près de lui, et avait-il eu le temps d'en peser les
expressions? Fit-on une tentative infructueuse pour obte-
nir une signature que, depuis plusieurs jours, il ne pou-
vait plus tracer? En lui présentant une plume, arriva-
t-on à lui faire comprendre ce qu'il n'avait pas entendu?
nous l'ignorons; mais, au bout de quelques minutes,
M. l'abbé revint consterné. « Tout est cbangé, dit-il,
M. de Montlosier veut bien faire une déclaration verbale,
mais il ne veut rien d'écrit. — Je vous l'avais fait pres-
sentir, Monsieur l'abbé, dit M. Bayle-Mouillard. — Mais
iln'élève pas de difficulté sur telle ou telle déclaration,
seulement il ne veut pas d'écrit. — Vous avez fait pré-
cisément tout ce qu'il fallait pour cela... Mais, enfin, où
est cette déclaration? ))
M. le vicaire la sortit de sa soutane. « La voici, disait-
il en la remettant à M. Bayle-Mouillard. On a pris un
peu dans l'une, un peu diins l'autre, ». Et, voyant ui: vif
sentiment de blànie se peindre, à la lecture de cette
pièce, sur le visage de celui-ci, il se liàta d'ajouter : « Je
vous prie de croire, monsieur, que j'ai reçu des ordres;
je n'ai rien l'ait de mon propre mouvement. — Je le
crois, j'ai besoin de le croire, lui répondit-on; une dé-
claration avait été proposée par vous ce matin ; nous
l'avions blâmée comme ambiguë, vague, équivoque ; nous
en avions proposé une autre, qui vous avait semblé con-
venable. Et, ce soir, sans explication, sans avertissement,
vous présentez au malade précisément la déclaration
PIÈGES JUSTIFICATIVES. 371
désapprouvée, en y laissant tout ce qu'elle contenait
d'équivoque; en vous bornant à retrancher les mots : En
enfant soumis, et ù remplacer rétracter par répudier.
Vous avez raison : vous ne pouvez pas avoir fait cela libre-
ment ; et vous comprendrez sans doute que je ne peux y
participer volontairement. »
A mesure (jue cette pièce, si étrangement substituée,
passait de main en main, tous les membres de la famille
exprimaient les mêmes sentiments. MM. Chaisemartin et
Bayle -Alouillard se retiraient, quand ils furent demandés
par le malade.
11 dit au premier : « Ce matin, j'étais bien content de
M. l'abbé ; mais, ce soir, ce n'est plus cela : on l'a
to-urné. » Il ajouta en s'adressant à tous les deux : « Ce
matin, j'avais promis de faire devant mes amis une dé-
claration verbale, de rétracter les erreurs de mes écrits,
s'il y en a. Je l'avais promis et suis prêt aie faire. Mais,
ce soir, on veut un procès-verbal, des signatures. A quoi
bon? Pour faire du bruit dans les journaux, du scan-
dale? ce serait honteux! Je n'en veux pas. Allons, mes
bons amis, pardonnez-moi de vous avoir donné une peine
inulile. Adieu, pour ce soir... Vous comprenez... Adieu
pour ce soir... »
Ces paroles furent aussitôt transmises à M. l'abbé. Son
embarras, son affliction semblaient sincères. Peut-être
comprenait-il que, par suite de quelque malentendu, ou
d'une obéissance aveugle, il s'était laissé aller à des
démarches fâcheuses, et dont il n'avait pas prévu la
37i PIÈCES JUSTIFir.ATIVES.
portée. Sa bonté, la pureté de ses iiitenlions personnelles
ne pouvaient pas être un moment douteuses. M. Bayle-
Mouillard alla à lui. « Personne n'entend vous blâmer,
monsieur l'abbé, lui dit-il; mais parlez à M. le curé;
M. Chaisemartin s'unira à vous pour obtenir qu'on se
contente d'une déclaration verbale. — Je n'y comprends
rien, répondit M. le vicaire, mais je suis bien sûr d'avoir
parlé d'une déclaration écrite. — Êtes-vous sûr d'avoir
été bien entendu? Nos voix, qui sont familières à M. de
Montlosier, ne lui arrivent qu'avec peine; la maladie a
encore aggravé sa surdité. — Comment! il est sourd?
ah! cela m'explique tout... Pourquoi ne l'ai-je pas su
plus tôt?
Le lendemain matin, M. Chaisemartin fit, auprès de
M. le curé des Minimes, une démarche, pour obtenir que
la déclaration verbale fût acceptée. « Je le désire, disait-
il, pour la tranquillité du malade et la satisfaction de
l'Église. Je crois, d'ailleurs, que vous n'obtiendrez rien
de plus. — Oh ! répondit-on, il faut espérer; les malades
ont quelquefois de bons moments. »
L'avant-veille, M. le comte de Raynaud avait fait aussi
une tentative inutile à l'évèché ; la veille, M. le lieutenant
général Brun de Villeret avait eu une conférence avec
M. rÉvêque; il lui proposait de présenter à l'approba-
tion de M. de Montlosier une formule par laquelle
celui-ci déclarerait vouloir vivre et mourir dans la
religion catholique, profession de foi suffisante pour
couvrir toutes les irrégularités qui pouvaient se trou-
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 373
ver clans ses écrits. M. l'ôvôque n'agréa point cette
proposition.
Le 8 décembre, M. Brun de Villeret se rendit chez
son collègue mourant, lui présenta la formule préparée
par M. Bayle, et lui demanda s'il y donnait son adhésion.
Le malade l'approuva pleinement, offrit de la lire devant
ses amis, se refusant seulement à ce qu'il en fût dressé
procès-verbal. Tout procès-verbal, toute déclaration
écrite semblait au malade une occasion de bruit et de
Scandale qu'il repoussait avec énergie.
Le général se présenta de nouveau à l'évèché pour
communiquer cette offre; mais M. l'évêque était
absent.
Quelques instants plus tard, M. de Montlosier disait à
M. Bayle-Mouillard : « Point d'acte, même quand il serait
rédigé par vous. Vous écririez exactement tout ce que
je pense, et je pense tout ce que vous écririez. Mais il
ne doit y avoir rien d'écrit. Quant à une déclaration
verbale, je la ferai quand on voudra, aussi formelle qu'on
la voudra, et devant qui l'on voudra. C'est là ma volonté,
ma volonté dernière ; mon ami, je vous en prie, faites-la
respecter. »
Cette demande était sacrée. Depuis cet instant, pas
un mol à ce sujet ne fut dit à M. de Montlosier ; lui-même
n'en parla plus.
Le dimanche 9 décembre, ses paroles devenaient de
plus en plus amicales et tendres; il s'informait de l'état
de la température avec plus d'anxiété , A cela seul, il était
371 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
facile de comprendre qu'il s'attendait à une mort
immédiate : dès la veille, il s'en était clairemenl
expliqué.
A dix heures, il entretint MM. Cliaisemartin et Bayle-
Mouillard assez longuement. Après avoir parlé en détail
à ce dernier d'une lettre arrivée de Paris le matin même,
lui avoir rappelé tous les faits antérieurs qui s'y ratta-
chaient avec une précision parfaite, et l'avoir chargé
d'écrire une réponse dont il lui indiqua les bases avec
une raison et un calme admirables, il lui montra sa poi-
trine haletante. « Vous entendez, dit-il , c'est le
râle. — Non, quelques glaires qui vous gênent. —
Les médecins doivent me faire de ces flatteries; mais
pas vous, mon ami, pas vous... Allons, je ne veux pas
que vous restiez là plus longtemps. — Soit; mais je
reviendrai bientôt. — Eh bien, oui... Mais aujourd'hui;
vous entendez, aujourd'hui! »
Un peu plus tard, il faisait à M. Charolois de tendres
et touchants adieux.
Une heure arrive; son fils, sa belle-nile venaient de s'é-
loigner un instant. Il voulut changer de lit. On obéit avec
quelque hésitation ; à peine avait-on fini, qu'on l'entendit
respirer plus péniblement, et sa figure peignit une vive
souffrance. Sa domesti(juede confiance s'élança vers lui,
lui présenta la croix de son chapelet, une croix de bois.
Il murmura le mot pardon, ses lèvres s'agitèrent quel-
ques instants. M. Bayle-Mouillard entra. Il croit que le
mourant le reconnut encore, et lui souriait pour ainsi
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 375
dire du regard. Mais bientùl les yeux se tournèrent vers
le ciel, restèrent fixes. Il n'y eut ni plainte ni mouve-
ment. M. François de Montlosier, qui était rentré pres-
que en même temps que M. Bayle, pleurait auprès de
son père. Tout à coup, cette noble figure que la douleur
avait un moment contractée, reprit sa belle expression
de calme et de grandeur. La souffrance et la vie avaient
cessé.
M. Peghoux, M. Chaisemartin, M. Douillet accou-
rurent. Il n'était plus temps. L'agonie avait à peine
duré cinq minutes : à deux heures moins un quarts tout
était fini.
Le soir, M. Chaisemartin, exécuteur testamentaire, se
rendit à la cure ; il venait demander l'heure de la sépul-
ture. Même après l'avoir entendu, il ne pouvait croire
qu'elle serait refusée. <' Les écrits de M. de Montlosier,
lui dit-on, ont affligé le clergé ; non seulement celui de
Clermont, mais le clergé de toute l'Europe catholique.
Tous les journaux ont parlé de lui; il nous fallait une
déclaration pour la faire insérer dans tous les journaux.
Il a refusé, nous refusons. Il vous a prescrit de le faire
porter à Randanne;eh bien, faites-le. »
Le lendemain matin, MM. Chaisemartin et Bayle-
Mouillard lireni procéder à l'ouverture du testament; ils
y trouvèrent une profession de foi complète.
A onze heures, ils se rendirent à l'évêché avec M. le
lieutenant général Drun de Villeret, pair de France ;
M. Charolois, M. de Barante, receveur général; M. Besse
376 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
deBeaurogard, procureur du roi; M. Conchon, maire de
la ville de Clermont. Cette démarche avait pour but
d'obtenir, pour Tilluslre défunt, les prières de l'Église.
Le curé des Minimes a refusé à M. de Montlosier la
sépulture religieuse, dit M. Baylc-Mouillard, qui avait
été chargé de porter la parole. « Nous sommes venus,
monseigneur, avec le désir de savoir de vous-même si
cette décision a obtenu votre assentiment. — Mes-
sieurs, M. de Montlosier est mort sur la paroisse des
Minimes : le curé de Saint-Pierre peut seul savoir s'il
est mort ch catholique. Il fera son devoir. — Après
cette déclaration, monseigneur, nous devrions peut-être
nous retirer immédiatement; mais il est un document
que vous ne connaissez pas et que vous devez con-
naître. Le testament de M. de Montlosier, ouvert ce
matin, et date du 10 mars 1838, contient les phrases
suivantes :
« Au sujet de notre sépulture, je déclare, autant qu'il
est en moi, vouloir être présenté à l'église, selon les
usages et les cérémonies de la religion que je professe,
a Vexemple de mes pères. Au surplus, mon intention
est d'être ramené de l'église, pour être ensuite enseveli
au tombeau que je me propose de construire à la cime de
mon bois de pins, à Randanne, et pour lequel j'ai déjà
annoncé à monseigneur révèque([ue je lui demanderais
sa bénédiction.
)> C'est, vous le voyez, une déclaration soleimelle de ca-
tholicité; que pensez-vous maintenant? — Mais on peu^
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 377
se dire catholique de bien des manières. Je pense que
le cure fera son devoir. — Quel est donc son devoir,
suivant vous? — Son devoir est de consulter sa con-
science, et il est parfaitement libre. — Mais, dit un des
assistants, il est donc libre d'enterrer M. de Monllosier,
s'il le juge convenable ? — Oh ! il est libre de faire
son devoir. — Monseigneur , reprit M. Bayle , il y
a toujours un droit d'appel. Le curé a décidé en premier
ressort; maintenant, nous nous adressons à vous, nous
vous demandons votre jugement. — Mais, si M. le curé
n'hésite pas, je n'ai rien à dire. S'il est embarrassé,
il viendra près de moi, et je lui dirai de faire son
devoir. »
Bientôt tous -les assistants prirent part à la conver-
sation; enfin quelques déclarations plus formelles furent
articulées. On sut qu'un ou deux écrits de M. de
Montlosier, lus par le clergé seulement au dernier
jour, avaient paru pleins d'énormes hérésies; que le tes-
tament ne semblait rien changer à la position de la
question, bien qu'il renfermât une profession de foi
postérieure à ces écrits prétendus hérétiques. Quand
un assistant cita l'exemple d'un diplomate célèbre, né
aussi en Auvergne, auteur de nombreux ouvrages, et
mort récemment à Paris, quand il rappela que, pour
obtenir grâce, il lui avait suffi de tendre à l'archevêque
une main mourante, on répondit : Il y a bien des manières
de manifester du repentir, sans songer que, pour M. de
Monllosier, on n'avait voulu en admettre qu'une seule.
378 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
M. l'évêque déclare enfin que les offres de rétractation
verbales n'avaient pas été jugées suffisantes, parce qu'il
fallait une garantie contre les fâcheuses interpréta-
tions du monde.
a Eh bien, s'écria le lieutenant général avec l'accent
de la piété blessée, si M. de Montlosier a eu des torts,
d'autres n'en ont-ils pas eu? Hier, au moment même
où il mourait, on prêchait contre lui. — C'est tout à
fait impossible. — Voilà sur ce papier les paroles qui
ont été prononcées. — Soyez sûr qu'on aura mal en-
tendu. — C'est moi qui les ai entendues, monseigneur,
et qui les ai écrites en rentrant chez moi. »
Les amis de M. de Montlosier se retirèrent ; ils sa-
vaient tout ce qu'ils désiraient savoir, et auraient voulu
oublier quelques-uns de ces détails ; mais on les a forcés
de les rétracter, en les sommant de déclarer si monsei-
gneur a cessé un seul instant d'être le ministre com-
patissant et charitable d'une religion de paix et de
miséricorde.
Quelques instants plus lard, la famille de M. de Mont-
losier manifesta le désir de se conformer aux intentions
de son chef, et de présenter le corps à l'église pour y
prier, même en l'absence du curé. Alors M. le préfet et
M. le maire se rendirent à l'évêché. Ils ne demandaient
point de consentement, mais voulaient savoir si l'évêque
se refuserait même à cette satisfaction. Après quelques
hésitations, comme ils exigeaient une réponse sans am-
biguïté, on répondit par un refus formel. « Mais, ajouta
PIÈCES JU8TIF1<;ATIVES. 379
M. révoque, vous avez la force matéiielle en main; si
vous en usez, il faudra bien céder. »
On dit qu'une troisième démarche fut faite par M. le
préfet seul. Il voulait savoir avec certitude si la porte de
l'église serait ouverte ou fermée. On lui assura qu'elle
serait fermée.
Cependant le lendemain, au moment où le cortège
défila sur la place de Jaude, la porte fut ouverte à deux
battants et laissa voir, dit-on, les autels dépouillés de
leurs ornements.
ïci, nous devons nous arrêter ; la question cà débattre
ressort dans toute sa simplicité. Nulle difficulté au fond;
la foi était à ral)ri, puisque M. de Montlosier offrait une
déclaration aussi formelle qu'on le voudrait. Quant à la
forme, le mourant ne pouvant plus donner sa signature,
tout se réduisait à savoir si l'on se contenterait de quel-
ques témoignages, ou si l'on exigerait un procès-verbal
que l'évêque promettait de ne publier que si on l'y for-
çait. Ainsi, c'est seulement à raison d'une formalité que,
sans égard pour les scrupules d'un mourant, pour sa
crainte du scandale, et peut-être aussi pour une noble
délicatesse, on l'a torturé à ses derniers instants; c'est
pour si peu que l'on a blessé toute une cité, en profa-
nant une de ses gloires les plus chères, affligé enfin tous
nos concitoyens, à qui nous n'avons plus rien à appren-
dre, parce qu'ils ont noblement participé à ce qui est
ensuite survenu.
Associés à notre douleur, à notre recueillement, à
3bO l'IÈl.ES JUSTIFICATIVES.
notre deuil, ils ont donné une grande leçon, grrâcc à
eux, on a compris qu'un refus de prières n'est point, aux
yeux des hommes, une flétrissure inelTaçable, et qu'aux
yeux de Dieu, il ne peut y avoir, sur un cercueil, d'ea
lustrale plus sainte que des larmes unanimes et sin-
cères.
Clcrmont-Fcnaïul, le 17 décembre 1838.
le comte de reynald;— le comte galien dereynaud;
— le maire de clermont-ferra.nd, h. conchon; — j.-b.
bayle-Mouillard; — charolois; — a. de barante, re-
ceveur GÉNÉRAL DES FINA.XCES; — BESSE, PROCUREUR DU
roi; — CHAISEMARTIN.
A MM. les membres de la famille de M. le comte
de Montlosier.
Vous m'avez prié, messieurs, de vous faire connaître
avec précision la part que j'ai eue à ce qui s'est fait,
relativement à la maladie et aux obsèques de M. le
comte de Montlosier. Je me fais un plaisir et un devoir
de satisfaire à vos désirs.
Le 7 de ce mois, j'eus occasion de faire une visite à
l'illustre malade. Il ne se passa rien de particulier entre
lui et moi; mais j'appris qu'il avait demandé à recevoir
les sacrements de l'Eglise, qu'il avait déclaré vouloir
vivre et mourir dans ^a religion catholique, apostolique
et romaine, et qu'il s'était toutefois élevé des difficultés
au sujet d'une rétractatiou qu'on exigeait de lui sur les
erreurs qui pouvaient se trouver dans ses écrits.
M. de Montlosier se refusait à souscrire la rétractation
dans les termes arrêtés à l'évêché, et, prévoyant que, si
ces difficultés n'étaient pas levées, nous éprouverions de
grands embarras lors(iu'il faudrait lui rendre les hon-
neurs funèbres, je fus parler à monseigneur, et, dans
une conversation qui dura plus d'une heure, je fis mes
efforts pour lui persuader que la déclaration offerte
38i PIÈCES JUSTlUCAil VES.
couvrait toutes les irrégularités qui pouvaient se trou-
ver dans les écrits du noble pair; mais les idées de
monseigneur étaient arrêtées; il y avait sans doute des
engagements pris, et il crut devoir insister sur la rédac-
tion qui, par son ordre, avait été présentée à M. de
Monllosier.
Le 8, je sus que M. Dayle-Mouillard avait rédigé une
déclaration plus explicite encore que la formule dont
j'ai parlé ci-dessus. Je la lus au malade en pesant sur
les termes, et je la lui fis agréer. Je me rendis ensuite
auprès de monseigneur, dans l'espoir de la lui faire
accepter; mais il était à des exercices de la Providence :
je ne pus arriver jusqu'à lui, et, le lendemain, jour du
décès, il fut trop tard.
Vous savez, messieurs, que nous fûmes cà l'évéché avec
plusieurs personnes recommandables pour demander
que les honneurs funèbres fussent rendus, à l'église, à
M. de .Montlosier, comme on les rend à tous les catho-
liques; mais nos oiTorIs furent infructueux, et, au moment
de nous retirer, je ne pus m'empècher de dire : «r Si
notre ami a eu des torts, on en a eu à son égard, et
ce n'est (ju'avec un sentiment de douleur que, hier,
deux heures avant sa mort, j'ai entendu à l'église du
Port un prédicateur lancer du haut de la chaire un
Irait qui ne pouvait être appli([ué qu'à M. de Montlo-
sier, et qui dénonrait à l'auditoire les erreurs et les
impiétés qu'il avait iomies dans ses écrits. »
Monseigneur, je dois le déclarer, fut péniblement
PIÈCES JUSTIFICATIVES. 383
.if(ectt' (l'apprendre pareille chose; il voulut eu douter;
mais je lui attestai que j'avais moi-même entendu la
phrase, et, de plus, je la lui remis rédigée de ma main.
Vous savez, messieurs, ce qui est arrivé depuis, et ce
que j'ai fait pour donner le plus d'éclat possible aux
obsèques de mon honorable collègue. Heureux si j'avais
pu prévenir un malheureux conflit que la famille de
M. de Monllosier, le clergé lui-même et les amis de la
religion, ne sauraient manquer de déplorer.
Veuillez, messieurs, agréer l'expression de ma con-
sidération la plus distinguée.
Le lieutenant général, pair de France, commandant
la division.
BRUN DE VILLERET.
Clerniont, 10 ilécembre 1838.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE
SUR LES OUVRAGES DE MONTLOSIER
1789. — Essai sur la théorie des volcans d'Auvergne,
Paris, Delalain, 1789, in-8''. Nouvelle édition corrigée
et copiée liUéralement sur celle de 1789, Clermant et
Paris, Belin, 1802, in-8".
1790. — Observations sur les assignats. 1790, 111-8".
1 791 . — Essai sur l'art de constituer les peuples, ou Exa-
men des opérations constitutionnelles de l'Assemblée
nationale de P'rance. Paris, Gattey, 1791, in-8» de
deux cent iiualre-vingt-seize pages (réimprimé l;i
même année).
— Grands Discours que prononceront les Commissaires
de l'Assemblée nationale au Roi en lui présentant
la grande Charte, et réponse du Roi aux Commissaires
ainsi qu'il est présumé. 1791, in-8' (Pamphlet),
— De la nécessité d'une Contre-Révolution en Fiance
pour rétablir les finances, la religion, les mœurs, 1 1
38(1 NOTICK l!l lil.KKinAI'IlIQUE.
monarcllic et In liberté. Paris, 1701, iii-8'^ do qiia.
ranto-linil pages. — Opinion sur le nouveau serment
demandé à l'armée. 1791, in-8°.
— Des moyens d'opérer la Contre-Révolution, pour servir
de suite à l'ouvrage du même auteur intitulé « De la
nécessité d'une Contre- Révolution ï>. Paris, AVehcr,
4701, in-8° de quarante-six pages.
— RéorganisatioM dn Pouvoir exécutif.
— Suite du (lire sur la réorganisation du Pouvoir exécu-
tif, in-8\
— Observation sur l'adresse à l'ordre do la Noblesse de
M. le comte d'Entraigues.
17'.I3. — Lettre de M. ÎVecker à M. Malleldii Pan, suivie
d'observations snr les dangers qui menacenU'Europe,
par M. do Monllosier. Leide, J. YanTlioir, 1793, in-8'.
1794-179."). — Courrier de Londres.
179(t. — Vues sommaires sur les moyens de paix pour
la France, pour l'Europe, pour les émigrés. Londres,
Raylis, 1790, in-8'.
— Des efl'ols do la violence et de la modération dans les
affaires de France. Lettres à M. Maloucl. Londres,
Bavlis, 179G, in-8'.
18r)l . — Observations sur le projet d'un Code civil pré-
senté par la Commission nommée par le Gouverne-
mont, le 2.") tlioimidor, an vu. Paris, Giguet et C'%
ISUl, in- 1-2.
NOTICE BIBLIOORAIMIIQDE. 387
180:2. — Notice sur la pierre appelée Cornéenne ou
Hoche de Corne. 1802, in-8'.
— Courrier de Londres et de Paris (continuation du
Courrier de Londres).Du 26 juin 1802 au 9 septembre
de la même année, époque à laquelle le ministre de la
police en prohiba la distribution.
18U. — De la Monarchie française depuis son établisse-
ment jusqu'à nos jours, ou Recherches sur les an-
ciennes institutions, leurs progrès, leur décadence, et
sur les causes qui ont amené la Révolution et ses di-
verses phases, jusqu'à la déclaration d'Empire, avec
un supplément sur le gouvernement de Bonaparte
depuis son commencement jusqu'à sa chute, et sur le
retour de la maison de Bourbon. Paris, Nicolle,
Égron, 1814, trois vol. in-8'.
1815. — De la monarchie française depuis le retour des
Bourbons jusqu'au 1" avril 1815. Considérations sur
l'état de la l-'rance à cette époque. Examen de la Charte
constitutionnelle^, de ses défectuosités et des principes
sur lesquels l'ordre social peut être recomposé. Paris,
NicoUe, Égron, 1815, un vol. in-8\
— Des désordres actuels de la France et des moyens
d'y remédier. Paris, Nicolle, 1815, in-8''.
— Quelques vues sur l'objet de la guerre et sur le»
moyens de terminer la Révolution. Paris, Nicolle,
Égron, 1815, in-8' de soixante-seize pages.
1818, — De la monarchie française depuis la seconde
388 N OT 1 C. t 15 1 lî L 1 0 (. i; A I' il 1 n l K.
Reslauration jusqu'à la (In do la session de ISJC»; avec
le supplément sur la session actuelle, pour faire suite
à « la Monarchie française depuis son élablissemenl
justju'en 1814 v) cl à la « Monarchie française depuis
le retour des Dourbons jusqu'au 1" avril i8J5 «.Paris,
Gide fils; H. Nicolle, 1818, un vol. iM-8°.
i^i\, — De la monarchie française au 1"" janvier 1,S-2I,
uvic un supplément sur l'élal de la France depuis
cotte époque justpi'au 1*' juin Ac la même annrc
Nouvelle édition, Paris, Gide (Ils, 1851, un vol.
in-8".
1822. — De la monarchie irançaise au 1 " mars 1822.
Paris, le même, 1822, ui\ vol. in-8°.
1824. ■- De la monarchie au 1" janvier J82L Paiis,
Delaunay, 1824, un vol. in-8^
1826. — Mémoire à consultersur un système religieo.N,
pol tique et tondant à renverser la Religion, la S i-
ciété et le Trône. Paris, A. Dupont, 1820, in-8". —
Septième édition revue, corrigée cl augmentée,
ornée du portrait de l'auteur, Paris, le même, 1820,
in-8". — Septième ctiition, Paris, le mémo, 1820,
in-18.
— Lettre d'accusation contre les Jésuites à M. le Pro-
cureur général, à M. le premier Président,;! MM. les
Présidents, les Conseillers Membres de la Chambre
NOTICE lilKLIOOUAPHIQUK- 389
d'accusalion, à tons MM. les Coiisoillers de la cour
Royale de Paris, précédée d'une Notice biojjfraphique
sur l'autour du « Méinaire à consulter ». Paris, Bau-
douin frères, 18:20, in-3'2 de soixante-quatre pages
avec un portrait.
— Dénonciation aux Cours royales relativement au sys-
tème religieux et politique signalé dans le « Mémoire
à consulter », précédée de nouvelles observations sur
ce système et sur les apologies qu'on en a récem-
ment publiées. Paris, Baudouin, 1826, in 8°.
1827. — Pétition à la Cbambre des Pairs, précédée de
(juel([ues observations sur les calamités objet de la
pétition, pour faire suite au « Mémoire à consulter, »
Paris, A. Dupont, 1825, in-8°.
— Les Jésuites, les Congrégations et le parti prêtre en
1827. — Mémoires à M. le comte de Villèle. Paris,
A. Dupont, 1827, in-8'j — Seœnve. Édition revue par
l'auteur. Paris, le même, 1828, in-S".
1820. — Mémoires sur la Révolution française, le Con-
sulat, l'Empire, la Restauration et les principaux
événements qui l'ont suivie. T. 1 et 2. Paris, Dufey,
1820, 2 vol. in-8°.
(Ces mémoires ont été promis en six vol.; mais il
n'a encore paru que les deux premiers.)
— Des mystères de la vie humaine, précédés d'une No-
390 NOTir.E l!ll!LI(K.i;.\l'll lui t:.
lice hislorique sur la vie île l'auteur. Paris, Piclmn
et Didier, 1829, deux vol. in-8°.
(Le livre de M. de Monllosier est précédé d'une Notice
historique sur sa vie et ses ouvrages. Il est suivi d'un
morceau pliilosojdiique par M. de Montrol, (\m, en
l'absence de l'honorable écrivain, s'est chargé de
surveiller la publication des « Mystères de la vie hu-
maine.» {ConsUtiitiotitiel du:2r)juil!et I8'29.)
— De l'origine, de la nature et des proi,M*ès de la puis-
sance ecclésiastique en France. Paris, Ladvocat,
1829, in-8°.
1830. — De l'accusation intentée contre les Ministres;
par quelle loi et par quel tribunal ils doivent être
jugés. Paris, Dufey, 1830, in-8'' de seize pages.
— De la crise présente et de celle qui .se prépare.
Paris, Dufey, 6 février 1830, 'm-S° de soixante pages.
— Le Ministère et la Chambre des députés. Paris,
Dufey, 1830, in-S^de soixante-huit pages.
1832. — A MM. les pairs de France cl à MM. les
membres de la Chambre des députés (sur les évé-
nements de juin 1832). Clermont-Ferrand, del'impri-
merie de Thibaud-Landriot, 1832, in-S", de cin-
quante-deux pages.
1833. — Du prêtre et de son ministère dans l'état ac-
tuel de la France. Clermont-Ferrand, 1833, in-8«.
— Lettre à M. Dupin, président de la Chambre des dé-
putés au sujet de deux lois |)résenlées par le gouver-
NOTICt; r.lBLlOC.RAPHlQUb:. 391
neineiit sur l'organisation tlépartemenlale et sur l'in-
strnclion primaire. Paris, de l'imprimerie de Crapelet,
1833, in-S'' de vingt pages. Courte explication relative
à cette lettre. Paris, de l'imprimerie du même, 1833,
in-8'' de quatre pages.
TABLE
Pages.
Préface i
1. — MolUlo^iL■^ tléi.ulé de la noblesse d'Auvergne ;tux
États généraux. — Sa jeunesse. — Son éducation.
— Les tliéories constitutionnelles à la Consti-
tuante. . .- 1
II. — Le côté droit à l'Assemblée constituante. — Les
amis de Monllosier, le vicomte de Mirabeau, le
baron de Mcnou, Cazalcs et Malouet. — Essai sur
Cart de constituer les peuples. — Derniers efforts
des constitutionnels -27
III. — Leniigration française à Coblentz et à Bruxelles. —
.Monllosier et Mallet du Pan (>:>
IV. — Les émigrés en Angleterre. — Le Courrier de
Londres. — Monllosier, Chateaubriand et l'abbé
Dclille y l
V. — Monllosier pendant le Consulat et l'Empire. — Ses
relations avec MM. de Barante et avec madame de
Staël. — Le livre de la Monarchie française . . .. 115
VI . — La Restauration. — Système politique de Monllosier.
— La lutte entre la Reslauralioii et l'ancien ré-
gime 181
VU. — Le comte de Monllosier et les luttes religieuses sous
la Restauration. — L'école ullramontaine. —
Le Mémoire a consuller. L'école gallicane i\'.)
.T.U TAHLK.
l'jgos
Nlll. - L;( (K'iioriciation à l;t Cour d'aiiiiel de Pans. — ]>{•-
liliou à la Chambre (les pairs. — Les ordnnnaiices
du Ki juin SCif)
1\. — Le Globe et l'école libé-alc, . -j'.(7
\. — Derniers écrits de Monllosier. — La Ké\oliiliou de
juillet , 300
\l. — M. de Monllosier, pair de France. — Sa nioit. —
Troubles ([u'elle occasionue 33:1
Pièces justificatives 355
Derniers jours de M. de MoullosiiM- (extrait de l'Ami
(le la Chartz) :i57
Notice bibliographique sur les ouvra^'cs de Monllo-
sier 383
FIN DE I. A T A R L R.
l'AUiS. — 1 MI>ll UIEHIE ÉMll.lv MAllTINET, RUE MrCNON, i.